Tag Archive: Occupy Wall Street


Effet noir

Effet noir 1. Crédit photo : Ève Marie

Quiz. J’ai fait exprès de ne pas mettre le titre entre guillemets. Pour que vous pensiez d’abord, peut-être, que je parle du monde d’aujourd’hui. Mais non, alors, qui a pu écrire cela ? Et surtout à quelle époque, et où ? Voyons encore :

«Tous ces enfants étaient des gouttes de sang brûlant qui avait inondé la terre; ils étaient nés au sein de la guerre, pour la guerre. […] Ils n’étaient pas sortis de leurs villes, mais on avait dit que par chaque barrière de ces villes on allait à une capitale d’Europe. Ils avaient dans la tête tout un monde; ils regardaient la terre, le ciel, les rues et les chemins; tout cela était vide, et les cloches de leurs paroisses résonnaient seules dans le lointain.»

Alors qui… ? Essayons encore de trouver.

«Trois éléments partageaient donc la vie qui s’offrait alors aux jeunes gens : derrière eux un passé à jamais détruit, s’agitant encore sur ses ruines, avec tous les fossiles des siècles de l’absolutisme; devant eux l’aurore d’un immense horizon, les premières clartés de l’avenir; […] le siècle présent, en un mot, qui sépare le passé de l’avenir, qui n’est ni l’un ni l’autre et qui ressemble à tous deux à la fois, et où l’on ne sait, à chaque pas qu’on fait, si l’on marche sur une semence ou sur un débris.

Voilà dans quel chaos il fallut choisir alors; voilà ce qui se présentait à des enfants pleins de force et d’audace, fils de l’empire et petits-fils de la révolution.»

Magnifique, n’est-ce pas ? Vous avez deviné au moins l’époque ? L’absolutisme, ici, c’est celui du roi, les guerres sont les campagnes napoléoniennes en Russie et en Égypte, et la révolution, c’est la française de 1789.

Alfred de Musset, vers 1840, France

L’auteur : un «romantique» (1) par excellence, Alfred de Musset, dans «Confession d’un enfant du siècle, 1836 (sous le retour du dernier roi de France, le prince Louis-Philippe 1er).

N’est-ce pas troublant, ces retours de cycle, mais un pas plus loin, non pas la répétition défaitiste de l’histoire, mais une spirale qui repasse par le même endroit, mais sur un point supérieur ou inférieur ?

Notre monde en ruines. Si vous ne l’aviez pas encore constaté, soit vous vivez sur une autre planète, dans une bulle très fermée, soit vous êtes si occupé(e) par votre travail que tout le reste n’est que déni ou ignorance, soit… et quoi encore? Dans d’autres articles, j’ai eu l’occasion de traiter de la vision du «verre à moitié plein », d’un monde qui annonce à peine déjà quelques lueurs non pas d’espoir, car je suis marquée par ma génération du «no future», mais d’un refus du défaitisme et de la résignation au pire.

Somnifères, antidépresseurs, tranquillisants. Les vrais dangers. Crédit photo : Nouvel Obs

Somnifères, antidépresseurs, tranquillisants. Les vrais dangers. Crédit photo : Nouvel Obs

Les ruines d’aujourd’hui, c’est le regard tout aussi vrai du « verre à moitié vide ». De la consommation de tranquillisants et d’antianxiogènes qui augmente chaque année à vitesse exponentielle depuis les années 1950. Aliénation galopante ? De la moitié du monde qui n’est pas encore complètement respectée. De l’environnement qui est si détruit que même l’évocation de la fin de l’espèce humaine est régulièrement mentionnée dans des conversations sans faire sourciller!

Occupy 99% afficheDénoncés par les Indignés du mouvement Occupy dans le monde entier, les forces du marché capitaliste et les membres du 1%, principaux pollueurs de la petite planète ont perdu leur empathie pour les plus faibles à cause de leur avidité matérialiste. L’entrevue avec un de ses représentants connus, l’homme d’affaires torontois Kevin O’Leary (vedette des émissions Dragons’ Den et Shark Tank et auteur du livre (en traduction) Toute ma vérité), à l’émission québécoise «Tout le monde en parle», disait justement et sans sourciller, parfaitement convaincu dans son déni : «don’t change nothing», et… oubliais d’ajouter : for  me.

Cacerolazo_Argentina_2001-2002

Cacerolazo contre le FMI et le gouvernement et toutes les banques en faillite, Argentine, 2001, 2002.

