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André Komatsu Base Hierarquica, Hong-Kong, 2011-2013

Le billet pourrait aussi s’intituler l’immobilité ou la décadence. Période de transition qui précède le vrai printemps, la Renaissance. C’est ce que la philosophie chinoise de la sagesse taoïste «Yi King» (bien avant Confucius) nous apprend dans le chapitre 12 «P’i» où les forces de la terre et du ciel vont dans des directions opposées. Je potasse ce livre depuis plus de 25 ans, je commence à le connaitre et je suis tombée cette nuit sur ceci. J’ai pensé que cela vous inspirerait.

« Le ciel et la terre n’ont plus commerce l’un avec l’autre et toutes choses se figent. Le haut et le bas n’entretiennent plus de relations mutuelles, la confusion et le désordre règnent sur la terre. Au-dedans est l’obscurité, et au-dehors la lumière. Au-dedans est la faiblesse, et au-dehors la dureté; au-dedans est le vulgaire, et au-dehors les êtres nobles (1). La nature du vulgaire croît et celle des êtres nobles est en décroissance. Mais les êtres nobles ne se laissent pas détourner de leurs principes. S’ils n’ont plus la possibilité d’agir, ils n’en demeurent pas moins fidèles à ces principes et se retirent dans le secret (2). Ils ne permettent pas qu’on les gratifie de revenus.

Lorsque la défiance mutuelle règne dans la vie publique par suite de l’influence exercée par les hommes vulgaires, une activité fructueuse est impossible parce que les bases sont erronées. C’est pourquoi l’homme noble sait ce qu’il a à faire en de telles circonstances. Il ne se laisse pas séduire par des propositions brillantes l’invitant à participer aux affaires publiques : celles-ci ne seraient que périlleuses pour lui, car il ne peut faire sienne la mesquinerie des autres. C’est pourquoi il cache son mérite et se retire en secret.

Les êtres vulgaires sont prêts à flatter servilement leurs supérieurs. Ils supporteraient également l’homme noble s’il pouvait les aider à dissiper la confusion. Cela leur est salutaire. Mais le grand homme supporte tranquillement les conséquences de la stagnation. Il ne se mêle pas aux affaires du vulgaire. Sa place n’est pas là. En acceptant de souffrir personnellement, il assure le succès de ses principes.

Les temps changent. L’homme (3) capable de rétablir l’ordre (4) est arrivé. Mais c’est précisément dans de tels temps de transition que l’on doit demeurer dans la crainte et le tremblement. Le succès ne sera consolidé que par une extrême appréhension qui pense sans cesse : « Et si cela échouait ! ». Confucius dit au sujet de ce trait : « Le danger nait là où l’on se sent assuré à sa place. Le déclin menace là où l’on cherche trop à conserver la situation. »

Mais la stagnation ne dure ne pas éternellement. Toutefois elle ne cesse pas d’elle-même, mais requiert l’homme capable d’y mettre un terme. Là réside la différence entre la paix et la stagnation. » Yi King

Dans le chapitre 64, celui qui précède le printemps aussi, « Avant l’accomplissement », il est écrit :

Les conditions sont difficiles. La tâche est grande et lourde de responsabilités. Il ne s’agit de rien de moins que de ramener le monde de la confusion à l’ordre. C’est pourtant une tâche qui promet le succès, car il existe un but permettant d’unir les forces divergentes.  Il faut seulement s’avancer à pas comptés, comme un vieux renard qui marche sur la glace.

De même, aux moments qui précèdent l’accomplissement, la réflexion et la circonspection sont la condition fondamentale du succès. Si l’on veut parvenir à un résultat, on doit commencer par examiner la nature des forces considérées et la place qui leur convient. Si l’on dispose les forces à leur juste place, elles produisent l’effet désiré et l’accomplissement est réalisé. Mais pour pouvoir manier comme il le faut les forces extérieures, il faut soi-même adopter le point de vue correct. Ce n’est qu’à partir de ce moment que l’on peut agir correctement.

