Tag Archive: tricot graffiti


Tricoteuse du peuple -GroupeTricotés Serrés_BiblioVSL_5-04-17- Crédit Photo_Raphaël Lavoie

Groupe de la bibliothèque du Vieux Saint-Laurent pour Tricotés serrés, en avril 2017. Crédit photo : Raphaël Lavoie

La Tricoteuse du peuple exposera Tricotés serrés le 26 août 2017, de 12 à 15 h, le travail artisanal du Tricot du peuple des citoyens du quartier de Saint-Laurent à Montréal, sur la nouvelle Place publique Rodolphe-Rousseau.

Dans le cadre des festivités du 375e anniversaire de la fondation de Montréal, la Ville a agi comme commanditaire financier de ce projet et le COSSL (comité immigrant du Comité des organismes sociaux de Saint-Laurent) comme producteur, avec la collaboration des bibliothèques du quartier.

Cet étonnant tricot collectif de près de 11 mètres aux couleurs de la diversité et de l’harmonie interculturelle du quartier est le résultat de plusieurs mois de tricotage et de conversations sur le « Vivre ensemble » avec des citoyens du quartier de toutes origines et âges confondus.

Une partie des tricots ont été assemblés et seront montrés et exposés pendant une semaine comme art public du tissu social, tricot graffiti, art éphémère et résultat tangible de l’art de la conversation autour de sujets parfois épineux, mais oh combien importants pour la paix sociale, l’écoute, l’expression de soi et l’ouverture d’esprit.

Ce projet de médiation culturelle a également permis à des voisins de se rencontrer, de partager leurs idées et leur savoir, de mieux se connaitre et peut-être tisser des liens pour l’avenir.

La 3e partie du projet, la publication des mémoires des conversations avec la Tricoteuse du peuple, se fera à l’automne.

Une seconde diffusion pour l’ensemble de l’œuvre est actuellement en pourparlers.

Tricotés Serrés est le 2e Tricot du peuple après le Tricot du Printemps érable.

*/*

Informations supplémentaires :

http://redtac.org/possibles/2017/03/16/le-tricot-du-peuple-une-performance-relationnelle-dans-lespace-public-urbain/

https://www.facebook.com/events/146952902520942/?acontext=%7B%22source%22%3A5%2C%22page_id_source%22%3A376356825801713%2C%22action_history%22%3A[%7B%22surface%22%3A%22page%22%2C%22mechanism%22%3A%22main_list%22%2C%22extra_data%22%3A%22%7B%5C%22page_id%5C%22%3A376356825801713%2C%5C%22tour_id%5C%22%3Anull%7D%22%7D]%2C%22has_source%22%3Atrue%7D

Note au lecteur : Ce texte a été publié dans la revue Possibles en avril 2017.

***

GroupeTricotés Serrés_BiblioVSL_03 (2)

Rencontre pour le Tricot du peuple «Tricotés serrés» à la bibliothèque de Saint-Laurent, Montréal, avril 2017

On se tricote un avenir ensemble…

Faites le nombre de rangs

rouges ou jaunes ou mélangés

qu’il vous plaira

en pensant à ce que

vous désirez, vous chérissez

comme avenir.

Que la pensée du peuple

se prenne dans les mailles

puis se projette sur notre monde

puisque c’est dans nos cordes.

***

Tricot du peuple 2012-12-détail 1

Le Tricot du peuple «Printemps érable». Détail 2. 2012-2016

Au printemps 2012, pendant ce qu’on appelle au Québec le « Printemps érable » ou le « Printemps étudiant », la créativité est descendue dans la rue pour appuyer les étudiants en grève pendant plusieurs mois. Par la parole, par des actions directes pacifiques concertées ou non, l’imaginaire s’est déployé incroyablement durant la crise sociale qui a opposé une partie du peuple au gouvernement. Slogans de rue, affichettes design, photos et graffitis géniaux, banderoles et objets divers de nature théâtrale, personnages de rue costumés (ou parfois quasi nus, en signe de rébellion…) ou mascottes, manœuvres artistiques et performatives et bien d’autres types de manifestations ont appuyé les plus traditionnels moyens de communication que sont les textes d’opinion dans les journaux, et maintenant sur les blogues et les commentaires dans les réseaux sociaux, les paroles prises à la radio, les débats souvent virulents, et les quelques rares émeutes de rue très durement réprimées par la police.

 

L’origine du Tricot du peuple

 J’ai vu un jour une photo (de Jacques Nadeau dans le journal Le Devoir) de trois jeunes femmes avec de la laine dans le visage durant une manif, comme «masque» -en signe de désapprobation- et j’ai voulu les retrouver. Lors d’une de ces fameuses manifs « du 22 » qui attiraient tant de monde et tant de joie et quelques frissons quelques jours après le vote de l’inique loi 78 qui interdisait notamment, à toute fin pratique, toutes les manifestations spontanées et les annonces de manifs[i], j’ai marché le 22 mai 2012 avec des milliers de Québécois en tenant une balle de laine rouge haut la main, la tête haute, invitant parfois à la blague et avec le sourire les policiers à venir chercher la balle… de laine (je me souvenais de la commotion qu’avait causée le « lancer du toutou » avec une sorte de gros lance-pierre artisanal de l’autre côté du « mur », lors des manifs altermondialistes au Sommet des Amériques à Québec en 2001). Je proposais ici une version modérée et ironisée de cet événement et cela faisait rire ou parler les gens.

C’est incroyable ce que mon personnage avec cette balle/ce fil de laine liée à mon visage et tenue ainsi a généré comme symbolique dans l’esprit très riche des passants ! Voici ce que des passants m’ont dit au sujet de cette balle de laine : pouvoir/force ou avenir du peuple, conflit mêlé/démêlé entre le gouvernement/les étudiants et une partie du peuple, bébé naissant, bombe à retardement, masque, paradoxe entre libération et enfermement ou emprisonnement, déesse Parques filant nos jours, notre destinée, etc., etc. On peut s’amuser énormément avec la métaphore du « fil » et de son verbe « filer » … J’ai été fascinée par l’imagination populaire et cela m’a donné l’idée, quelques jours plus tard, de créer un personnage de rue, une sorte de clown chic, très maquillée, un peu excentrique, qui ferait tricoter les gens, tout en discutant avec eux de l’avenir du Québec. Je me suis aussi souvenue de ma mère qui m’avait appris à tricoter pendant mon adolescence, et je n’avais pratiquement pas touché à des broches à tricoter depuis ce temps…

Le tricot : objet de médiation pour la conversation

Depuis ce jour, à chaque performance, j’invite des passants sur la rue ou des manifestants à monter maille par maille le Tricot du peuple et à y mettre, dans leur geste, dans leurs mots, leurs meilleures pensées et élans du coeur pour l’avenir du peuple. C’est la trame du peuple que nous voulons (re)constituer; refaire notre tissu social si éraflé, si déchiré et créer peut-être un maillage entre les personnes, entre les idées au hasard des rencontres. Une participation du public à la maison m’envoyant le fruit de leur travail par la poste ou lors de petites réunions de tricot politique est aussi parfois en branle pour que les personnes qui ne peuvent pas participer aux événements publics puissent le faire, à leur façon, chez eux. Ma cousine, la militante pour le droit des sourds et malentendants, Julie Elaine Roy m’en a fait un magnifique panneau, alors qu’elle devait rester chez elle, rageant de ne pouvoir sortir en voyant à la télé de jeunes étudiants se faire tabasser par la police chaque jour pendant des semaines, en 2012. Si le projet se développe suffisamment, on pourra penser organiser une exposition des travaux réalisés. Plus récemment, je viens de commencer un nouveau projet avec des groupes d’immigrants « Tricotés Serrés » dont je vous parlerai davantage plus loin.