Et ces millions de gens qui ont perdu leur fonds de pension en Argentine en 2002 (coupes du FMI), et ces milliers de Canadiens et autres, comme ma tante, qui ont perdu leurs économies durement gagnées lors de l’éclatement de la bulle Internet en 2000, ou ces millions qui ont perdu leur maison lors de la crise des hedge fund spéculatifs de marché aux États-Unis en 2008? Et les sans-abris dans nos pays riches… n’est-ce pas un scandale en soi! Et… et … et… la corruption des élites, des partis politiques? Et le cycle de plus en plus rapide des crises économiques ? Etc. Un tel égocentrisme force le dégoût et nous fait revenir au temps du Musset et des débuts du capitalisme sauvage.

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Manifestant pendant Occupy Wall Street, New-York, 2011

À la défense de ce capitaliste O’Leary cité plus haut, à la seule question non complaisante de l’animateur de télé Guy A. Lepage, il s’est cependant montré en désaccord avec le type spéculatif d’investissement en bourse, mais sans relever la contradiction dans son discours.

Des ruines, de grandes blessures au tissu social et humain… avec, entre autres, nos trop nombreuses relations jetées au moindre orage ou, à l’inverse, construites sur le mensonge et le profit personnel, gardant un silence politiquement correct sur les petits ou grands malaises vécus. Un jeune noir disait hier à ses amis, dans le métro, qu’il voulait quitter le Québec, l’Amérique pour aller vivre dans le Sud, là où les gens sont «plus humains», là où la société n’est pas basée sur «la paranoïa». Plus qu’un brin de vérité dans cette dure critique… Il disait aussi qu’il n’avait pas demandé à naitre ici parce ses lointains ancêtres avaient été amenés de force comme esclaves! Combien de générations cela prend-il pour se sentir intégré à une société ? Sur fond de tension identitaire, donc, autre ruine de notre époque. Aller plus au sud ? Évidemment le syndrome du plus beau dans le jardin du voisin est un piège à éviter… Plutôt : qu’est que je peux faire pour améliorer ou changer les choses ici, dans le pays où je vis, au lieu de la fuite en avant, car ailleurs, ce sont d’autres problèmes, républiques de bananes, et corruption endémique sous le soleil.

Manif avril 2012

Manif du printemps étudiant à Montréal, 2012. Contre les frais de scolarité. Virage à droite.

Cet «immense horizon» de Musset me fait penser aussi à ce qu’a vécu la génération des baby-boomers. Ils ont aussi connu cette internationalisation rapide avec les nouveaux moyens de communication. Puis, ont déchanté, pour la plupart, en atteignant la quarantaine ou la cinquantaine, devenant trop souvent plus égoïstes que ceux qu’ils avaient dénoncés jadis. On n’a qu’à penser à leur discours en 2012 contre les « enfants-rois » de la génération Y et contre les «carrés rouges» que le gouvernement québécois a faussement associé pendant des semaines «à la violence et à l’intimidation»… Eux qui refusaient, il y a deux ans, dans une grève historique, l’augmentation des frais de scolarité. En effet, depuis les années d’études des boomers, les frais de scolarité ont connu une augmentation largement supérieure à l’inflation, soit plus de 625 % (soit ±300$/cours universitaire). Et ces boomers critiques ont oublié que c’est toute la société qui avait payé pour leurs études universitaires entre 1968 et 1989  à… 50$ par cours. Heureusement, ce conflit (devenu par ailleurs crise sociale des «casseroles» par des lois antimanifestations) ne s’est pas transformé en fracture générationnelle, car de nombreux ainés les ont aussi supportés et encouragés. Mais quand la police tire et emprisonne nos enfants qui demandent à grands cris un meilleur accès à l’éducation, on se dit qu’il y a en effet quelque chose de pourri dans notre royaume.

Les Séguin

Les Séguin, 1975.

Et le titre ? Ne vous fait-il pas penser à une chanson, un classique des jeunes boomers des années ’70 au Québec, « Enfants d’un siècle fou » du groupe Les Séguins ? Voir http://www.youtube.com/watch?v=zDKaF4qgJco

« Semence ou débris ?» : voilà une question très contemporaine, finalement!

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Mes forts crocus, vivants sous la neige, en mars 2010, Montréal. Crédit photo Ève Marie

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(1) Le romantisme est une période littéraire, musicale et picturale européenne, exprimée par le mal de vivre de deux générations, que l’on situe généralement entre 1800 et 1850. «Le peintre ne doit pas seulement peindre ce qu’il voit devant lui, mais aussi ce qu’il voit en lui-même.» Caspar David Friedrich

English: occupy wall street

Occupy Wall Street, New York, 2011. Photo credit: Wikipedia

NOTRE VISION DE LA DÉMOCRATIE PARTICIPATIVE

Texte pour ma présentation à l’évènement socioartistique Mégaphone [1], organisé par l’Institut du Nouveau Monde à Montréal, le 19 septembre 2013

(Cette version longue est une synthèse personnelle de notre document envoyé à l’INM en juillet dernier, suite à notre conversation de cuisine, rédigé et bonifié par Fabrice M., auquel j’ai ajouté ici des compléments de lecture et ma propre réflexion et celle d’Anatoly O. sur le sujet depuis notre dernière rencontre en juin.)
 