[Le moment venu], il faut que le passage soit réalisé. Il faut s’affermir entièrement dans sa résolution; une telle attitude procure la fortune. Tous les doutes qui peuvent s’élever dans ces graves moments de combat doivent se taire. »

***

Quelques commentaires d’abord et surtout sur la langue. Il va de soi qu’un aussi ancien texte a subi plusieurs modifications, voire évolutions au cours des âges. Approcher ces Anciens demande à la fois du doigté, de l’humilité et du détachement, autant comme lecteur que comme traducteur devant l’incroyable difficulté de saisir une civilisation aussi étrangère à la nôtre, même encore aujourd’hui. Il ne s’agit donc pas de se faire une nouvelle bible du plus ancien livre de Chine, source d’inspiration infinie pour Confucius et Lao Tseu, mais de méditer sur un texte ancien qui a passé le cap des 150 générations et qui vaut vraiment la peine qu’on s’y arrête et qu’on le médite…

 

Il s’agit de la traduction du Yi King – le livre des transformations d’abord en allemand au début du 20e siècle de Richard Wilhelm, puis de l’allemand au français d’Étienne Perrot, aux éditions de la Librairie de Médicis, Paris, 1968. Les défis de traduction sont immenses aussi d’un simple point de vue linguistique, car la langue chinoise écrite se « compose de mots dont le sens est incertain, et ne sont précisés que par le contexte » (Perrot).

Ce texte, d’abord connu par les missions jésuites à la fin du 17e siècle, tomba dans les mains du psychanalyste de G. Jung en 1924, qui le fit traduire par son ami missionnaire protestant ayant longuement vécu en Chine, R. Wilhelm.

Il existe aussi d’autres traductions, dont une autre fort intéressante, mais encore plus impénétrable pour qui ne connait pas les fondements du bouddhisme, le « Yi King bouddhiste » du bouddhiste chinois Chih- Hsu Ou-i (1599-1655), traduit du chinois par Thomas Cleary et de l’américain par Cannelle Ownie aux mêmes éditions Librairie de Médicis, 1987. Dans cette traduction, ce chapitre porte plutôt le titre de « L’obstacle » et éclaire différemment, mais avec autant d’intérêt, ce blocage en soi et dans la société humaine, comme reflet un de l’autre. Cette version plus ésotérique est écrite pour « élucider des possibilités d’avenir, dans le développement social, psychologique et spirituel » (Ownie). Selon cette traductrice, la légende veut qu’une partie du texte ait été transmise bien avant le 17e siècle, à l’époque de la Rome des Césars, ce qui n’est pas impossible, car on sait qu’il y avait déjà commerce de la soie via la Syrie en ces temps reculés. En voici un dernier extrait :

« Si intérieurement, vous parvenez à la tolérance passive, flexible et docile, et placez la nature éclairée, forte, positive, au-delà de vous, intérieurement, vous êtes identique aux petites gens, qui sont principalement concernés par leur propre libération et [que] vous placez les dirigeants éclairés au-dessus de vous, incapable de parvenir à l’illumination vous-même, vous ne pouvez pas influencer les autres, en les poussant à y parvenir. C’est pourquoi la voie du petit sera favorisée, et la voie du vrai gouvernement subira un déclin. »

***

Que veut dire « grand homme » dans notre société défaillante occidentale d’aujourd’hui ? Qu’est-ce que notre histoire nous a appris à ce sujet ? Y a-t-il le risque d’y voir un effet de nouveauté incarné par l’archétype du « sauveur » ? Il convient d’interpréter ces mots «grand homme» avec la plus grande circonspection, car ils viennent probablement d’une antique société chinoise hautement hiérarchisée et machiste. Peut-être aussi faut-il l’intérioriser : le grand homme en soi ? Même question pour «être vulgaire».

Quoiqu’il en soi, ce texte et ce passage dégage une réflexion toujours utile sur le sens de l’action et de la non-action dans différentes périodes de notre vie autant que dans les étapes de la toujours difficile vie collective.

Enfin, ce texte n’est pas une apologie de la passivité politique. Il s’agit plutôt de percevoir et sentir où, quand et à quel endroit l’action politique peut vraiment servir des buts qui dépassent largement notre personne et nos intérêts personnels, un peu comme dans l’«Ubuntu» de Nelson Mandela.

