Tag Archive: tricot du peuple


Tricot_lancement 375e_Crédit_TC Média-Isabelle Bergeron

La Tricoteuse du peuple avec Marie-Eve Labrecque du COSSL lors du lancement des projets pour le 375e de la ville de Montréal. Crédit photo : TCmédia/Isabelle Bergeron

Samedi dernier avait lieu le lancement de la centaine de projets culturels et communautaires dans plusieurs quartiers de Montréal, en prévision des festivités de son 375e anniversaire de fondation, l’année prochaine (1642-2017).

J’y participerai avec mon personnage de Tricoteuse du peuple et avec un nouveau Tricot du peuple d’une nouvelle couleur (le premier, rouge et jaune a été tricoté lors du Printemps érable avec Occupons Montréal et lors des Journées de la culture avec le grand public), mais cette fois-ci  dans le quartier de St-Laurent en collaboration avec la Table de concertation des organismes d’aide aux immigrants, le COSSL, à l’invitation de Marie-Eve Labrecque.

Notre projet est l’un des deux projets retenus pour ce quartier et l’un des 102 projets locaux choisis par des comités culturels de la Ville de Montréal parmi les 326 reçus. Le journal du quartier a couvert cet événement et j’ai eu l’occasion d’en donner plus de détails. J’y réaliserai des performances axées à la fois sur l’art de la conversation et sur l’art du tricot populaire : le tricot ensemble, comme geste et rêve en commun, comme prétexte à la conversation sur ce que les gens désirent dans leur cœur pour l’avenir du peuple. C’est souvent fascinant ce que les gens ont à dire ! Ainsi le Tricot du peuple comme maillage collectif, toujours le même tricot d’une place à l’autre, avancera de quelques mailles, de quelques rangs, de quelques idées, de quelques nouveaux contacts et échanges à chaque rencontre et nous retisserons ainsi le tissu social si fortement abimé ces dernières années…

J’animerai ainsi des ateliers auprès des membres de divers groupes communautaires, dont de nombreux immigrants de ce quartier, pour favoriser l’échange entre les communautés culturelles, francos, anglophones et Premières nations du quartier. Ce travail-tricot collectif servira, à la fin de l’année, d’habillement pour le mobilier public de la Ville dans leur quartier de St-Laurent, probablement sur une nouvelle place publique appelée «Une place pour rêver», actuellement en construction, en arrière du métro Côte-Vertu. Enfin, un autre aspect de mon travail plus à long terme est l’écriture de ces rencontres en couchant sur papier à la fois expérience vécue et perles de la sagesse populaire. Voir http://journalmetro.com/local/saint-laurent/actualites/982680/celebrations-entre-modernite-et-tradition/

Plus de détails sur l’ensemble des projets au http://www.375mtl.com/devoilement-programmation-quartier/  et dans l’onglet ci-haut  «Tricot du peuple».

Tricot du peuple 2012-12-gros plan- (6)

Le Tricot du peuple (détails) fait par le peuple, 2012-2015. Médiatrice et artiste : Ève Marie

Pour pousser plus loin votre réflexion sur l’importance de la conversation sociale dans une société anomique, solitaire et déstructurée sur le plan des relations humaines comme celle tristement devenue la nôtre, saviez-vous que :

«Selon Paul Hawken, auteur et activiste écologique, nous ne sommes conscients ni de notre importance ni de notre valeur dans notre société désordonnée et déstabilisée. » « Il n’est pas facile pour chacun d’entre nous de se sentir relié aux autres, de comprendre ce monde désordonné et déstabilisé et d’y trouver sa place. Bien des gens se demandent : Que puis-je faire? Par où commencer? À qui parler? Comment comprendre ce qui se passe? Comment tout cela me concerne-t-il?»