Tricoter ensemble, montrer/apprendre à tricoter, puis éventuellement échanger, converser ou méditer sur l’avenir du Québec, tels sont les objets et la gestuelle concrète de cette performance artistique engagée.

Le tricot est le plus souvent un prétexte. Comme un objet de médiation pour avoir et favoriser la conversation entre inconnus. Un petit lien se crée alors entre le ou les participants et moi, comme artiste performeuse en leur expliquant brièvement le projet. Je leur montre d’abord comment tricoter, car la plupart ne savent pas, souvent cela s’arrête là, ils sont contents d’avoir fait quelques mailles ou quelques rangs et d’avoir encouragé ce projet; mais plus souvent encore, les tricoteuses ou les tricoteurs maitrisent assez rapidement le point mousse de base et parfois les meilleurs qui savent déjà tricoter ajoutent des points de fantaisie ou changent de couleur. Cette distance technique nous permet alors de converser librement sur les sujets qui les intéressent ou encore ils ou elles préfèrent tricoter et méditer dans leur bulle. Je dirige généralement la conversation de manière à faire parler les gens, me mettant davantage et mode écoute. Les hommes plus jeunes, en particulier et contre toute attente, s’y intéressent et prennent plaisir à apprendre à tricoter, ce qui est une petite révolution en soi pour ces derniers (on les voit occasionnellement en train de tricoter dans le métro, par exemple, durant l’hiver). Quelquefois, ils renoncent rapidement, mais continuent la discussion, alors je prends le relais et tricote à leur place, tout en continuant à converser. Mais cette situation arrive rarement. Toutes, tous, les jeunes et les moins jeunes s’y investissent avec une belle énergie. Ça peut ressembler autant à une rencontre haute en énergie qu’à un moment de quasi-prière… car ces deux Tricots du peuple portent la magie de tant de personnes qui y ont contribué avant et avec souvent des échanges inspirés et inspirants… Le Tricot porte sa porte « vibration »…  Cet échange peut durer quelques minutes et parfois plus, comme pendant le Forum social mondial l’été dernier à Montréal où deux participantes ont longuement échangé avec moi, pendant une heure ou deux, car les activités avaient changé de place et il n’y avait plus grand monde sur place au parc de Maisonneuve.

Également, lorsqu’il y a plus de monde, comme j’ai au moins deux Tricots en route, il y a deux personnes au tricot qui ne se connaissent pas et qui finissent généralement par parler ensemble, se donnent des trucs ou commentent la situation présente (manif, atelier d’Occupons Montréal, parfois Journée de la culture ou le temps qui passe). Dans ce cas, j’ai parfois besoin d’un/e complice ‘prof’ de tricot, qui aide un des participants lorsque la conversation tourne plus en duos ou que les deux participant.e.s ont besoin d’assistance technique en même temps.

Un nouveau projet de quartier pour le 375e anniversaire de Montréal

2017-03-03 16.00.35

Le Tricot du peuple «Tricotés serrés» en mars 2017

En 2017, je commence sept nouveaux Tricots du peuple dans le cadre d’une activité d’animation sociale et culturelle pour le 375e anniversaire de la ville de Montréal avec principalement les organismes du Comité immigrant du quartier de Saint-Laurent à Montréal et la bibliothèque du quartier, chapeauté par le Comité des organismes sociaux de Saint-Laurent (COSSL) : le projet « Tricotés serrés ». Il y aura aussi, une mémoire écrite de mes souvenirs de rencontres, pour témoigner de la parole du peuple et en particulier ici, celle des immigrants. Ainsi, ces rencontres se veulent un moment de conversations au sujet du « vivre ensemble »… depuis 375 ans jusqu’à nos jours d’interculturalisme, puisqu’il s’agit d’un projet de création populaire d’un très grand tricot de cinq mètres.

Avec un fil de laine qui nous relie tous, différent.e.s participant.e.s (avec ou sans expérience en tricot) confectionneront 6 tricots avec moi pendant ma tournée des associations communautaires et des bibliothèques. Ils seront aussi un témoignage-trace de nos conversations, partages et travail en commun après l’expérience : ils serviront finalement à « habiller » le mobilier de la nouvelle place publique Rodolphe-Rousseau derrière le métro Côte-Vertu, dans le quartier multiculturel de Saint-Laurent à Montréal, lors de son inauguration en été 2017. C’est pour moi une première expérience d’art public, en  laine-sculpture laissée à l’extérieur, on va voir combien de temps nos artefacts vont résister aux intempéries et aux vandales… pas de doutes qu’il s’agit d’un art… éphémère. Si les Tricots résistent jusqu’en novembre, je les retirerai pour les donner à un autre projet pour les itinérants dans le quartier de St-Léonard (Montréal) où Kathy Martel met, pour eux, des foulards autour des arbres et des poteaux avec les enfants de la garderie. Des tricoteurs et tricoteuses sont également recherchés pour la fabrication d’ornements en laine.

En somme, un art de la conversation et une gestuelle impliquant un travail collectif en art contemporain, avec de la fibre… Ainsi, retricoterons-nous le… tissu social.

L’occupation de l’espace public et la rencontre des personnes

À la mi-juin 2012, lors de la nouvelle stratégie d’occupation temporaire de lieu public d’Occupons Montréal au parc Lafontaine, lors du Printemps érable, j’ai remarqué que le fait de me tenir sur le trottoir pour inviter les gens à y participer créait comme une sorte de porte d’entrée pour certaines personnes. Lorsque je me tenais à proximité d’une activité de groupe, cela amenait parfois un passant à s’intéresser, par exemple, aux ateliers de discussions d’Occupons Montréal à proximité, ou plus souvent, à simplement me poser des questions sur ce qui se passe là… et à suivre le fil dans le gazon qui les mène jusqu’à l’atelier. Parce que les gens sont généralement timides (comme moi) et qu’ils ont tellement besoin de parler et d’être écoutés, en ce moment plus que jamais. C’est comme créer une petite rivière relationnelle qui mène en soi, vers les autres ou vers d’autres activités en cours. Une activité ludique et familière comme le tricot aide sans contredit à entrer en contact et à créer de petits liens sociaux dans l’anonymat et la solitude des villes, et surtout sur la place publique dont le mouvement international Occupy réclame à grands cris, ici comme ailleurs, la reconnaissance et la protection.