Si ce billet vous a donné le goût de connaitre ce grand livre, j’aurai déjà atteint un de mes but 🙂

Et faites-moi part plus tard de vos découvertes !

Bonne lecture !

 

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Student Protests; la tricoteuse du peuple

La tricoteuse du peuple, microaction «On se tricote un avenir» à la manif de soir du 1er juin 2012 contre l’augmentation des frais de scolarité et la loi 78. Crédit photo -Graham Hughes- CP

QUOI FAIRE??? Ma santé mentale, mon respect de moi-même, ma reconnaissance professionnelle sont  en jeu à mon travail, tout comme vous, probablement ? Pas question de me laisser aliéner. Je suis une professionnelle compétente, une spécialiste de ma matière, le français langue seconde, même si je n’ai pas le fameux papier qu’on m’exige subitement, après dix ans de valeureux travail. Alors, faisons deux choses ensemble : d’abord réfléchissons sur la surérogation, ces actes héroïques dont les exemples récents de Assange, Snowden, Manning, Weiwei ou Spence peuvent nous inspirer, mais créons-les à notre niveau, à notre travail de tous les jours. Partageons nos expériences d’actions «héroïques», puis créons nos propres scénarios et dispositifs de microactions grâce à de l’auto/intercoaching de groupe, en jouant au jeu du miroir, inspirées par les formes de théâtre participatif d’Augusto Boal, le théâtre de l’opprimé et par les actions de révélation collective et l’ethnométhodologie du psychosociologue Georges Lapassade (2). Voyons quelles actions citoyennes nous avons faites et celles que nous pourrions développer.

Ne plus avoir peur, tel est notre devoir. Il s’agit d’un retournement où le devoir d’accomplir quelque chose d’héroïque dans notre milieu de vie (travail, famille, réseaux) est plus important que nos droits. Précisément, accomplir de telles actions de simple héros et héroïne dans le proche quotidien, multiplié par deux, vingt, cent, mille personnes peuvent  finir par avoir un impact réel et créer un effet d’entrainement. Ces actes Ubuntu* nous permettent aussi, à un niveau spirituel, de dépasser justement notre peur et d’être les dignes enfants de ce que nos parents nous ont appris, en poussant plus loin par amour  leur propre expérience. Quand l’amour remplace la peur… on ne sait pas ce qui peut arriver de merveilleux.

* »A person with Ubuntu is open and available to others, affirming of others, does not feel threatened that others are able and good, based from a proper self-assurance that comes from knowing that he or she belongs in a greater whole and is diminished when others are humiliated or diminished, when others are tortured or oppressed » Archbishop Desmond Tutu

La tricoteuse du peuple vous invite à la RÉOCCUPATION DU COEUR DE L’ILE d’Occupons Montréal,  le 14 juillet à 12 h, au parc Molson.

Inscription sur notre meetup au http://www.meetup.com/Occupons-le-Parc-Molson-12-14-juillet-2013/

Plus d’info dans mon blogue précédent (24 juin 2013) «La tricoteuse du peuple lance un cri du cœur à son employeur, la CSMB» : https://evemarieblog.wordpress.com/2013/06/24/la-tricoteuse-du-peuple-lance-un-cri-du-coeur-a-son-employeur-la-csmb/

Voir aussi ma série d’articles sur le sujet des groupes de discussion :

https://evemarieblog.wordpress.com/2012/09/13/histoire_conversation_salons_groupe-de-discussion/

https://evemarieblog.wordpress.com/2013/06/04/histoire-active-des-salons-de-conversation-devenus-conversations-de-cuisine-2/