« Ils vous disent que nous sommes des rêveurs. Mais les vrais rêveurs sont ceux qui croient que les choses peuvent rester telles quelles indéfiniment.

Nous ne sommes pas des rêveurs : nous avons émergé d’un rêve qui vire au cauchemar. »

le philosophe et psychanalyste slovène Slavoj Zizek à Occupy Wall Street [2]

Et moi je vous dis :

Voir le rêveur de sa vie

Voir le rêve dans le réel

Montrer le réel dans le rêve.

C’est pourquoi c’est si important de se pencher sur de nouvelles façons de vivre la démocratie.

Le modèle néolibéral et la pensée unique de développement actuel limitent et même détruisent la démocratie et la planète… C’est roadrunner qui se jette dans le vide… … … jusqu’à ce qu’il se rende compte que la Terre-Mère s’est dérobée sous ses pieds depuis trop longtemps et tombe… tombe… tombe. Et se relève. C’est ce qu’on a voulu dire à la gang de Wall Street. Mais ils n’écoutent pas, ils rêvent que tout va bien et qu’ils peuvent continuer à s’enrichir en pompant l’État et les payeurs de taxes… jusqu’à ce que le tout ‘crack’. C’est ce que m’a raconté un ex-broker agent de change qui a tout quitté. C’est comme ça qu’ils pensent…. … … Bip Bip…Bip!

1-      « Nous ne détruisons rien. Nous assistons à la destruction du système par lui-même.» S. Z. [3] D’une part, il y a ce système qui pousse à la corruption, mais aussi comme en miroir, ce que nous avons en soi, ce petit ferment malsain  de notre âme humaine qui nous pousse au mensonge à différentes intensités… avec différentes conséquences, il va sans dire. Rien ne changera si nous ne nous changeons pas nous-mêmes. Voilà la prise de conscience majeure de notre temps. La relation entre politique et psychisme.

2-      Le message essentiel du mouvement Occupons/Occupy auquel je participe est simple : nous avons le droit de réfléchir à des alternatives [4]. Lorsque cette règle est bafouée, c’est que nous ne vivons plus en démocratie [5]. On a vu l’année dernière pendant le printemps érable, dans quelle dérive autoritaire le gouvernement québécois peut tomber. Non ce n’était pas de la fiction! Dérive d’ailleurs tributaire du modèle corporatif de gestion appliqué au gouvernement et aux services sociaux.

3-      « Le chemin est encore long. Nous devons faire face à des problèmes très complexes. Nous savons à peu près ce que nous ne voulons plus. Mais que voulons-nous? Quelle organisation sociale, quel genre de dirigeants et dirigeantes?» [6] S. Z.

« C’est ensemble que nous sommes arrivés à cette conjoncture de précarité, d’insécurité et d’exclusion.» G. Herring et Z. Glück [7]. Notre tâche nouvelle est de construire une nouvelle politique d’inclusion économique.

English: Portrait of the French philosopher an...

Portrait of the French philosopher and historian Renan (1823-1890), author of  » La Vie de Jesus » and « Histoire du Peuple d’Israel », one of Anders Leonard Zorn’s (Swedish, 1860-1920) major prints.

4-      Les plus riches possèdent suffisamment d’intérêts dans le maintien du statu quo. Nous tombons dans une ploutocratie : c’est ce que l’écrivain Ernest Renan disait déjà au 19e s. en parlant d’un état de société où la richesse est le nerf principal des choses. Une fausse richesse.  Celle de la déshumanisation! Il faut parvenir à obtenir davantage de transparence de la part des plus riches et des élus.

Il y a aussi laTaxe Tobbin qui se discute enfin à haut niveau en Europe, mais pas encore en Amérique. Sans oublier qu’il faut protéger par lois constitutionnelles le financement des services publics, des biens communs et patrimoniaux, repenser le financement des partis politiques et faire abolir la personnification des entreprises. Enfin, faire une réflexion en profondeur sur l’impact des mesures d’austérité.

5-      Je pense qu’il serait important de réintégrer le spirituel dans le politique et dans l’écologie de l’esprit. Un spirituel laïque, non associé à une religion. Dans le sens que nous pensons qu’au XXIe s., on cherchera progressivement davantage de cohérence entre nos comportements quotidiens et nos actions politiques et quotidiennes pour un nouveau monde.