J’ai souvent été fascinée par la sagesse populaire, par ce que des personnes m’ont raconté à leur sujet ou au sujet de la société. Certaines personnes se confient volontiers; lors d’une perfo aux Journées de la culture, à côté du métro de l’Église à Montréal, un homme me racontait un jour qu’il avait entreposé chez lui quelques beaux tableaux de peintres reçus d’un héritage récent et que cela lui apportait bien des soucis. Intrigant !  Une autre fois, au même endroit à Verdun, alors que nous avions formé un petit groupe avec des amis qui étaient venus me visiter et deux participantes de la rue, une vieille dame nous racontait ses soucis de santé avec sa jambe bandée et nous l’a montrée. Elle refusait les soins d’une infirmière depuis trois jours, et ouf, la blessure n’était pas belle. Inquiétant! Au parc Lafontaine dans le quartier du Plateau Mont-Royal à Montréal, une autre fois, j’ai rencontré un biologiste qui a longtemps vécu en Chine et m’a parlé de la relation des Chinois avec leurs étrangers et de sa théorie sur la disparition progressive de l’immigration au Québec. Passionnant ! Un autre avait été observateur lors des premières élections en Tunisie et me relatait son expérience. Lors de l’occupation du parc Sir-Georges-Étienne-Cartier à St-Henri/Montréal juste après le Printemps érable, la police était là avec une ou deux voitures et surveillait de loin les ateliers de discussion et d’apprentissage dans le parc. Dans ce genre d’événement, je me tiens sur le trottoir et invite les passants à tricoter et à discuter de l’avenir du Québec. Comme la voiture de police se tenait non loin de moi, j’ai invité le policier qui était assis du côté passager à tricoter quelques mailles. Une conversation s’en est suivie, puis il est sorti de sa voiture, vite rejoint par son partenaire de route. L’ambiance était plutôt festive et la journée magnifique. Tout le monde était de très bonne humeur. Puis une autre voiture est arrivée, et les deux policiers sont venus voir ce que nous faisions : j’essayais de convaincre le 1er policier de mettre la main au tricot et il ne disait pas non. Nous savions tous les deux que c’était un jeu tacite. La conversation a pris un tour surréaliste quand le plus gros des policiers a confié que sa grand-mère lui avait montré à tricoter lorsqu’il était adolescent et qu’il n’avait pas détesté cela… J’imaginais, le sourire en coin, quelle rigolade ils auraient pendant longtemps de ce… témoignage… Au moment où j’allais mettre le tricot dans les mains du 1er policier, le plus petit, ils ont eu… un appel d’urgence, et ils ont dû partir rapidement. Incroyable !

perfo-policiers1_15-09-12_creditphoto_peter-thomas-kennedy-OM99%_Occupons Montreal_GF

La Tricoteuse du peuple, rue Notre-Dame, Montréal, septembre 2012.
Crédit photo: Peter-Thomas Kennedy-OM99%

 

De temps en temps, la conversation prend un tour très personnel. Au parc Émilie-Gamelin, au centre-ville de Montréal, au début juin 2012, lors de ma première prestation, une itinérante m’a raconté comment la police traitait son père dans les années 1950 lorsqu’il était drogué, je l’ai admirée dans sa résilience. Elle n’était pas habituée à ça, on a eu les larmes aux yeux ensemble, se serrant les mains. Elle est partie les yeux brillants. Touchant ! Ou encore, sur la petite esplanade du métro Mont-Royal, un homme, qui semblait assez isolé dans la vie, m’a longuement parlé de sa mère qui était décédée il y a peu de temps parce que le tricot lui faisait penser à elle. Il revenait toujours à la même phrase, comme une obsession que j’essayais de décrypter; il me fallut plus de doigté dans cette conversation. Il m’a tellement remercié avant de partir, que j’en étais à la fois gênée et contente. Frappant ! Dans le quartier Villeray à Montréal, au parc Molson en juillet de cette année-là, j’ai longuement conversé et tricoté avec un artiste immigrant du Maroc, nouvellement arrivé, qui ne pouvait évidemment concevoir de critiques à l’égard de son nouveau pays d’adoption. Même l’expression « Printemps arabe » en français, il ne l’avait jamais entendue avant. Surprenant ! Quelquefois, c’est avec les enfants que je tricote et que j’échange. Trippant ! Et tout cela, généralement dans l’espace public, sur les parvis, sauf en hiver. Pour l’instant, j’ai amené mon personnage seulement dans les quartiers de Montréal, mais j’aimerais bien le faire voyager au Québec et ailleurs et pratiquer mon anglais et mon espagnol…

Ève Marie_Tricot du peuple_ détails recadrés_2014

La Tricoteuse du peuple lors des Journées de la culture 2014, au métro Mont-Royal, Montréal. Crédit photo : Pierre Boissonneault

***

« L’espace public » c’est quoi, au fait ?

Comme le remarquait récemment le journaliste Marco Fortier du journal Le Devoir[ii], le « ‘design tactique’ est devenu incontournable pour les administrations municipales. Les maires ont de la pression pour redonner une partie de l’espace public aux gens, réduire la circulation automobile et rendre la ville plus belle. » La récente tendance au développement de nouvelles places publiques, à Montréal comme partout dans le monde, voit récemment le déploiement de nouveaux lieux de convivialité, de repas et pique-niques en commun, de rencontres de voisinage et même d’activités sociales ou artistiques (avec une mini-scène permanente) ou d’activités politiques (comme « Nuit Debout sur la Place de la république à Paris) au gré d’initiatives citoyennes ou institutionnelles. D’après F. Choay (2009), « l’espace public est la partie du domaine public non bâti, affectée à des usages publics. L’espace public est donc formé par une propriété et par une affectation d’usage ». J. Jacobs (1961) souligne comment l’espace public « se caractérise non par l’affectation à un usage particulier, mais par le mélange entre le mouvement libre des piétons et toute une série d’activités publiques ou privées, qui peuvent s’y dérouler de façon temporaire et en tous cas s’y interfacent à partir des espaces plus spécialisés qui le bordent.[iii]  » Bien que les places publiques existent depuis l’Antiquité dans les cités grecques, le concept comme tel n’a été défini en sociologie qu’en 1962 par J. Habermas[iv], mais il se serait inspiré de Kant, selon Dominique Wolton[v] qui nous apprend que :

«Le mot public apparaît au 14e siècle, du latin « publicus »; ce qui concerne « tout le monde ») :  le processus au cours duquel le public constitué d’individus faisant usage de leur raison s’approprie la sphère publique contrôlée par l’autorité et la transforme en une sphère où la critique s’exerce contre le pouvoir de l’État.. On remarque au XXe siècle, une tendance à la privatisation des places publiques, en particulier dans les pays anglo-saxons.»