https://evemarieblog.wordpress.com/2013/09/21/groupedediscussion_democratie/

«Une personne dotée d’Ubuntu se démarque par son ouverture d’esprit et sa disponibilité aux autres. Elle s’exprime à propos d’autrui comme s’il s’agissait d’elle-même (elle sait faire preuve d’empathie et défendre celles et ceux qui sont dans le besoin), et jamais elle ne se sent menacée par les autres, sous prétexte qu’ils pourraient faire mieux qu’elle ou tout simplement faire bien (ou faire du bien…). Ces capacités de se mettre à la place des autres et de se dévouer à des causes qui la dépassent, sans souci de la gloire, semble provenir d’une juste confiance en soi qui s’expliquerait par le fait qu’elle (ou il) appartient à un ensemble plus large, un tout global. De cette intuition découle pour les personnes ayant de l’Ubuntu (prononcer « Oubountou ») la capacité à réaliser rapidement que ce qui atteint les autres dans leur dignité nous blesse toutes et tous autant que nous sommes en tant qu’humains. Quand les autres sont rabaissés, humiliés, torturés ou oppressés, il nous revient donc de nous indigner, de nous révolter dans le respect de l’Ubuntu qui est en nous.» Archevêque Desmond Tutu. (citation originale en anglais à la fin du texte). Voir le clip de Mandela à ce sujet au http://www.youtube.com/watch?v=qyN9AZUb_4c

1-      Mise en contexte : petit historique

Après multiples pressions auprès de notre syndicat et recherche d’informations auprès de mon député, du cabinet de l’ancienne ministre de l’Éducation et du Conseil des gouverneurs élus de la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys (CSMB), à Montréal en 2012 les nouvelles étaient mauvaises. Je voulais connaitre le sort des enseignants « à taux horaire » [= sans permis d’enseignement] (1)  au secondaire pour adultes,  On nous a dit de deux sources sûres (de très haut niveau dans le gouvernement et dans l’administration de notre employeur) que le syndicat était partie prenante et avait «échappé la balle», ce que notre syndicat local a formellement démenti… Quoi ? Eh bien, les profs à taux horaire perdront leur travail d’ici deux ou trois ans s’ils ne se dotent pas d’une nouvelle maitrise qui donne le brevet d’enseignement. Pourtant, tous les permanents ne détiennent qu’un niveau bacc, en éducation, et pas toujours dans leur champ d’enseignement… Deux poids deux mesures? Mais rien n’y fait, c’était l’inertie ou le déni total de toutes les parties en présence, y compris des profs. Ma suggestion faite au syndicat de développer un programme de formation professionnelle sur le modèle des infirmières n’intéresse personne. Rien ne bouge. Au contraire. Ma proposition en assemblée générale syndicale en mars 2012 pour « améliorer les conditions de travail des taux horaire est jugée non recevable par la présidente adjointe de notre syndicat, le SEOM, puis rejetée par l’assemblée des membres collègues qui ne comprennent pas la gravité de ces enjeux complexes.

Puis en avril 2013, au terme de la négociation locale de notre convention collective, les mauvaises nouvelles se confirment : les taux horaires seront relégués à une nouvelle et 3e liste de priorité dans l’attribution des contrats à partir de 2016, nous faisant perdre toute notre ancienneté. Concrètement, cela veut dire que les nouveaux profs sortants du bacc. en éducation mais sans expérience, passeront devant nous. Cela veut dire qu’il n’y aura plus de postes à temps plein, que « des grenailles » (l’expression est d’une directrice d’un des Centres pour adultes où nous travaillons), et ce même si les administrateurs scolaires manquent désespérément de profs… Du corporatisme à l’état pur.

Il y a des limites à l’indignité. Nous avons été « bons » pendant 10 ou 15 ans et tout à coup nous sommes jetés? Nous ne sommes pas défendus par notre syndicat, au contraire? Ils veulent que je me taise alors que j’ai déjà commencé à perdre mon emploi (en 2010, il y avait 28 postes pour les taux horaire; en 2013, seulement quatre sont encore proposés dans notre programme). Pas question! De toute façon, je n’ai plus rien à perdre!

QUOI FAIRE??? Ma santé mentale, mon respect de moi-même, ma reconnaissance professionnelle sont aussi en jeu. Pas question de me laisser aliéner. Je suis une professionnelle compétente, une spécialiste de ma matière, le français langue seconde, même si je n’ai pas le fameux papier. Alors, jouons au jeu du miroir, inspirée par les formes de théâtre participatif d’Augusto Boal, le théâtre de l’opprimé et par les actions de révélation collective et l’ethnométhodologie du psychosociologue Georges Lapassade (2).