«La conversation est peut-être un des moyens les plus efficaces d’apprendre, de créer des liens et de trouver un sens à toute chose. Ce sont bien souvent les conversations informelles, plutôt que les propos structurés dans les salles de classe, les nouvelles du bulletin de 18 heures ou les petites phrases de 30 secondes énoncées par des experts, qui nous en apprennent le plus sur le monde. Pour la plupart d’entre nous, les conversations sont au cœur de nos relations. Elles constituent le principal moyen de communiquer avec nos amis, notre famille et même des inconnus dans l’autobus.» Elisabeth Hall, Percolab, Montréal, http://www.percolab.com/des-conversations-qui-recr%c3%a9ent-le-monde/

 

Montréal, aux abords du métro Mt-Royal, 27 septembre ’14.

La tricoteuse du peuple au métro Mt-Royal, Montréal, sept. 2014, pendant les Journées de la culture. Crédit photo: Laurent Dansereau

Montréal, Plateau Mt-Royal, aux abords du métro. Il fait spécialement chaud et beau, bien sûr, les gens sont de très bonne humeur. En même temps, il y a un musicien et il y a deux comédiennes qui lisent du Michel Tremblay un peu plus loin ainsi qu’un mini groupe de manifestants au sujet des trainées suspectes très polluantes de petits avions supposés induire le climat. Belle ambiance culturelle sur la Place!

La tricoteuse du peuple enseigne à un garçon, métro Mt-Royal, Montréal, sept. 2014

La tricoteuse du peuple enseigne à un garçon, métro Mt-Royal, Montréal, sept. 2014. Crédit photo: Laurent Dansereau

À peine arrivée, je n’ai pas le temps de me faire mon « masque » de laine… qui sera très léger aujourd’hui vu la chaleur, que déjà des curieux et surtout des curieuses (peu d’hommes viennent tricoter aujourd’hui) m’approchent pour me demander ce que je fais, c’est quoi le Tricot du peuple, annoncé sur mon affiche par terre. Il y a les vraies tricoteuses qui me montrent des points en me donnant de bonnes adresses pour la laine ou de réseau social comme Ravelry, tout en échangeant sur le sort du monde. Il y a une maman (sur la photo) qui est venue spécialement avec ses enfants, car elle avait beaucoup aimé l’activité d’un groupe de tricot-graffiti, Les Villes-Laines, à l’école de ses enfants. Il y a cette dame et son mari qui me raconte sa vie. Une chinoise accompagnée par son mari francophone, mais qui ne parle pas français et avec qui j’essaie de converser en anglais, mais elle préfère se concentrer sur le tricot, alors je la laisse; une femme voilée qui veut faire tricoter sa fille très timide. Il y a ce jeune homme qui veut apprendre comment tricoter et insiste pour me donner des carottes avant de partir quand je lui dis que je n’ai pas encore diné, ou cet artiste-peintre qui arrive d’une perfo dans le cadre aussi des Journées de la culture et qui a envie de partager et plusieurs autres. Deux heures debout en bougeant peu, en plein soleil chaud, à converser et à montrer à tricoter, c’est une discrète performance pour moi, mais quand même qui me rentre dans le corps après; surtout, je raffine l’art de la conversation. Je me trouve meilleure, depuis le temps -depuis mes débuts en 2012, j’ai refait cette perfo 10 ou 15 fois dans différents contextes, le plus souvent dans le cadre de manifs et événements sociopolitiques. Aujourd’hui le thème qui ressort tourne autour du geste de donner/recevoir : plusieurs personnes l’ont soulevé d’elle-même, sans que je le suggère.

Affiche du Tricot du peuple, Montréal, sept. 2014

Affiche du Tricot du peuple, Montréal, sept. 2014. Crédit photo: Laurent Dansereau

La tricoteuse du peuple discute avec une participante, Montréal, sept. 2014. Crédit photo: Anatoly Orlovsky