Ce n’est donc pas un hasard si le mouvement Occupy, lancé par un appel de la revue canadienne Adbusters a pris naissance à New York, dans le quartier de Wall Street, au royaume de l’espace privé, et des stratégies policières issues  de la « théorie de la fenêtre brisée » (Broken window/Broken glass theory, Georges L. Kelling, 1982/1996) dont s’est inspiré  le maire de New York Rudolph Giuliani  (et nouveau conseiller en sécurité informatique du président Donald Trump) au tournant des années 2000, puis poussée à l’extrême par le maire Bloomberg avec la « stop-and-frisk tactic », qui vise à intimider et à arrêter, via une police à pieds, notamment les itinérants et toutes personnes ‘non conformes’ dans l’espace public. Ne politique qui a eu néanmoins un certain succès ‘populaire’ en fassant baisser de manière importante le taux de criminalité de la ville[vi]. C’est justement cette réflexion sur la démocratie délibérative ou participative qu’a voulu faire Occupy, notamment en occupant 951 villes en 2011 partout dans le monde, avec une intention formulée ou non d’occuper et de redéfinir la place publique. Le mouvement Occupy aurait-il réussi à attirer l’attention des urbanistes de grandes villes de ce monde ? J’aime croire qu’il a été un des joueurs-clés dans la prise de conscience de l’importance de la (ré)appropriation de la « place publique » qui était alors en voie de régression. On entend encore les jeunes scander dans les rues du printemps-été 2012 : « À qui la rue ? À nous la rue ! » [voir le vol. 36, no 2, fév. 2013, de la revue Possibles consacrée à ces deux mouvements].

Des artistes et des philosophe de l’espace public

Mon travail rejoint sous plusieurs aspects celui de la performeuse canadienne Devora Neumark, et je rejoins comme elle la pensée de Walter Benjamin dans sa notion d’espace public tel que Hannah Arendt l’a définie : soit « un espace de pluralité, d’échange de paroles et d’expériences. »

«Walter Benjamin interroge la perte de l’art de raconter au passage de la modernité, en évoquant justement les communautés traditionnelles où mémoire, paroles, expériences et pratiques sociales étaient partagées. Cette perte serait liée, selon lui, à l’absence de parole commune, et correspondrait également à l’éclatement si ce n’est pas à l’effondrement de la communauté.  [… Il] attribuait une double fonction au narrateur dans la communauté [j’ajoute : conteur, quêteux, voire prêtre ou chamane] : celle de transmettre récit et expérience, mais aussi et conséquemment, de par cette médiation, celle de laisser des traces et de tisser des liens entre les individus.

Dans cette filiation avec la tradition orale, Benjamin passait lui aussi [comme Neumark] par la métaphore du tissage pour énoncer la fondation des rapports entre les individus, essentiels à l’idée de communauté. Liens qui dépendent autant d’une écoute que d’un échange de paroles et d’expériences : car témoigner et raconter impliquent aussi d’être témoin et d’écouter. […] Nous retrouvons là un aspect fondamental de la pensée de Hannah Arendt de faire qu’un simple geste peut devenir dans la sphère publique une action politique.» [Pour elle, voici] ce qui constitue toute la force et le pouvoir du totalitarisme : atteindre et contrôler jusque dans le domaine privé de la demeure.» (Marie Fraser, 2003)[vii]

En ce sens, l’espace public doit être non seulement défendu avant qu’il ne devienne privé, mais protégé et développé. Ce sont ces espaces, qui nous permettent de rester des humains en relation avec d’autres différents de soi, et qui permettent des rassemblements soit ludiques, soit artistiques, soit… politiques.

Enfin, un petit lien historique entre la geste (comme dans LA chanson de geste) de tricoter dans l’espace public avec la Révolution française est à faire.

« Durant l’ensemble de la période révolutionnaire [française], [les femmes] occupent la rue dans les semaines précédant les insurrections, et appellent les hommes à l’action, en les traitant de lâches. De cette façon, les femmes pénètrent la sphère du politique et y jouent un rôle actif. Mais dès que les associations révolutionnaires dirigent l’événement, les femmes sont exclues du peuple délibérant, du corps du peuple armé (garde nationale), des comités locaux et des associations politiques. » [viii]

Mais elles trouvent le moyen de reprendre une part active à la vie politique comme « Jacobines » en se présentant à la tribune des assemblées révolutionnaires, tout en tricotant pour gagner leur vie, pour se tenir au chaud et ainsi économiser les charbons de la maison qui coûtent cher. Par leurs cris et leurs voix indignées, elles influençaient les législateurs assemblés. Par la suite, « les tricoteuses de Robespierre » se rendaient sur le lieu de la guillotine, toujours en tricotant, pour participer à la vindicte populaire contre les guillotinés. C’est malheureusement surtout cette image négative que l’histoire machiste, la littérature[ix] et le cinéma ont gardée d’elles. Puis, quelques mois plus tard, la révolution se tourne contre elles.

« La Convention interdit aux femmes l’accès à ses tribunes, elles sont pourchassées durant la nuit, puis, trois jours plus tard, bannies de toute forme d’assemblée politique et de tout attroupement de plus de cinq personnes dans la rue [x]. Cette volonté de tenir les femmes à l’écart de la vie politique, quel que soit le parti dont elles se réclament, reflète les craintes de la société quant à la possible violence des femmes, [craintes] qui [ont] parfois pris des proportions démesurées en l’an II. » [xi]

Marilène du groupe Ville-Laine participe au Tricot du peuple pendant l’occupation du parc Molson en juillet 2012

Une amie russe de St-Petersbourg m’a dit aussi que des tricoteuses se tenaient au coin des rues pendant l’occupation nazie en France, lors de la 2e guerre mondiale, pour passer des « renseignements » à des courriers de la Résistance, mais je n’ai pas pu vérifier encore cette information.

Enfin, en tant qu’une des plus vieilles villes en Amérique du Nord, on retrouve à Montréal plus de 50 places ou espaces publics, en plus des rues (voir http://www.imtl.org/photo/place_publique/index.php?start=80&interval=20&sortBy=LAST_MODIFIED&sortType=DESC&TYPE=3&resume=2 . En voici quelques exemples de développement récent, incluant d’autres villes québécoises :

 

_______________________________________

[i] La loi 78 a été abrogée quelques mois plus tard, par le parti d’opposition ayant pris le pouvoir le lendemain de son élection. Même la police ne s’en servait généralement pas, préférant appliquer le règlement municipal du Code la route lui-même contesté en cour (il a fini par être invalidé lui aussi)… Mais un frisson glacé a passé dans la population pendant ces quelques semaines, preuve que la démocratie peut rapidement basculer.

[ii] http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/474364/l-amenagement-urbain-devient-citoyen

[iii] Tiré de http://www.espaces-publics-places.fr/la-place-espace-public-cl%C3%A9-de-la-ville-europ%C3%A9enne/

[iv] Jürgen Habermas . 1962. L’espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise.