6-      Les polarisations stigmatisées gauche/droite seront progressivement dépassées. En effet, comme activistes de gauche, nous pensons qu’un certain « conservatisme » vu comme la préservation de la culture, la préservation de la santé, la préservation des milieux naturels et des milieux de vie économique (lutte contre la pauvreté) pourrait casser l’habituelle vision binaire gauche/droite en tension dialectique avec l’axe de création du « jaillissement de l’être » [8], selon la vision du philosophe Emmanuel Mounier. Quand est-ce que qu’on parlera du droit « existentiel » universel où chaque être aura droit de vivre dans un milieu propice à son épanouissement?

7-      Le processus de prise de décision collective est LE révélateur des valeurs d’un peuple, de sa liberté ou de son asservissement, de de sa libération ou de son aliénation.  Mais comment se mettre sur le chemin de tout cela ou même autre chose ?

Lorsque les citoyens sont directement concernés, ils sont capables de s’autoorganiser.

Mais on doit trouver une meilleure balance du pouvoir et du tenir compte autant de nos droits que de nos responsabilités.

8-      Alors comment faire ? Avec une éducation [9] et des universités populaires. Avec d’anciennes et de nouvelles formes de discussion plus « organiques » comme des initiatives de cuisines collectives ou de l’agriculture urbaine, des coops d’habitation, des cafés de tricots politiques, des liens avec des agriculteurs biologiques et solidaires, potlatch autochtone, bibliothèques de rue ou piano de rue, troc, et toute autre action visant à rétablir et à renforcer le tissu social associatif qui pourra agir dans les moments de tensions personnelles et collectives. Dans une société où la vie de quartier se délite, c’est une question de… survie.

Dans les écoles, développons plus jeune chez les enfants la capacité à dépasser des imprécations de l’ego dans la prise de parole, l’action et la prise de décision par une observation attentive du mental.

En effet, la démocratie s’exerce d’abord à l’échelle locale… et à l’intérieur de notre psychisme.

9-      Chacun devrait aussi être encouragé à s’impliquer dans la communauté grâce à l’octroi d’un revenu de citoyenneté permettant de limiter les effets de la précarité qui sont si délétères pour la démocratie.

10-       Mais il ne faut pas non plus laisser le sort du Peuple entre les mains d’une élite éclairée. Comment élever au plus grand… multiplicateur commun ? Comment rendre plus directe la démocratie?

Une des pistes est de développer des mécanismes de consultation, dans une optique de concertation avec des modérateurs sociaux et mécanismes de consensus pour surmonter les effets de plus en plus fréquents de polarisation 50/50 dans les sociétés dites avancées et scolarisées, lors des débats spécialement émotifs…

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Eve Marie et la toile d’araignée du peuple, St-Fautin, 2013

Il est impératif d’aller à la rencontre des gens, il ne suffit pas de transmettre un message. C’est pour cela que j’ai commencé le Tricot du peuple et je vous invite, après les présentations, à venir participer au retricotage du tissu social, y compris avec eux et celles avec qui on n’est pas d’accord…

11-      Les femmes devraient avoir un rôle de premier plan à jouer, en vertu de leurs qualités, de leurs défauts et de leur probité. Il est incompréhensible qu’une société mixte soit dirigée principalement par des hommes.

12-     Par contre, il faut un mécanisme clair et entendu par tous de décision collective, pour s’assurer, entre autres, de l’imputabilité des personnes qui décident [10]

13-         Enfin, une autre des clés pourrait bien consister à sortir du modèle de sécurité publique et réformer le système de police (une enquête sur la répression policière durant le printemps érable est actuellement en cours).

Nous répétons publiquement, à l’instar d’une communauté de plus de 50 associations montréalaises, la contestation du paradigme du travail policier dit de la « vitre cassée » ou « vitre brisée»  (« broken windows »?), apparu au début des années ‘90 [11] à New York, ainsi que la formation des policiers dans les écoles.

En conclusion

Ils nous promettent la relance économique à chaque élection. Mais quand est-ce qu’on va faire la relance de l’amour? Ils nous racontent le mensonge d’encore plus de croissance économique alors que nos élites ont détruit l’environnement avec notre bénédiction d’électeur. Quand est-ce qu’on va faire… la croissance des valeurs de solidarité, d’entraide et de démocratie directe, maison par maison, école par école, rue par rue, quartier par quartier ?

Bref, sans justice économique et sans participation, pas de (vraie) liberté politique et pas de … démocratie!


Pour terminer, une petite anecdote du penseur et révolutionnaire Thomas Paine pendant la révolution américaine :

« Je sentis une fois toute l’indignation que peut inspirer à un homme la bassesse des principes des tories [12]. J’en vis un très connu qui était aubergiste à Amboy et qui, debout devant sa porte, tenait par la main un magnifique enfant de huit ou neuf ans. Il parla aussi librement que sa prudence le lui permit et finit par ses mots, bien peu dignes d’un père : ‘donnez-moi la paix durant le cours de ma vie.’ dit-il. Un père généreux aurait dû dire ’puisqu’il faut que nous éprouvions des troubles, que ce soit pendant ma vie, et que mon fils goûte des jours de paix.’ » T. Paine, 19 décembre 1776.