Le lendemain, aux abords du métro de l’Église à Verdun, près de chez moi cette fois, du jeune homme engagé qui me parle de son souvenir du printemps érable qui reste mémorable et gravé à jamais dans son cœur, aux personnes âgées, plus nombreuses dans ce quartier, à une jeune femme d’origine indienne, j’ai des conversations particulièrement passionnantes : je n’en reviens toujours pas de la sagesse du peuple. Les gens très isolés par la vie urbaine et contemporaine ont besoin de parler et ne dédaignent pas un brin de philosophie sociale. Mais surtout aujourd’hui plus que les autres fois : les gens s’ouvrent immédiatement à moi. Les personnes conversent entre elles, si bien que nous finissons par former un miniclub social au coin de la rue, car il y a des bancs, mobilier urbain essentiel pour les rencontres de voisinage autant que pour le repos des passants. À quelque distance, un homme parle en anglais de moi et de mon tricoteur sur son cellulaire,  et ne tarit pas d’éloges, il décrit en détail mon costume et sa couleur (safran), comme étant la couleur des bouddhistes. J’ai l’impression d’être un personnage de film. Il ne sait pas qu’on entend presque tout son échange… À un moment, mon tricoteur me dit : il parle de vous. Alors je me tourne vers l’homme et je lui dis avec un large sourire : nous vous entendons! Je lui fais signe avec un tricot dans les mains de se joindre à nous. Interloqué, il me fait signe que non, continue quelques mots au téléphone puis s’éloigne en parlant… malheureusement. Mon tricoteur expert, un homme de 75 ans me raconte que son frère est mourant et qu’il est son exécuteur testamentaire, avec plusieurs tableaux de grands peintres chez lui et que cela lui pèse. Une femme plus âgée encore nous raconte son combat pour se faire respecter par le personnel soignant, considérant que leur méthode de bandage de sa jambe n’est pas adéquate. Elle nous montre sa jambe… vraiment très enflée et un grand oh! sort de nous. Elle nous dit « c’est mon corps après tout! Alors maintenant je fais à ma façon ». Difficile de croire qu’une jambe puisse être enflée à ce point et qu’elle puisse encore marcher! Quand même un peu inquiète, je lui demande pendant combien de temps ils ont mis des bandages et elle me répond : 2 ans!

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Ève Marie, la tricoteuse du peuple, sept. 2014. Crédit photo: Anatoly Orlovsky

Je constate, plus que jamais avec mon costume, mon maquillage coloré et soutenu et mon masque, que je projette sur les gens l’archétype de l’artiste, voire du clown (comme me l’a fait remarquer une amie) : cela met les gens immédiatement en confiance et je sais mieux comment la développer par mon écoute attentive, mes commentaires ou questions appropriés. Aujourd’hui et hier un peu aussi, on me parle surtout de paix. Ma nouvelle approche est de demander comment elles font pour appliquer ceci ou cela tous les jours dans leur vie quotidienne… Vaste sujet!

Les tricots du peuple, détails, 2014

Les tricots du peuple, détails, 2014. Crédit photo : Laurent Dansereau

Les tricots avancent très lentement à coups de quelques mailles à quelques rangs à chaque fois par les passants. Sont encore en cours les deux tricots d’origine, rendus à environ 75 X 40 cm. L’un est rouge (+ un peu de jaune), couleur du mouvement des carrés rouges de 2012 et l’autre est jaune (+ un peu plus de rouge), couleur du mouvement Occupons/Occupy de 2011.  Les deux couleurs mélangées symbolisent l’union et la relation qu’il y a eu entre les deux mouvements. Quelquefois, je tricote quand il n’y a personne qui vient ou lorsque la personne renonce à tricoter et préfère seulement me parler. Mais ils sont presque entièrement tricotés par des passants ou des participant.e.s à des actions sociopolitiques. Je dis aux gens : ces tricots dégagent une très bonne énergie, mais la plupart du temps, ce sont les gens qui me le disent spontanément. Un 3e tricot est terminé, il a été fait par ma cousine Julie-Élaine Roy (militante bien connue des Sourds et malentendants du Québec, initiatrice avec Raymond Dewar er Paul Bourcier de la langue des signes québécoise LSQ) pendant le printemps étudiant de 2012, alors qu’elle ne pouvait pas sortir pour prendre part aux manifestations devenues mouvement social. C’était sa façon à elle, me dit-elle, d’y participer, d’encourager le mouvement et de canaliser son indignation devant la réaction politique du gouvernement et celle des policiers.