[v] Voir Dominique Wolton, http://www.wolton.cnrs.fr/spip.php?article67 (

[vi] Laurent Lemasson, « La ville qui devient sûre », Revue française de criminologie et de droit pénal, vol. 4,‎ avril 2015 et Micheal Greenberg, 2014, in The New York Review of Books.  http://www.nybooks.com/articles/2014/11/06/broken-windows-and-new-york-police/

[vii] Tiré de la revue Parachute

[viii] Collectif, http://www.thucydide.com/realisations/comprendre/femmes/femmes2.htm

[ix] Chateaubriand dans ses Mémoires d’Outre-Tombe (1848), présente davantage les Tricoteuses sous l’échafaud comme un sabbat de sorcières révolutionnaires. Dickens (1859) les présente comme des monstres. Au cinéma, dans l’adaptation de son roman A Tale o Two Cities, J. Conway, cela est encore plus net. Dans l’histoire nationale française, on a retenu davantage l’expression « furie de guillotine » que « tricoteuse », mot qui a d’abord son entrée dans le dictionnaire de Reinhard (1795), alors que le phénomène des guillotines est survenu après les assemblées populaires des tricoteuses. Intéressant et déplorable phénomène de transformation de réalité… de la condition féminine…

[x] Il est intéressant de noter que la loi 78 (2012, gouvernement du Québec) contre la grève étudiante prévoyait, à l’origine, interdire des rassemblements de plus de 10 personnes, hommes et femmes confondus.

[xi] Charlotte Denoël

Tricot_lancement 375e_Crédit_TC Média-Isabelle Bergeron

La Tricoteuse du peuple avec Marie-Eve Labrecque du COSSL lors du lancement des projets pour le 375e de la ville de Montréal. Crédit photo : TCmédia/Isabelle Bergeron

Samedi dernier avait lieu le lancement de la centaine de projets culturels et communautaires dans plusieurs quartiers de Montréal, en prévision des festivités de son 375e anniversaire de fondation, l’année prochaine (1642-2017).

J’y participerai avec mon personnage de Tricoteuse du peuple et avec un nouveau Tricot du peuple d’une nouvelle couleur (le premier, rouge et jaune a été tricoté lors du Printemps érable avec Occupons Montréal et lors des Journées de la culture avec le grand public), mais cette fois-ci  dans le quartier de St-Laurent en collaboration avec la Table de concertation des organismes d’aide aux immigrants, le COSSL, à l’invitation de Marie-Eve Labrecque.

Notre projet est l’un des deux projets retenus pour ce quartier et l’un des 102 projets locaux choisis par des comités culturels de la Ville de Montréal parmi les 326 reçus. Le journal du quartier a couvert cet événement et j’ai eu l’occasion d’en donner plus de détails. J’y réaliserai des performances axées à la fois sur l’art de la conversation et sur l’art du tricot populaire : le tricot ensemble, comme geste et rêve en commun, comme prétexte à la conversation sur ce que les gens désirent dans leur cœur pour l’avenir du peuple. C’est souvent fascinant ce que les gens ont à dire ! Ainsi le Tricot du peuple comme maillage collectif, toujours le même tricot d’une place à l’autre, avancera de quelques mailles, de quelques rangs, de quelques idées, de quelques nouveaux contacts et échanges à chaque rencontre et nous retisserons ainsi le tissu social si fortement abimé ces dernières années…

J’animerai ainsi des ateliers auprès des membres de divers groupes communautaires, dont de nombreux immigrants de ce quartier, pour favoriser l’échange entre les communautés culturelles, francos, anglophones et Premières nations du quartier. Ce travail-tricot collectif servira, à la fin de l’année, d’habillement pour le mobilier public de la Ville dans leur quartier de St-Laurent, probablement sur une nouvelle place publique appelée «Une place pour rêver», actuellement en construction, en arrière du métro Côte-Vertu. Enfin, un autre aspect de mon travail plus à long terme est l’écriture de ces rencontres en couchant sur papier à la fois expérience vécue et perles de la sagesse populaire. Voir http://journalmetro.com/local/saint-laurent/actualites/982680/celebrations-entre-modernite-et-tradition/

Plus de détails sur l’ensemble des projets au http://www.375mtl.com/devoilement-programmation-quartier/  et dans l’onglet ci-haut  «Tricot du peuple».

Tricot du peuple 2012-12-gros plan- (6)

Le Tricot du peuple (détails) fait par le peuple, 2012-2015. Médiatrice et artiste : Ève Marie

Pour pousser plus loin votre réflexion sur l’importance de la conversation sociale dans une société anomique, solitaire et déstructurée sur le plan des relations humaines comme celle tristement devenue la nôtre, saviez-vous que :

«Selon Paul Hawken, auteur et activiste écologique, nous ne sommes conscients ni de notre importance ni de notre valeur dans notre société désordonnée et déstabilisée. » « Il n’est pas facile pour chacun d’entre nous de se sentir relié aux autres, de comprendre ce monde désordonné et déstabilisé et d’y trouver sa place. Bien des gens se demandent : Que puis-je faire? Par où commencer? À qui parler? Comment comprendre ce qui se passe? Comment tout cela me concerne-t-il?»

«La conversation est peut-être un des moyens les plus efficaces d’apprendre, de créer des liens et de trouver un sens à toute chose. Ce sont bien souvent les conversations informelles, plutôt que les propos structurés dans les salles de classe, les nouvelles du bulletin de 18 heures ou les petites phrases de 30 secondes énoncées par des experts, qui nous en apprennent le plus sur le monde. Pour la plupart d’entre nous, les conversations sont au cœur de nos relations. Elles constituent le principal moyen de communiquer avec nos amis, notre famille et même des inconnus dans l’autobus.» Elisabeth Hall, Percolab, Montréal, http://www.percolab.com/des-conversations-qui-recr%c3%a9ent-le-monde/

 

Eve Marie, la tricoteuse du peuple en train de convaincre un policier de tricoter pour l’avenir du peuple… Crédit photo_Peter-Thomas Kennedy_OM99%

Durant cet événement Occupons le Sud-Ouest de septembre dernier à Montréal, il y a eu plusieurs passants sur la rue pour participer à mon Tricot du peuple, mais moins que d’habitude. La rue Notre-Dame est plus tranquille à cette hauteur à St-Henri. Jeunes, vieux, enfant, hommes, femmes, touriste japonaise et son chum ont tous tricoté le nouveau tissu social du peuple. À un certain moment, c’était tranquille. Une voiture de police était juste à côté de moi. Deux policiers avaient assisté à mes derniers échanges. Comme ces deux policiers n’avaient rien de mieux à faire que de surveiller des pacifistes réunis en ateliers de discussion, je me suis dit : tient, pourquoi pas leur proposer de participer au Tricot…

Je vous rappelle ici que je suis dans mon personnage théâtral de tricoteuse du peuple et que tout me semble possible; j’ai un maquillage des yeux, un masque avec des fils de laine rouge qui m’entourent le visage, un costume plutôt chic, des bijoux… Le policier ne dit pas non, je m’approche, je lui demande s’il sait tricoter, il répond non. Je lui demande s’il veut que je lui montre et, à ma grande surprise, il accepte.