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Merci à Fabrice Marcoux, Xavier Gillet et Anatoly Orlovsky d’avoir participé à cette démarche. Merci aussi à Nicolas Zorn et à l’INM d’avoir créé une occasion inspirante pour vous faire part de notre message.

Une version complète de notre rapport à l’Institut du Nouveau Monde est disponible sur demande (par un message dans les commentaires ici-bas).

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Voir aussi ma série d’autres articles sur le sujet des groupes de discussion :

https://evemarieblog.wordpress.com/2012/09/13/histoire_conversation_salons_groupe-de-discussion/

https://evemarieblog.wordpress.com/2013/07/11/groupe-de-discussion-atelier-sur-la-surerogation-actions-heroiques/

https://evemarieblog.wordpress.com/2013/06/04/histoire-active-des-salons-de-conversation-devenus-conversations-de-cuisine-2/


[1] Créé par Moment Factory et l’ONF, http://www.megaphonemtl.ca

[2] in « Occupy Wall Street!»  Collectif d’auteurs, éd. Les Arènes, 2012.

[3] ibidem

[4] En ce sens, la seule revendication dans le mouvement Occupons/Occupy, est « qu’on nous laisse tranquille dans nos parcs, nos places publiques, nos écoles, nos bureaux, nos quartiers, pour qu’on puisse se rencontrer,  réfléchir ensemble, et, sous forme d’assemblée [de cuisine, de quartier], décider quelles sont les alternatives possibles. De là, une fois ces espaces démocratiques déployés, on pourra débattre du genre de revendications qu’on pourrait avoir ainsi que des personnes ou institutions qui pourraient les satisfaire. » Marina Sitrin, ibidem.

[5] « Un autre monde est possible », slogan et actions issus du Forum social mondial, comme le parti des travailleurs brésiliens qui a beaucoup travaillé sur la démocratie participative et qui a rejeté la modèle gauchiste trad. d’une révolution violente et autoritaire… cauchemar qui fut séduisant du 18e au 20e s. Autre exemple de démocratie locale : le réseau de l’économie sociale au Québec ou l’autogestion d’industries en Ohio.

[6] ibidem

[7] ibidem


[8] ayant pour effet la création des objets utilitaires par l’économie, de sujets artistiques par l’art et de sujets conceptuels par la philosophie.

[9] Comme on y travaille, par exemple, dans le mouvement français des Colibris, http://manager.mailingplus.net/newsl_view.php?data=b32-s3i1plbkfk4akc5fvllenricafj0v5m59g9qju0

[10] « À l’époque, de nombreux activistes avaient conscience de ce que l’écrivaine féministe Jo Freeman appelait ‘la tyrannie de l’absence de structure’. La tendance qu’avaient certains mouvements au début des années 1970 à vouloir abandonner toute structure au nom de la spontanéité et de ‘l’informalité’  s’était avérée inapplicable et non démocratique. Des décisions étaient bel et bien prises mais, sans processus entendu, personne n’avait à en rendre compte.» ibidem.

[11] Alex Vitale, « NYPD et OWS : deux styles qui s’opposent » ibidem.

[12] Conservateurs américains fidèles au roi d’Angleterre après la révolution.

 

 

 

 

Occupons Montréal – Mouvement du 15 octobre (OM) a déjà presqu’un an. De nombreux débats nous ont animé cette année, dont le fait de quitter volontairement la Place du peuple (Square Victoria) [1] ou non et comment, de faire des revendications ou des actions, de l’importance ou non de se structurer en organisation, de faire des occupations permanentes ou temporaires, de faire ou non des assemblées générales, représentatives ou non, de se structurer sur Internet et comment, etc.

 

Ce fut au début, une expérience communautaire de six semaines absolument marquante et unique dans une vie, en particulier pour les occupant.e.s du campement. Une sensation de fraternité et de communion inégalée (ces sentiments sont restés dans nos communications puisque très souvent, nous nous saluons ou nous disons bonjour en nous faisant une chaleureuse accolade). Mais à la fin novembre, devant la pression de la Ville, le cirque médiatique et l’épuisement ressenti sur le campement, le choix d’un sous-groupe d’activistes-fondateurs (?) de quitter volontairement et la façon dont cela a été fait via médias interposés a provoqué une importante crise interne suivi d’une scission et bien des déchirements dont les relents sont parfois encore palpables.