Les gens me demandent ce que je ferai de ces tricots : je leur réponds qu’un jour (mais je ne suis pas pressée), je les exposerai. Hier, une dame qui avait déjà tricoté pour un abri d’itinérants me donne l’idée d’en donner un à un de ces organismes, d’autant plus que quelques itinérants y ont participé, à la Place Émilie-Gamelin, lors de ma 1re perfo (voir mon article de juin 2012).
Aujourd’hui le soleil est moins chaud, alors lorsqu’un ami, Anatoly Orlovsky, venu pour faire quelques photos et une amie voisine passée là par hasard, nous nous attardons un peu au plaisir de la douceur du temps, mes affiches rangées. Jacinthe nous raconte à quel point la mauvaise situation de la langue française à Montréal la met au bord de larmes, bilinguisme larvé et début d’assimilation, mais que sa situation personnelle ne lui permet pas, pour le moment, de militer.

Je vais revenir ici s’il y a encore de belles journées d’automne.

Ève Marie, 10-10-14

Devora Neumark perfo

Performance de Devora Neumark

 

« Les performances [des années ‘90] de Devora Neumark, qui se distinguent par leur relation avec le public et leur insertion dans des lieux urbains, s’offrent comme une forme d’engagement politique et comme une volonté de donner sens à la communauté. Le travail de cette artiste rejoint sur plusieurs aspects la pensée de Walter Benjamin et la notion d’espace public tel que Hannah Arendt l’a définie : soit un espace de pluralité, d’échange de paroles et d’expériences.» Marie Fraser

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Deutsch: 100. Geburtstag Hannah Arendt, Foto und Signatur Hannah Arendt. (Photo credit: Wikipedia)

 

« Walter Benjamin interroge la perte de l’art de raconter au passage de la modernité, en évoquant justement les communautés traditionnelles où mémoire, paroles, expériences et pratiques sociales étaient partagées. Cette perte serait liée, selon lui, à l’absence de parole commune, et correspondrait également à l’éclatement si ce n’est pas à l’effondrement de la communauté.  [… Il]  attribuait une double fonction au narrateur dans la communauté [j’ajoute : conteur, quêteux, voire prêtre ou chamane] : celle de transmettre récit et expérience, mais aussi et conséquemment, de par cette médiation, celle de laisser des traces et de tisser des liens entre les individus.»MF

D’une certaine façon, il fait écho aux thèses du sociologue du début du XXe s., É. Durkeim qui remarquait que « le développement de la société industrielle avait affaibli les rapports sociaux, les solidarités et les liens directs» (voir mon blogue sur le monde numérique à ce sujet au https://evemarieblog.wordpress.com/2013/07/23/quand-lindustrie-numerique-sabote-leducation

Walter Benjamin

Walter Benjamin (Photo credit: Wikipedia)

 

« Dans cette filiation avec la tradition orale, Benjamin passait lui aussi [avant Neumark] par la métaphore du tissage pour énoncer la fondation des rapports entre les individus, essentiels à l’idée de communauté. Liens qui dépendent  autant d’une écoute que d’un échange de paroles et d’expériences : car témoigner et raconter impliquent aussi d’être témoin et d’écouter. […] Nous retrouvons là un aspect fondamental de la pensée de Hannah Arendt de faire qu’un simple geste peut devenir dans la sphère publique une action politique.» [Pour elle, voici] ce qui constitue toute la force et le pouvoir du totalitarisme : atteindre et contrôler jusque dans le domaine privé de la demeure.» MF

Perfo 2 Devora Neumark

Devora Neumark, perfo Présence, 1997

En ce sens, l’espace public doit être non seulement défendu avant qu’il ne devienne privé, mais protégé et développé. Ce sont ces espaces, qui nous permettent de rester des humains en relation avec d’autres différents de soi, et qui permettent des rassemblements soit ludiques, soit artistiques, soit… politiques, comme on l’a vu dans la prise d’assaut de la rue tous les jours par les « carrés rouges » pendant plusieurs mois lors de la grève étudiante, devenue mouvement social du printemps érable 2012 au Québec et surtout à Montréal. Avant eux, c’est ce que le Mouvement Occupons/Occupy avait aussi démontré dans sa volonté d’occuper plus de 1500 places publiques dans le monde, notamment au square Zuccotti à New York/Wall Street, et dont les occupants ont été évincés justement parce qu’ils occupaient… un espace privé, propriété de Brookfield Properties (voir http://en.wikipedia.org/wiki/Zuccotti_Park ). À Québec, ce sont les plaintes d’un propriétaire de stationnement privé sous les Jardins St-Roch à la place de l’Université-du-Québec (quelle ironie de nom!),  alors occupée depuis un mois par Occupons Québec, qui avait donné le prétexte au maire pour expulser les manifestants-campeurs.