*/*

2-  La scène : du théâtre-réalité : une performance artisticopolitique avec un enjeu très réel : un travail.

J’arrive à la séance d’attribution des contrats appelée « bassin » le 22 juin. J’ai mon costume de tricoteuse du peuple, mon Tricot du peuple entre les mains pour m’apaiser et me donner du courage, je suis plus chic que d’habitude, avec de beaux bijoux et je me tiendrai debout.

Je m’assois seule en avant pour avoir les collègues dans le dos, car le spectacle ce ne sera pas moi, mais la mine de la coordonnatrice des ressources humaines et des représentants syndicaux.  Je me concentre en tricotant quelques minutes avant le début de la séance. Comme je suis une des plus anciennes sur la liste de priorité, et qu’il y a quelques absentes, on m’appelle en 2e. Je prends du temps à réagir, mais je me sens poussée, je sens que je n’ai pas le choix de faire un coup d’éclat.

-Absente ? demande la patronne.

– Non, je suis là, dis-je en me levant lentement avec la liste des postes entre les mains.

Silence. D’habitude nous sommes poussés sous pression pour aller à toute vitesse pour choisir un poste.

– Quel poste prenez-vous ?

Encore silence.

–          J’ai un dilemme, j’aurais besoin de vos conseils. J’hésite entre un poste d’été et un poste annuel (mon 2e objectif est de mettre en doute les faits et les réactions à notre exclusion à venir).

Silence. (D’habitude les profs disent sans tarder leur choix, même s’ils ne savent plus trop quoi prendre, c’est très très stressant, cela ressemble à un marché de viande. Mon premier objectif est de ralentir le processus et de revenir à un temps plus humain). Dans la salle, il devient évident  que quelque chose ne  tourne pas comme d’habitude.

–          Notre syndicat vient de négocier une 3e liste de priorité pour les taux horaire où nous serons relégués à la voie… (je cherche mes mots)… de garage…, dis-je en me tournant vers mes soi-disant représentants pour lesquels je vote et paient une cotisation.

Quelques rires dans la salle. Je sens que je peux pousser un peu plus loin.

–          Bon, ce n’est pas la place pour parler de ça, vous allez me dire quel poste vous voulez.

–          Je peux enseigner au cégep et à l’université, mais je ne pourrai plus enseigner au secondaire?

–          C’est seulement en 2016, intervient la représentante syndicale.

Ils grimacent tous en avant, déjà exaspérés. Il y a une centaine de profs dans la salle, dont un bon nombre sans brevet, mais avec beaucoup d’expérience. À la séance, on vient de comprendre le jeu, quelques collègues plus hardis ou plus désespérés crient,  m’applaudissent, d’autres lancent : vas-y Ève! Mais c’est une toute petite minorité qui ose réagir. J’estime que je n’ai pas assez d’appui pour chauffer davantage la soupe.  Encore calmement, je propose une solution.

–          À la CSDM, ils ont eu le même dilemme dans les années ’90 et ils ont proposé aux profs une formation professionnelle à l’interne.

Aucune manifestation d’intérêt de la part de la patronne ni du syndicat. Il me reste à achever mon tour de piste. La démonstration est sans équivoque au cas où certains en douteraient encore. Le résultat du test est désolant, mais cela à l’avantage d’être (enfin) clair.

–          Quel poste ?

–          C’est vous la spécialiste en ressources humaines. Pouvez-vous me conseiller ce que je devrais choisir?

–          C’est à vous à choisir.

Encore silence. On s’impatiente sérieusement à la table, incapable de percevoir le drame humain qui se joue.

–          Étant donné que la Commission scolaire ne m’offre aucune perspective d’avenir, je vais prendre seulement le poste à court terme, le numéro 31. Et je me rassois.

–          Il est déjà pris (rire dans la salle).

–          Je me relève. La patronne grimace. Hum… alors je vais prendre le…32.

Je me rassois et reprends mon tricot.