 

Suite à la «levée du campement» et/ou à «l’expulsion» et/ou «l’éviction» par la police (oups, sujet sensible…), il y a eu scission en deux groupes : OM et 99%. À un moment ou à un autre, entre octobre et décembre 2011 principalement, plusieurs activistes déjà militants dans d’autres groupes généralement très à gauche, ont eu l’impression ou la perception, à tort ou à raison, d’être exclus d’Occupons Montréal, ce qui a parfois valu le surnom d’OM comme étant «hippie fasciste» ! Phénomène maintes fois remarqué de la division et de la faiblesse de la gauche. Pour résoudre ce dilemme et pour éviter toute récupération, tout en tendant à l’inclusion de diverses tendances politiques, les personnes à OM dès le départ ont refusé que les sympathisants soient des représentants de tel ou tel groupe. Si la personne est déjà engagée dans un autre groupe, elle doit s’impliquer à OM sur une base individuelle. Notons, sans trop se tromper, que la plupart des sympathisants d’OM en était à leur première expérience politique, et représentaient un assez large spectre de l’échiquier politique, plutôt gauchiste ou centre, mais également anarchiste,  et même libertarien, fan de Ron Paul, etc. et ce dans une volonté affichée de tenter de regrouper les différentes tendances  du 99%.

Basé sur une structure de pouvoir horizontale, donc sans chef, mais perlé de leaders de tâche, et basé sur le jugement de personnes quant au développement de relations humaines saines, aussi ouvertes que possibles dans le respect de nos limites. La non-structuration a gagné pour l’instant, la plupart des occupant.e.s préférant un fonctionnement organique éphémère basé sur une non-structure de constellations de petits groupes d’affinité et d’initiatives personnelles qui soulèvent l’enthousiasme et la mobilisation. Les rencontres se font généralement avec un cercle de parole où chacun est invité à parler et surtout à écouter.

 

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Après la fin du camp, il y a eu aussi une «localisation» des enjeux et des personnes avec la formation de plusieurs groupes d’occupants par quartier, via Internet et via des réunions/actions en personne (voir les références).  Cet été, il y a eu aussi un système d’archives vivantes mise sur pied à la galerie SKOL et sur Internet (http://thelivingarchives.ca/). Qu’on se le dise, OM n’est pas mort, mais se transforme selon l’état socio-politique !

 

En novembre 2011, pendant la première occupation, il y a eu une liste des raisons de notre indignation (voir autre article précédent) basées principalement sur une critique du système capitaliste et d’une remise en question, voire d’un rejet de la représentativité électorale considérée comme un mensonge, mais il n’y a pas eu de revendications officielles. On a préféré le chemin d’engagements individuels et collectifs (voir http://occupons-montreal.info/philo-politique/node/197) (discutés entre octobre 2011 et février 2012) basés sur une critique de la marchandisation de la vie et d’une prise de conscience et une auto responsabilisation de nos actes quotidiens ayant un impact sur la vie collective.  Également, des actions ponctuelles sur une base d’initiative et d’affinités entre individus. On a fait le bilan de l’occupation tardivement en avril et cela a pavé la voie, entre autres aux occupations diurnes et ponctuelles d’un à quatre jours dans des parcs de Montréal, prenant principalement la forme d’ateliers de discussions et de réseautage, de kiosques de groupes sympathisants, de partage et cuisine communautaire et de spectacles.

 

On a eu de moins en moins d’assemblées générales, plusieurs en critiquant la représentativité ou le lourd déroulement, mais la réflexion sur son organisation se poursuit. De mars à juin cette année, on a tous participé activement soit au printemps érable ou au mouvement étudiant en grève contre l’augmentation des frais de scolarité et la marchandisation de l’éducation et des services sociaux, dont nous avions contribué à jeter les premières pierres à l’automne dernier. Occupons Montréal et ses groupes de quartier ont énormément contribué à l’esprit du «nous» du printemps érable au Québec et ont été un des ferments de la grève étudiante en contribuant à sa longévité, comme le reconnaissait un des leaders du mouvement étudiant, Gabriel Nadeau-Dubois (voir : http://www.lapresse.ca/actualites/quebec-canada/education/201209/07/01-4572244-petit-dejeuner-avec-gabriel-nadeau-dubois.php?utm_categorieinterne=trafficdrivers&utm_contenuinterne=envoyer_cbp ). Parallèlement, le mouvement Occupy Wall Street a contribué à lever le voile public sur le terrible endettement des étudiants états-uniens.

 

Puis, quelques personnes d’OM, sur une base individuelle, ont aussi participé à la création des APAQs locales (assemblée populaire autonome) crée dans la mouvance des casseroles contre le gouvernement québécois libéral de Jean Charest en juin, mais l’origine de leur création viendrait surtout du QPIRG-Concordia –

cela est quelque peu controversé. Le modèle de création est inspiré des assemblées populaires espagnole et grecque issues du Mouvement des Indignés. Ces nouvelles assemblées de quartier se poursuivent depuis, ont ralliées de nouvelles personnes, avec divers profils politiques, mais sont en redéfinition, suite à l’élection du Parti Québécois.