Intérieurement, je me dis, merde… qu’est-ce que je suis en train de faire, là ? Je ris un peu, et je me sens un peu nerveuse comme lorsque je rentre en scène. Heureusement ça passe vite. Alors je m’exécute le plus sérieusement du monde et lui donne un petit cours de tricot; il dit que je dois faire de beaux chandails et à sa grande surprise, je lui dis non, que tout ce que je sais faire pour l’instant, c’est le point de base, mais que les participants m’en montrent parfois de nouveaux… que je dois pratiquer… Tous les autres beaux points, ce n’est pas moi qui les ai faits, ce sont des passants ou participants lors des manifestations étudiantes et populaires du printemps/été érable ou dans les occupations des parcs par Occupons Montréal… Je lui montre la partie du tricot faite de petits carrés rouges dans la trame jaune. Je glisse dans la conversation que je suis prof de français dans la vie, et que quand on est prof, on peut enseigner n’importe quoi après.

À ce moment, les fils de laine montent un peu sur le trottoir, car les balles sont tirées au loin vers les occupants en discussion et les gens ne peuvent plus passer sur le trottoir. Un jeune couple veut passer, et je leur suggère qu’ils sautent, comme lorsqu’on était jeune et qu’on jouait à l’élastique… À ma grande surprise, ils s’exécutent et nous rions un bon coup. Puis une vieille dame passe et je descends les fils de laine en lui faisant une large révérence. Le policier, toujours dans sa voiture, dit : je vais sortir, ça va être plus facile. Une fois ma démonstration de tricotage terminée, je lui demande s’il veut tricoter. Entretemps, trois de ses collègues sont sortis de leur voiture pour assister au cours de tricot et notre apprenti n’ose pas… Il refuse, mais je sens que je peux le ‘tricoter’… et tisser un petit lien avec lui. Je lui dis que je suis très déçue de son refus, j’explique ma démarche artistique. Pendant qu’il tricotera, il devra penser à ce qu’il souhaite de meilleur pour l’avenir du peuple québécois, mettre son cœur et ses pensées dans chacun de ses gestes. Je lui remontre le tricot. Je lui dis : regardez, toutes les personnes qui ont fait ça avant vous, elles ont imprégné le tricot de leur cœur et de leurs pensées et c’est à votre tour maintenant de refaire le nouveau tissu social… Je lui dis, que, s’il préfère, il pourra m’envoyer le tout par la poste. Je lui explique que c’est un geste à la fois artistique et politique. Il me répond : oui je vois ça !

A protester opposing Quebec student tuition fee hikes holds a ball of wool during a demonstration in Montreal, Friday, June 1, 2012. THE CANADIAN PRESS/Graham Hughes

Je continue à tricoter. Nous sommes maintenant cinq. Quatre policiers et moi sur le trottoir à bavarder. Un autre policier raconte que sa grand-mère lui a montré à tricoter quand il était jeune et je lui dis : tricoter, c’est comme faire de la bicyclette, ça ne s’oublie pas… Il réplique qu’elle fait des pantoufles en phentex et je lui réponds de faire attention à ce qu’il dit parce que là ses camarades vont lui passer une grosse commande pour Noël et qu’il va devoir tricoter lui aussi pour suffire à la demande… Il rit. Tout le monde joue son rôle à merveille; pour eux, ça les relaxe un peu et c’est très bon pour leurs relations publiques et pour moi c’est un jeu sans précédent… C’est un paradoxe, puisqu’en même temps, je suis très sincère… En tout cas, ça nous change des stupides clivages et symboles habituels sur Brutus [1] le flic… Bien oui, il y a des humains qui se cachent derrière des bœufs et derrières des manifestantes. Bon, en tout cas, c’est sans importance, puisque ça, c’est ce que je me suis dit plus tard; là je suis très concentrée sur le moment présent et je ne porte aucun jugement de valeur.

Je vous rappelle encore que je suis dans l’action de ce qu’on peut appeler une performance relationnelle dans un art in situ visant, entre autres, à se réapproprier l’espace public. Le visuel compte, les interactions comptent, le lieu compte, le hasard compte, également. Hum, ça doit fait bien faire dix ou quinze minutes que cela dure, je vois que j’ai presque gagné mon homme (le premier). Il va peut-être enfin se sentir en confiance et se laisser tenter… mais ils ont un call et décampent tous en quatrième vitesse. Fin de la mémorable histoire (j’imagine le running gag que ça va faire au poste…). Pour moi, c’est un morceau d’anthologie dans mon activisme à Occupons Montréal depuis un an….. Complicité limite interruptus. Mais, oh combien plaisante à raconter par la suite…

Ève Marie, Parc Georges-Étienne-Cartier, Montréal, 15-09-12

+Une autre expérience dans le genre est relatée sur le blogue http://madmanknitting.wordpress.com/

____________________________________

[1] Du latin brutus = lourd, stupide ou idiot. Marcus Junius Brutus, à la fin de l’empire romain, tua ou contribua à l’assassinat de Jules César pour sauver l’empire de l’esclavage. Pour parvenir à ses fins, il a joué au fou d’où son surnom. Dans l’imaginaire populaire, «brutus» est davantage associé à «brute» d’où un grand nombre de mots français sont dérivés. «Dans Les Douze Travaux d’Astérix, on peut voir Brutus siéger avec les conseillers de César et « jouer » constamment avec un couteau. Jules César finit par lui dire « Brutus! Cesse de jouer avec ce couteau! Tu finiras par blesser quelqu’un! » (il se blesse effectivement lui-même).» (Wikipédia)

Brutus Bonaparte, nom que le frère de Napoléon Bonaparte, Lucien Bonaparte, a pris pendant la Terreur après la révolution française «en hommage au personnage de la Rome antique qui assassina Jules César pour « sauver la République ».

Sans être naïve non plus, la violence policière existe aussi. Voir http://www.radio-canada.ca/regions/Montreal/2012/10/10/004-matricule-728-spvm-arrestation.shtml  Voir aussi sur mon blogue la lettre ouverte au sujet de la violence policière que j’ai préparée avec Occupons Montréal : https://evemarieblog.wordpress.com/2012/11/04/une-enquete-sur-la-violence-policiere-est-incontournable/

On se tricote un avenir ensemble ?

«On se tricote un avenir», la tricoteuse du peuple, Ève Marie. Manif au parc Émilie-Gamelin, pour le gel des frais de scolarité et la convergence des luttes sociales, Montréal, 1er juin 2012. Crédit photo: Pierre Chevalier

Faites le nombre de rangs rouges ou jaunes ou mélangés

qu’il vous plaira

en pensant à ce que vous désirez, vous chérissez comme avenir.

Que la pensée du peuple

se prenne dans les mailles

puis se projette sur notre monde

puisque c’est dans nos cordes.