On passe au numéro suivant…

*/*

Mes expériences à Occupons Montréal et dans le printemps érable m’ont appris une chose : la nécessité de transporter nos luttes et nos idéaux dans notre vie quotidienne, y compris à notre travail. La vie n’est pas séparée en morceaux : le croire ou faire comme si, c’est succomber à l’aliénation et à la facilité qui finit par se retourner.

J’ai donc pratiqué la communication non violente tout en affirmant et informant sur un point essentiel. La rue ne suffit pas. Le mouvement se continue, même s’il est plus discret. Même si le « jeu » met en scène deux côtés, à la fin je ne considère pas la partie adverse comme des ennemis, mais plutôt comme un miroir de moi et de nous. J’essaie de laisser au moins une toute petite porte ouverte, sait-on jamais… un miracle inattendu. Quelqu’un quelque part va-t-il se réveiller et réaliser l’aberration et l’énormité de cette erreur?

Une fois de plus, on voit comment en « ressources humaines », un conflit de travail mal géré ou pire nié, s’il mène à l’apathie d’une majorité, à des stratégies de séduction (communément appelée lichage de …) d’un petit nombre, il mène également à la radicalisation d’une fange plus ou moins importante et plus ou moins active de personnes estimant vivre une grave injustice collective. Le conflit étudiant l’année dernière en est notre plus récent exemple, et  nous vivons exactement cela à l’interne, à plus petite échelle (d’ailleurs, ces mesures ne sont pas étrangères à la marchandisation de l’éducation dénoncée l’année dernière et issues notamment des nouvelles méthodes de gestion du bien public comme un bien privé : tout cela se tient). Même certains enseignants permanents, d’ordinaire si frileux et habituellement de fieffés individualistes, devant l’ampleur du désastre annoncé, commencent à comprendre que cette mise au rancart d’un certain nombre de profs aura des effets pervers sur leur propre travail. Certains se mettent récemment à nous conseiller des poursuites judiciaires ou une sortie en règle dans les médias.

Enfin, cette situation n’est pas sans amener une importante remise en question du syndicalisme comme outil de protection et de développement des travailleuses(eurs) à statut précaire. De plus en plus, ce syndicalisme de nantis, devenu des corporations déguisées, peine à répondre à leurs obligations légales de défense de l’ensemble de leurs membres et à servir de courroie de négociation tampon entre l’employeur et les travailleurs. (3)

Néanmoins, ma décision est prise depuis longtemps : je me cherche un nouveau travail au cégep ou à l’université comme prof de langue/littérature/didactique. Mais je suis peinée pour mes collègues d’expérience qui n’ont pas de maitrise et donc pas cette possibilité d’aller travailler au postsecondaire, ils sont complètement piégés. Il leur reste à faire la nouvelle maitrise qualifiante ou à se contenter de petits remplacements à la pièce des années durant, dans un état de précarité totale. Mais pour la plupart d’entre eux (sauf les plus jeunes),  ce ne sont  pas des options, pour toutes sortes de bonnes raisons. Pour ma part, je refuse de faire cette maitrise,  car j’ai déjà une maitrise récente en linguistique et didactique des langues secondes (4); je n’ai  ni le temps, ni l’argent, ni la motivation de le faire, car je n’apprendrai rien et j’y perdrai mon temps et mon $. Je préfère quitter le système et perdre toutes mes années d’ancienneté.  Il n’est pas très tentant de donner sa force de travail, son intelligence et son cœur à un tel employeur… À un niveau plus spirituel, je sens que je me dois d’être la digne fille de ses parents, je me dois de pousser plus loin l’héritage de mon père qui m’a appris à ne pas avoir peur et de ma mère qui m’apprend encore à lutter contre les injustices…

3-        Épilogue

Pourtant, j’aime l’école où je travaille présentement; le choix est déchirant et je pleure en sortant de cette séance, rapidement suivie de rires lorsqu’une autre collègue se met à pleurer en évoquant son inscription à la maitrise qualifiante et que je propose de former un clan des pleureuses…

Finalement et contre toute attente, plusieurs collègues m’ont félicité par la suite pour cette intervention.