Je pense aussi au Land Art comme une occupation du territoire, en relation avec une vision profondément écologique du lien entre tous les vivants, comme l’a montré mon grand-oncle, le biologiste et écologiste d’avant-garde, feu Pierre Dansereau.

Pierre Dansereau (1911-2011). Description from...

Pierre Dansereau (1911-2011). Description from source: « Pierre Dansereau professeur à l’Institut de biologie de l’Université de Montréal. Photographie ca 1942-1943. » (Photo credit: Wikipedia)

C’est cette double sensibilité que je développe dans mon travail de création avec mon personnage de la Tricoteuse du peuple.

  • Références :

–  Hannah Arendt, « Condition de l’homme moderne », « Le système totalitaire »

–  Walter Benjamin, « Pour le portrait de Proust », dans « Essai 1».

Eve Marie, la tricoteuse du peuple en train de convaincre un policier de tricoter pour l’avenir du peuple… Crédit photo_Peter-Thomas Kennedy_OM99%

Durant cet événement Occupons le Sud-Ouest de septembre dernier à Montréal, il y a eu plusieurs passants sur la rue pour participer à mon Tricot du peuple, mais moins que d’habitude. La rue Notre-Dame est plus tranquille à cette hauteur à St-Henri. Jeunes, vieux, enfant, hommes, femmes, touriste japonaise et son chum ont tous tricoté le nouveau tissu social du peuple. À un certain moment, c’était tranquille. Une voiture de police était juste à côté de moi. Deux policiers avaient assisté à mes derniers échanges. Comme ces deux policiers n’avaient rien de mieux à faire que de surveiller des pacifistes réunis en ateliers de discussion, je me suis dit : tient, pourquoi pas leur proposer de participer au Tricot…

Je vous rappelle ici que je suis dans mon personnage théâtral de tricoteuse du peuple et que tout me semble possible; j’ai un maquillage des yeux, un masque avec des fils de laine rouge qui m’entourent le visage, un costume plutôt chic, des bijoux… Le policier ne dit pas non, je m’approche, je lui demande s’il sait tricoter, il répond non. Je lui demande s’il veut que je lui montre et, à ma grande surprise, il accepte.

Intérieurement, je me dis, merde… qu’est-ce que je suis en train de faire, là ? Je ris un peu, et je me sens un peu nerveuse comme lorsque je rentre en scène. Heureusement ça passe vite. Alors je m’exécute le plus sérieusement du monde et lui donne un petit cours de tricot; il dit que je dois faire de beaux chandails et à sa grande surprise, je lui dis non, que tout ce que je sais faire pour l’instant, c’est le point de base, mais que les participants m’en montrent parfois de nouveaux… que je dois pratiquer… Tous les autres beaux points, ce n’est pas moi qui les ai faits, ce sont des passants ou participants lors des manifestations étudiantes et populaires du printemps/été érable ou dans les occupations des parcs par Occupons Montréal… Je lui montre la partie du tricot faite de petits carrés rouges dans la trame jaune. Je glisse dans la conversation que je suis prof de français dans la vie, et que quand on est prof, on peut enseigner n’importe quoi après.