À chaque performance, j’invite les passants ou les manifestants à monter maille par maille le Tricot du peuple et à y mettre, dans leur geste, leurs meilleures pensées et élans du cœur pour l’avenir du peuple. C’est la trame du peuple que nous voulons constituer, refaire notre tissu social si éraflé par les politiques néolibérales depuis le début des années ’80. À travers ces échanges, on créera peut-être un maillage entre les personnes, au hasard des rencontres. Une participation du public à la maison, m’envoyant le fruit de leur travail par la poste ou lors de petites «assemblées de cuisine» (ou de salon) de tricot politique est également en branle pour que les personnes qui ne peuvent pas participer aux événements publics puissent le faire, à leur façon chez eux. Si le projet se développe suffisamment, on pourra penser organiser une exposition des travaux réalisés.

Retricoter ensemble le Tricot du peuple, aussi notre tissus social, montrer/apprendre à tricoter, puis éventuellement échanger ou méditer sur l’avenir du Québec, du monde, de soi, de Nous interreliés, tels sont les objets et la gestuelle concrète de cette performance artistique engagée. Soit une conversation se créé entre le ou la participant.e et moi, comme artiste performeuse ou encore il ou elle préfère travailler seul et méditer dans sa bulle. Les hommes plus jeunes, en particulier  – et contre toute attente, s’y intéressent particulièrement et prennent plaisir à apprendre à tricoter. Quelquefois, ils renoncent rapidement, mais continuent la discussion, alors je prends le relais et tricote à leur place. Également, comme j’ai deux tricots en route, alors lorsqu’il y a plus de monde, il y a deux personnes au tricot qui ne se connaissent pas qui parlent ensemble, se donnent des trucs ou commentent la situation présente (manif, atelier d’Occupons Montréal ou autre). Dans ce cas, j’ai besoin d’un/e complice prof de tricot, qui aide les participants que je n’ai pas le temps de voir.

Les couleurs des tricots ont leur importance : le rouge symbolise le très fameux carré rouge des étudiants en grève pendant depuis l’hiver et le printemps  2012; le jaune symbolise la couleur du mouvement Occupons Montréal (dans la mouvance d’Occupy) fondé en automne 2011 et qui a inspiré en partie et soutenu ces nouvelles luttes étudiante et sociale.

002

Affiche-invitation pour le Tricot du peuple de Ève Marie

Pour cette perfo, je suis aussi un personnage à la fois naturel et étrange par mon costume. J’ai un maquillage extrêmement élaboré et coloré autour des yeux, et mon visage est légèrement et bizarrement entouré de fil de laine rouge. Je suis habillée assez chic, avec des vêtements de couleur orange brûlé, un dérivé du carré rouge, mais aussi la couleur internationale de non-violence. Je porte un haut en soie sans manche, parfois avec un léger chandail de laine rouge bourgogne et une jupe longue en fin jersey, mais dont une frange est légèrement déchirée et salie. De gros souliers gris et noir confortables en tissus tissé complètent le tout. Ce costume et personnage me permet d’entrer plus facilement dans l’intimité des personnes rencontrées; elles se laissent plus facilement porter par ma demande de participation et intriguée par le mystère étrange d’une tricoteuse urbaine qui fait… le trottoir… Les plus jeunes, sont particulièrement séduits par cette idée et geste de projeter leur avenir dans la fibre de la laine tricotée par tant d’autres avant et après eux. Dans les manifs, je me contente habituellement de marcher, tout en portant haut, comme une fière égérie ou une vestale, la balle de laine rouge dont est constitué une partie de mon visage [réf. photo in The Gazette][1].

C’est incroyable, ce que la balle de laine liée à mon visage et tenue ainsi, génère comme symbolique dans l’esprit très riches des gens ! Pouvoir du peuple, conflit mêlé/démêlé, bébé naissant, bombe à retardement, masque, paradoxe entre libération et enfermement ou emprisonnement, etc., etc. j’essaie de noter les commentaires quand je le peux, tant je suis touchée par l’imagination populaire.

À la mi-juin, à l’occupation du parc Lafontaine à Montréal, j’ai remarqué que le fait de me tenir sur le trottoir pour inviter les gens à  participer créait pour certaines personnes comme une porte d’entrée aux activités. Lorsque je me tenais à proximité d’une activité de groupe, cela amenait parfois un tricoteur à s’y intéresser, comme par exemple les ateliers de discussion d’Occupons Montréal où je participe également, ou plus souvent, à simplement poser des questions sur ce qui se passe. Parce que les gens sont généralement timides (comme moi) et qu’ils ont tellement besoin de parler et d’être écoutés, en ce moment plus que jamais. C’est comme créer une petite rivière relationnelle qui mène vers soi, vers les autres ou vers d’autres activités en cours. Une activité ludique et familière comme le tricot aide sans contredit à entrer en contact et à créer de petits liens sociaux dans l’anonymat et la solitude des villes, et surtout sur la place publique dont le mouvement international Occupy réclame à grands cris, ici comme ailleurs, la reconnaissance et la protection.

Lors de cette occupation, j’ai rencontré un biologiste qui a longtemps vécu en Chine et m’a parlé de la relation des Chinois avec leurs étrangers et de sa théorie sur la disparition progressive de l’immigration au Québec. Passionnant ! Un autre avait été observateur lors des élections en Tunisie et me relatait son expérience. De temps en temps, la conversation prend un tour plus personnel. Avant la manif quotidienne de soir du parc Émilie-Gamelin à Montréal au début juin, une itinérante m’a raconté comment la police traitait son père dans les années’50 lorsqu’il était drogué, je l’ai admiré dans sa résilience. Elle n’était pas habituée à ça, on a eu les larmes aux yeux ensemble, se serrant les mains. Elle est partie les yeux brillants. Touchant ! À l’occupation du parc Molson en juillet, j’ai longuement conversé avec un artiste immigrant du Maroc, qui ne pouvait évidemment concevoir de critiques à l’égard de son tout nouveau pays d’adoption. Même l’expression «printemps arabe» en français, il ne l’avait jamais entendue avant. Surprenant !