 

Deux personnes ont créé deux forums d’échange sur Internet (celui qui reste est Open Atrium est au http://occupons-montreal.info)  et de nombreuses pages internet (voir réf. en bas de page), dont une page de plus de 13,500 membres. Mais leur multiplication a été critiquée comme source de dispersion, de redondance, de perte d’information et d’énergie et la réflexion était toujours en cours à ce sujet lors de l’occupation du Sud-Ouest.

 

Des publications ont ou vont parler d’OM (Inter art actuel/ Possibles) et des médias l’ont couvert de façon satisfaisante, (CUTV, Le Devoir, certains SRC),

mais bien des critiques et de la méfiance sont encore vivantes à l’égard des autres médias, à juste titre. Plusieurs journalistes ou animateurs très mal informés qui colportent actuellement que le mouvement est mort devraient être la risée de leur profession.

 

En 2012, des activistes d’OM ont organisé et réalisé quatre autres occupations, quatre jours  à l’évènement JAPPEL12M15M d’avril à la Place du peuple (Square Victoria) organisé également avec d’autres groupes, un jour au parc Lafontaine en juin, trois jours au parc Molson en juillet puis deux jours  au parc Georges-Étienne-Cartier, les 15 et 16 septembre. De nombreux projets sont nés d’activistes d’OM ou encore plusieurs d’entre eux et elles ont joint des groupes le temps d’une action :

 

«VIA22. N’oublions pas la Chorale qui endisque, les BBQ Vegan de cuisine collective [du peuple] , Repères et ses alternatives sérieuses au néolibéralisme, les liens avec les groupes communautaires et les population des quartiers, les Archives vivantes Preoccupations, la COOP généreux, SOS Poigan, les plates-formes mises à la

disposition de la population (occupons-montreal.info, jappel15m, forum Repères), le think tank IPP, les initiatives individuelles et le réseau d’entraide que nous avons développé. Les liens avec Profs contre la hause, les APAQ, Têtes blanches carrés rouges. Je suis sûr qu’il y a des initiatives que j’oublie ou que je ne connais pas, toutes impliquant des participants d’Occupons Montréal.»François Genest

 

 

 

Occupons Montréal

La cuisine du peuple, Occupons Montréal (Photo credit: _iMage_)

http://www.flickr.com/photos/30166189@N02/6290803322/in/photostream/

Occupons Montréal

Occupons Montréal (Photo credit: _iMage_)

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Mais au-delà de tout cela, nous avons surtout (re)créé une culture de la discussion, de l’écoute et d’une certaine inclusion des différences, un rejet des clivages et de la division sociale et une certaine expérience de la gestion des conflits, notamment dans la question de l’inclusion /exclusion et des safer spaces. Fait également assez unique au mouvement Occupons/Occupy, certaines questions/préoccupations spirituelles ont parfois joint le discours politique et militant. Ces préoccupations ont été principalement amenées principalement par la génération Y, dans un élan de fraicheur, en toute ouverture et en dehors des préjugés habituels. Cependant, OM est un mouvement multigénérationnel de 16 à 80 ans.

 

Nous avons mis de l’avant et expérimenté un fonctionnement de la démocratie directe inspiré du mouvement anarcho-syndical, avec une «horizontalité» du pouvoir, c’est à dire sans chef, mais avec des leaders changeants et changeantes, au gré des projets d’action et de l’intérêt qu’ils suscitent ou non, et selon l’énergie et la disponibilité des personnes, toutes bénévoles. Un fonctionnement davantage axé sur l’attention au processus qu’aux résultats. En somme, des souvenirs passés, vivants et mémorables, la lente construction présente de notre vision, de nos idéaux et de nos solutions et alternatives futures.

 

Nous avons aussi créé des relations vivantes avec des groupes d’autochtones et des groupes communautaires alliés, un véritable réseau d’alliances, d’entraide et de complicités personnelles et collectives. C’est la lente et non finie recréation d’un grassroots/tissu social très abimé par 15 ans d’individualisme et de dépression sociale post-référendaire et de rectitude politique rasante et… 30 ans de néolibéralisme et de pensée unique délétères pour les liens psychosociaux.

 

Occupons Montréal a été depuis un an une véritable pépinière d’auto organisation de talents, d’idées, de créativité et d’actions essaimant vers d’autres organisations, un lieu de réseautage et de prise de conscience des dérives, des finalités, voire de la disparition ou de l’effondrement de l’économie de marché et de l’apparition progressive et lente d’alternatives économique, politique, sociale, personnelle et spirituelle à penser, à vivre et à construire.