À ce moment, les fils de laine montent un peu sur le trottoir, car les balles sont tirées au loin vers les occupants en discussion et les gens ne peuvent plus passer sur le trottoir. Un jeune couple veut passer, et je leur suggère qu’ils sautent, comme lorsqu’on était jeune et qu’on jouait à l’élastique… À ma grande surprise, ils s’exécutent et nous rions un bon coup. Puis une vieille dame passe et je descends les fils de laine en lui faisant une large révérence. Le policier, toujours dans sa voiture, dit : je vais sortir, ça va être plus facile. Une fois ma démonstration de tricotage terminée, je lui demande s’il veut tricoter. Entretemps, trois de ses collègues sont sortis de leur voiture pour assister au cours de tricot et notre apprenti n’ose pas… Il refuse, mais je sens que je peux le ‘tricoter’… et tisser un petit lien avec lui. Je lui dis que je suis très déçue de son refus, j’explique ma démarche artistique. Pendant qu’il tricotera, il devra penser à ce qu’il souhaite de meilleur pour l’avenir du peuple québécois, mettre son cœur et ses pensées dans chacun de ses gestes. Je lui remontre le tricot. Je lui dis : regardez, toutes les personnes qui ont fait ça avant vous, elles ont imprégné le tricot de leur cœur et de leurs pensées et c’est à votre tour maintenant de refaire le nouveau tissu social… Je lui dis, que, s’il préfère, il pourra m’envoyer le tout par la poste. Je lui explique que c’est un geste à la fois artistique et politique. Il me répond : oui je vois ça !

A protester opposing Quebec student tuition fee hikes holds a ball of wool during a demonstration in Montreal, Friday, June 1, 2012. THE CANADIAN PRESS/Graham Hughes

Je continue à tricoter. Nous sommes maintenant cinq. Quatre policiers et moi sur le trottoir à bavarder. Un autre policier raconte que sa grand-mère lui a montré à tricoter quand il était jeune et je lui dis : tricoter, c’est comme faire de la bicyclette, ça ne s’oublie pas… Il réplique qu’elle fait des pantoufles en phentex et je lui réponds de faire attention à ce qu’il dit parce que là ses camarades vont lui passer une grosse commande pour Noël et qu’il va devoir tricoter lui aussi pour suffire à la demande… Il rit. Tout le monde joue son rôle à merveille; pour eux, ça les relaxe un peu et c’est très bon pour leurs relations publiques et pour moi c’est un jeu sans précédent… C’est un paradoxe, puisqu’en même temps, je suis très sincère… En tout cas, ça nous change des stupides clivages et symboles habituels sur Brutus [1] le flic… Bien oui, il y a des humains qui se cachent derrière des bœufs et derrières des manifestantes. Bon, en tout cas, c’est sans importance, puisque ça, c’est ce que je me suis dit plus tard; là je suis très concentrée sur le moment présent et je ne porte aucun jugement de valeur.

Je vous rappelle encore que je suis dans l’action de ce qu’on peut appeler une performance relationnelle dans un art in situ visant, entre autres, à se réapproprier l’espace public. Le visuel compte, les interactions comptent, le lieu compte, le hasard compte, également. Hum, ça doit fait bien faire dix ou quinze minutes que cela dure, je vois que j’ai presque gagné mon homme (le premier). Il va peut-être enfin se sentir en confiance et se laisser tenter… mais ils ont un call et décampent tous en quatrième vitesse. Fin de la mémorable histoire (j’imagine le running gag que ça va faire au poste…). Pour moi, c’est un morceau d’anthologie dans mon activisme à Occupons Montréal depuis un an….. Complicité limite interruptus. Mais, oh combien plaisante à raconter par la suite…

Ève Marie, Parc Georges-Étienne-Cartier, Montréal, 15-09-12

+Une autre expérience dans le genre est relatée sur le blogue http://madmanknitting.wordpress.com/

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[1] Du latin brutus = lourd, stupide ou idiot. Marcus Junius Brutus, à la fin de l’empire romain, tua ou contribua à l’assassinat de Jules César pour sauver l’empire de l’esclavage. Pour parvenir à ses fins, il a joué au fou d’où son surnom. Dans l’imaginaire populaire, «brutus» est davantage associé à «brute» d’où un grand nombre de mots français sont dérivés. «Dans Les Douze Travaux d’Astérix, on peut voir Brutus siéger avec les conseillers de César et « jouer » constamment avec un couteau. Jules César finit par lui dire « Brutus! Cesse de jouer avec ce couteau! Tu finiras par blesser quelqu’un! » (il se blesse effectivement lui-même).» (Wikipédia)

Brutus Bonaparte, nom que le frère de Napoléon Bonaparte, Lucien Bonaparte, a pris pendant la Terreur après la révolution française «en hommage au personnage de la Rome antique qui assassina Jules César pour « sauver la République ».