Marilène, du groupe des Ville-Laines, aide au Tricot du peuple pendant l’occupation du parc Molson par Occupons Montréal, Montréal, juillet 2012. Crédit photo: Ève Marie

J’apprendrai longtemps plus tard qu’une occupante d’Occupy Wall Street, préoccupée par l’arrivée du froid d’automne sur le site de campement au parc Zuccoti, avait proposé en assemblée générale de montrer comment faire du crochet pour tricoter des bonnets , écharpes et gants. Il semble que la fibre et le fil nous mène d’un lieu révolutionnaire à l’autre au cours du temps…[2a]

Un autre lien, plus onirique, avec le tricot, est montré par l’analyse de Clarissa Pinkola Estés, dans son analyse du conte russe de Vassilissa :

Tricot manifeste 1 de Magali. En Parques

Ève Marie, esquisse du personnage de la Tricoteuse du peuple (1re sortie publique) lors d’une manif contre le dégel des frais de scolarité et contre la loi 78, mai 2012, Montréal. Crédit photo: Magali

«Dans les mythologies, le tissage est dévolu aux mères de la Vie/Mort/Vie – comme les trois Parques [une photographe, Magali, connue au hasard lors d’une manif, en voyant mon personnage, m’avait comparé à une Parque], Clotho, Lachésis, Atropos, et Na’ashjé’ii Asdzàà, la Femme-Araignée, qui fit don de cet art au Diné – le Peuple navajo. Ces mères de la Vie/Mort/Vie apprennent aux femmes à sentir ce qui doit mourir et ce qui doit vivre, ce qui doit être cardé, ce qui doit être tissé.» Clarissa Pinkola Estés in «Femmes qui courent avec les loups» (1992)

Enfin, un petit lien historique avec la révolution française est à faire. «Durant l’ensemble de la période révolutionnaire [française], [les femmes] occupent la rue dans les semaines précédents les insurrections, et appellent les hommes à l’action, en les traitant de lâches. De cette façon, les femmes pénètrent la sphère du politique et y jouent un rôle actif. Mais dès que les associations révolutionnaires dirigent l’événement, les femmes sont exclues du peuple délibérant, du corps du peuple armé (garde nationale), des comités locaux et des associations politiques.»[2]

Tricoteuses_1793 gouache Pierre-Étienne Lesueur

«Les Tricoteuses Jacobines ou de Robesbierre», gravure de P.-É. Lesueur, 1793. Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Lesueur_Tricoteuses_1793.jpg

Mais elles trouvent le moyen de prendre une part active à la vie politique comme «Jacobines» en se présentant à la tribune des assemblées révolutionnaires, tout en tricotant pour gagner leur vie, se tenir au chaud et ainsi économiser les charbons de la maison qui coûtent cher. Par leurs cris et leurs voix indignées, elles influençaient les législateurs assemblés. Par la suite, «les tricoteuses de Robespierre» se rendaient sur le lieu de la guillotine, toujours en tricotant, pour participer à la vindicte populaire contre les guillotinés «contre-révolutionnaires» – c’est malheureusement surtout cette image négative que l’histoire machiste, la littérature[3] et le cinéma ont gardé d’elles. Quelques mois plus tard, la révolution se tourne contre elles. «La Convention interdit aux femmes l’accès à ses tribunes, elles sont pourchassées durant la nuit, puis, trois jours plus tard, bannies de toute forme d’assemblée politique et de tout attroupement de plus de cinq personnes dans la rue[4]. Cette volonté de tenir les femmes à l’écart de la vie politique, quel que soit le parti dont elles se réclament, reflète les craintes de la société quant à la possible violence des femmes, [craintes] qui [ont] parfois pris des proportions démesurées en l’an II.»[5] [6]

Ève Marie à la maison des arts de St-Faustin PQ, 2013

Ève Marie, perfo à la Maison des arts de St-Faustin, Québec, 2013. Crédit photo: Nancy Ménard

La tricoteuse du peuple, Ève Marie, et les cordes à messages, maison des arts de St-Fuastin, août 2013. Crédit photo: Nancy Ménard

La tricoteuse du peuple, Ève Marie, et les cordes à messages, Maison des arts de St-Faustin, août 2013. Crédit photo: Nancy Ménard

Enfin, quelques liens avec des artistes du tricot :

http://ville-laines.blogspot.ca

http://www.facebook.com/mailleapart

http://www.facebook.com/mailleapart.ledocumentaire

https://www.facebook.com/YarnbombingMontreal

http://tricotpourlapaix.wordpress.com/

http://ahrf.revues.org/10954?lang=en

http://acsmmontreal.qc.ca/2012/12/19/le-tricot-une-activite-qui-favorise-le-mieux-etre-la-creation-de-liens-et-la-solidarite/

http://en.wikipedia.org/wiki/Revolutionary_Knitting_Circle

http://www.thirdspace.ca/journal/article/view/pentney/210

http://www.festivaltwist.org/

http://www.miwim.fr/blog/actualite-tricot-27567

http://melusinetricote.com/le-tricot-contre-la-guerre/906


[1] http://www.montrealgazette.com/touch/m-photo.html?id=6717889&p=6  2 juin 2012, par Graham Hughes

[2a] In Occupy Wall Street!, Collectif, éd. Les Arènes, 2012.

[3] Chateaubriand dans ses Mémoires d’Outre Tombe (1848), présente davantage les tricoteuses sous l’échafaud comme un sabbat de sorcières révolutionnaires. Dickens (1859)  les présente comme des monstres. Au cinéma, dans l’adaptation de son roman A Tale o Ttwo Cities, du réalisateur J. Conway, cela est encore plus net. Dans l’histoire nationale française, on a retenu davantage l’expression «furie de guillotine» que de «tricoteuse» qui a d’abord son entrée dans le dictionnaire de Reinhard (1795), alors que le phénomène des guillotines est survenu après les assemblées populaires des tricoteuses. Intéressant phénomène de transformation de réalité.

[4] À tout hasard, il est intéressant de noter que la loi 78 contre la grève étudiante au Québec prévoyait, à l’origine, interdire des rassemblements de plus de 10 personnes, hommes et femmes confondus. Cette loi inique, votée pendant la nuit par le gouvernement libéral de Charest a été même critiquée par le Barreau du Québec, puis par une agence de l’ONU (!). Même la police ne s’en est jamais servie pour arrêter des manifestants! Elle a préféré utiliser un règlement municipal qui venait d’être renforcé ou un règlement du Code de la route… Quelques mois plus tard, avec le changement de gouvernement et l’élection du Parti québécois, cette loi a été abrogée dès le premier jour de prise de pouvoir du PQ, au grand soulagement des associations étudiantes et d’une partie des Québécois. Notez que dans la polarisation que nous avons connue, une autre partie du peuple était farouchement pour.

[5] Charlotte DENOËL http://www.histoire-image.org/site/oeuvre/analyse.php?i=951 http://www.dazibaoueb.com/article.php?art=26082

[6] Pour plus de détails sur le rôle des tricoteuses pendant la révolution française, voir http://www.thucydide.com/realisations/comprendre/femmes/femmes2.htm

Mes corps bruts

rassemblement d'espaces

le Blogue de la Bibliothèque publique de Pointe-Claire

Programmation pour adultes et audiovisuel

REEF

Life in the vast human ocean

Club de lecture en ligne

4 out of 5 dentists recommend this WordPress.com site

El blog de Gabrielvl

Memoria de cosas valiosas, interesantes, divertidas o bellas

savoymedia

OSER le dire, OSER l'écrire, OSER le lire, OSER comprendre!

Humeurs Numeriques

Qui suit un autre, il ne suit rien : Il ne trouve rien : voire il ne cherche rien. (Montaigne)

Politique scolaire québécoise

La démocratie, en milieu scolaire???

blog OcraM

barbos . photos . blablas

%d blogueurs aiment cette page :