(1) La vaste majorité des enseignants au secondaire détient un bacc. en enseignement qui leur donne accès au permis d’enseignement et au brevet après la réussite de leur stage et un certain nombre d’heures d’enseignement. La loi sur l’instruction publique permet néanmoins aux commissions scolaires d’engager des enseignants à taux horaire. Les mêmes programmes de langue seconde donnés par des profs au ministère de l’Immigration ou dans les universités ne requièrent pas ce permis.

(2)    Le psychosociologue français s’est fait connaitre à la fin des années ’60 avec un contrat de l’Université du Québec à Montréal visant à régler un important conflit de travail avec les employés de soutien et dont les interventions ont contribué nommément à créer leur 1er syndicat, le SEUQAM. Une de ses interventions réussies, qui avait fait école par la suite, est d’avoir créé une situation de toute pièce, genre de dérapage contrôlé pour amener les parties à trouver une solution issue d’une crise.

(3) Comme une lutte similaire, menée dans les années ‘9o auprès puis contre mon syndicat d’artistes, le RAAV, avec les peintres Nikolaï Kupriakov, Hélène Goulet et Louisa Nicol (et notre groupe Divergence ) a montré les effets pervers du syndicalisme par réaction grégaire des «tinamis», formation de clique et reproduction de lutte de pouvoir entre les chefs et une minorité active.

(4) Ma formation initiale de «jeunesse»  était en psychosociologie de la communication… et en animation et recherches culturelles. J’arrive à l’âge merveilleux où on commence à faire une synthèse de soi et à voir le fil conducteur de sa vie…

________________________

Les suites : une nouvelle activité :

ATELIER SUR LA SURÉROGATION = ACTIONS HÉROÏQUES

QUOI FAIRE??? Ma santé mentale, mon respect de moi-même, ma reconnaissance professionnelle sont  en jeu à mon travail, tout comme vous, probablement ? Pas question de me laisser aliéner. Je suis une professionnelle compétente, une spécialiste de ma matière, le français langue seconde, même si je n’ai pas le fameux papier qu’on m’exige subitement, après dix ans de valeureux travail. Alors, faisons deux choses ensemble : d’abord réfléchissons sur la surérogation, ces actes héroïques dont les exemples récents de Assange, Snowden, Manning , Weiwei ou Spence peuvent nous inspirer, mais créons-les à notre niveau, à notre travail de tous les jours. Partageons nos expériences d’actions héroïques, puis créons nos propres scénarios et dispositifs de microactions grâce à de l’auto/intercoaching de groupe, en jouant au jeu du miroir, inspirées par les formes de théâtre participatif d’Augusto Boal, le théâtre de l’opprimé et par les actions de révélation collective et l’ethnométhodologie du psychosociologue Georges Lapassade (2).

Ne plus avoir peur, tel est notre devoir. Il s’agit d’un retournement où le devoir d’accomplir quelque chose d’héroïque dans notre milieu de vie (travail, famille, réseaux) est plus important que nos droits. Précisément, accomplir de telles actions de simple héros et héroïne dans le proche quotidien, multiplié par deux, vingt, cent, mille peut finir par avoir un impact réel et créer un effet d’entrainement. Ces actes Ubuntu* nous permettent aussi, à un niveau spirituel, de dépasser justement notre peur et d’être les dignes enfants de ce que nos parents nous ont appris, en poussant plus loin par amour  leur propre expérience. Quand l’amour remplace la peur… on ne sait pas ce qui peut arriver de merveilleux.

* «ubuntu» : revoir la citation du Tutu à ce sujet au début de l’article

La tricoteuse du peuple vous invite à la RÉOCCUPATION DU COEUR DE L’ILE d’Occupons Montréal,  le 14 juillet à 12 h, au parc Molson.

Inscription sur notre meetup au http://www.meetup.com/Occupons-le-Parc-Molson-12-14-juillet-2013/

« A person with Ubuntu is open and available to others, affirming of others, does not feel threatened that others are able and good, based from a proper self-assurance that comes from knowing that he or she belongs in a greater whole and is diminished when others are humiliated or diminished, when others are tortured or oppressed » Archbishop Desmond Tutu

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