Sans être naïve non plus, la violence policière existe aussi. Voir http://www.radio-canada.ca/regions/Montreal/2012/10/10/004-matricule-728-spvm-arrestation.shtml  Voir aussi sur mon blogue la lettre ouverte au sujet de la violence policière que j’ai préparée avec Occupons Montréal : https://evemarieblog.wordpress.com/2012/11/04/une-enquete-sur-la-violence-policiere-est-incontournable/

 

Ève Marie_Affiche jaune 2013 blogue

Montréal, Journées de la culture, 29 septembre 2012.

Contrairement à la faible participation lors de l’événement Occupons le Sud-Ouest au parc Georges-Étienne Cartier sur la rue Notre-Dame il y a deux semaines, il y a eu beaucoup de monde et beaucoup d’intérêt aujourd’hui. Pendant les 4 heures qu’a duré ma perfo, il y a eu presque toujours quelqu’un, souvent 2 personnes au tricot en même temps.

J’ai reçu beaucoup d’encouragement, même de personnes qui ne voulaient pas participer mais qui avaient lu les cartons d’explication par terre ou à qui j’avais expliqué ma démarche. Une est même revenue avec des amies pour tricoter et discuter une 2e fois.

Les participants sont presque tous préoccupés par la situation sociale et sont heureux et parfois très heureux (ils me disent qu’ils se sentent mieux après) de participer à quelque chose de constructif. Les gens sont à peu près tous frappés par mon expression « retricoter le tissu social » que je glisse dans chaque conversation et que je leur montre avec le Tricot du peuple (rendu à environ 30 pouces), qui avancent lentement, un ou deux rangs à la fois (7e fois).

On me parle d’amour, de solidarité, de prendre le temps. Une jeune fille  me retourne la question (pour la 1re fois) que je leur pose pour faire le tricot : que voyez-vous ou sentez-vous de meilleur pour l’avenir du peuple ? Je lui ai d’abord parlé du passé : je lui ai fait part d’une constatation depuis environ 15 ans (du début des années 2000), d’une dégradation des liens sociaux. Que la vraie communication, les vraies relations sont à rebâtir. Elle a répondu : « oui, avec tous ces textos et cellulaires qui nous donnent la fausse impression de communiquer. Mais ce n’est pas de la communication.» Son amie a acquiescé.

Une anglophone d’une revue canadienne qui couvre l’art in situ et le tricot m’a prise en photo. Plusieurs autres passant aussi (ce qui est nouveau, à part la photo du journaliste de la PC lors de ma 1re perfo à la Place Émilie Gamelin en juin). Dans un groupe de jeunes hommes qui fêtaient l’enterrement de vie de garçon de leur ami, le fêté m’a demandé s’il pouvait me prendre en photo avec lui déguisé en Dracula à dreds genre Marley. Je lui ai mis le Tricot du peuple dans les mains et lui ai dit de faire semblant de tricoter, ça a donné une photo très cocasse… puis il m’a demandé, moi qui a l’âge d’être sa mère, s’il pouvait me faire un câlin. Un peu surprise sur le coup, j’ai dit oui et il m’a serrée affectueusement dans ses bras. Il y a surement une autre photo… je me demande ce qu’ils diront de cette étrange photo les deux costumés… hihi.

Une autre femme, une historienne de l’art, m’a demandé d’être informée des suites, en me recommandant le travail de Naomi London. Une autre, prof de yoga, m’a laissé sa carte d’affaires. Un homme plus âgé, d’origine asiatique m’a répété sans cesse que ça lui rappelait sa mère qui lui tricotait des chandails avec des dragons avec plusieurs couleurs et combien il était impressionné par son travail. Touchant au début, cette répétition a fini par me mettre mal à l’aise : je ne savais plus quoi dire : je voyais qu’il cherchait à sortir quelque chose, mais quoi ? Je ne l’ai pas su. Mon personnage de tricoteuse du peuple suscite parfois des confidences, mais pas avec lui.

Y’a eu aussi une maman avec son son fils de 7 ans qui voulait que je lui montre à tricoter : fiston était très bon et a appris vite le point de base, le point mousse. Après un rang , il était très content de sa jolie réussite!

Des touristes aussi, une Néerlandaise et une Algérienne ont été particulièrement intéressées par la démarche. Peut-être ce concept en action fera-t-il de petits bébés tricots?

Plus de gens –mais moins d’hommes aujourd’hui- savaient tricoter, ce qui fait qu’on a pu davantage converser librement, moins axé sur la technique du tricot, ce qui m’a fait grand bien à moi aussi.

Je me demandais si ce projet tiendrait la route une fois la crise étudiante, le printemps-été érable terminé et la situation sociopolitique calmée (le Parti québécois qui vient d’être élu, la hausse des frais de scolarité et la loi 78 anti-manifestation annulée la semaine dernière), mais oui, il s’agit d’un questionnement universel et … éternel.

Avec une femme dans la 60taine, elle a voulu savoir quelles étaient les réactions du public, les impacts de ma perfo sur les gens (décidément, les gens de ce quartier sont vraiment très cultivés!). Je lui ai dit que si la plupart avaient probablement oublié après, qui sait comment ça pouvait inspirer quelque chose à certain.e.s, une idée, une impression qui se développe dans leur vie, un effet boucle de neige. La femme m’a répondu que je pourrais être surprise, que mon tricotage de conversation dans la fibre même pouvait avoir eu un impact sur plus de personnes que je ne le croyais…

Enfin, plusieurs personnes m’ont demandé si j’allais être là plus tard où si j’allais revenir demain. Ce qui était une autre forme de manifestation d’intérêt.

Voilà les appréciations dont j’avais besoin pour me stimuler et m’encourager dans cette démarche naissante, étant donné ma déception de la fois précédente, à cause du zéro participation des activistes d’Occupons Montréal pendant et après ma perfo. À part quelques rares passants dans ce coin de St-Henri, c’est la… police qui a participé, un moment quand même inoubliable… (voir mon blogue à ce sujet au https://evemarieblog.wordpress.com/2012/10/06/httpevemarieblog-wordpress-com-tricot-du-peuple-police/

Un dernier souvenir au coin du Métro Mont-Royal : un homme et une femme, qui tricotaient les deux Tricots du peuple en même temps, se sont rendus compte qu’ils étaient presque voisins et ont vraiment sympathisé… À la fin, l’homme était tellement content de ce moment de partage qu’il a joué à se claquer les mains (top là!) avec sa voisine avant de partir! Un peu plus et je les «matchais » et jouais le rôle d’entremetteuse, mais je me suis gardée une petite gêne, car je crois qu’il était gay…

Le lendemain, je commence à penser à mon party de fin du monde/nouveau monde du 21 décembre. C’était une journée très inspirante.

Je ferai une autre perfo au même endroit en 2013 et 2014.

*/*

Dans le même esprit, voici un projet en développement très intéressant : « Decolonizing Street Art : Anticolonial Street Artists Convergence ». La mouvance sera à Montréal en septembre 2014 .

 «Decolonizing street art: Anti-colonial street artists convergence will take place at the end of august 2014. This project fosters the idea of bringing together street artists of indigenous and settler origins and build an artistic community of shared anticolonial values. The convergence will promote a type of street art that advocates the decolonization of Turtle Island and will remind the montrealers of the city’s colonial history. The artists, living across Canada and the USA, already focus part of their work on issues related to indigenous resistance such as environmental struggles against pipelines and mining and justice for missing and murdered native women. »
Découvrez-le sur Indiegogo et faites passer le mot à vos amis. Tous les outils sont fournis. Recevez des contreparties, faites une contribution ou suivez simplement les mises à jour sur le projet. Avec l’aide de chacun, le projet « Decolonizing Street Art : Anticolonial Street Artists Convergence » pourra se réaliser !

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Qui suit un autre, il ne suit rien : Il ne trouve rien : voire il ne cherche rien. (Montaigne)

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