 

Voilà où nous en sommes.

 

Allons de l’avant !

 

«Plusieurs thèmes et actions du mouvement des Indignés répondent aux questions soulevées par la période. Nous avons déjà évoqué la critique du système représentatif et de la classe politique. Le recours aux assemblées, la préoccupation d’éviter la bureaucratisation de la parole, le rejet des hiérarchies, sont d’autres directions qui divergent avec la politique du passé et s’appuient sur des principes politiques qui visent une nouvelle organisation de la société. Dans cette expérience de la démocratie de base, si les pratiques groupusculaires ne disparaissent pas, elles sont mises à mal et dénoncées. Animée par ces principes, la capacité d’auto organisation des Indignés a été un signe fort d’énergie et de créativité, de responsabilité collective.

 

La dénonciation de la société marchande sous-entend une critique des relations sociales du capitalisme, identifiées comme la racine de son déséquilibre. L’idéologie dominante du marché régulateur de la production, le rôle dominant du capital financier en période d’effondrement de la rentabilité de l’économie productive, ses corollaires de corruption, spéculation, arrogance, tout cela trouble les tentatives constantes de rafistolage idéologique, le système « le mois mauvais possible » paraît chaque jour qui passe comme le plus mauvais réellement existant. Et la survie de la démocratie rime désormais avec l’extension de la pauvreté, du désastre social

 

Charles Reeve, Quelques notes sur le mouvement des Indignés, janvier 2012, http://divergences.be/spip.php?rubrique885

 

RÉFÉRENCES

 

générales :

 

http://www.facebook.com/occupymontreal

 

http://www.occupons-montreal.org/?page_id=5

 

http://www.reddit.com/r/occupymontrealag

 

Forum : http://occupons-montreal.info

 

http://www.meetup.com/JAPPEL15M/

 

les Engagements d’OM :

 

http://occupons-montreal.info/philo-politique/node/197

 

groupes «Occupons» de quartier :

 

http://www.facebook.com/occuponslesudouest

 

https://www.facebook.com/groups/occupons.le.plateau/

 

http://www.facebook.com/pages/Occupons-Mercier-Hochelaga-Maisonneuve/144614925643271

 

https://www.facebook.com/pages/OccuponsOccupy-Villeray-St-Michel-Parc-Extension/170636339699600

 

https://www.facebook.com/pages/Occupons-Rosemont-La-Petite-Patrie-Occupy-Rosemont-Petite-Patrie/295641213801047

 

http://www.petitepatrie.org/index.php/accueil

 

https://www.facebook.com/pages/Occupons-Occupy-Verdun/299466226750313

 

Rive sud : https://www.facebook.com/groups/312525055444079

 

https://www.facebook.com/pages/Occupons-Occupy-CDN-NDG-C%C3%B4te-St-Luc/249357358458878

 

Ouest de l’île : https://www.facebook.com/99montreal

 

… et d’autres moins actifs.

 

Médias internes :

 

http://www.om99media.org/

 

http://www.livestream.com/occupymontreal

 

https://twitter.com/occmontreal

 

http://thelivingarchives.ca

 

 

 

[1] Le Square Victoria rebaptisé par les occupants en assemblée générale «Place du peuple» dès le premier jour, est une assez grande et jolie place publique au centre-ville de Montréal (Québec, Canada), avec des arbres, des bancs, des fontaines, des sculptures (la Reine Victoria de Marshall Wood et une autre de style contemporain, «TaiChi Sing Wip» de Ju Ming), un métro (dont une entrée de style art nouveau comme les métros parisiens), entre, notamment, la Tour de la Bourse, les multinationales Power Corporation, Quebecor et le Centre de commerce mondial de Montréal.

 

Ancien marché de foin, vue générale actuelle du Square Victoria depuis le toit d’un édifice coin Beaver Hall et Viger. On y voit les sculptures au nord, les jets d’eau au centre et le petit boisé tout au sud devant le siège social de Quebecor. http://fr.wikipedia.org/wiki/Square_Victoria Sculpture-monument de l’Anglais Marshall Wood (1872) au Square Victoria. http://ville.montreal.qc.ca/portal/page?_pageid=678,1154690&_dad=portal&_schema=PORTAL&id=283 Sculpture du Taïwanais Ju Ming (1985) Taichi Single Whip Quartier international de Montréal, Square Victoria. Crédit : Michel Dubreuil Vue du Square Victoria avec l’entrée du métro inspiré par les métros parisiens dont le design industriel est conçu, à l’origine, par l’architecte français Hector Guimard.

 

Un salon chez Mme Geoffrin en 1755, par Lemonnier.

En pleine querelle religieuse et sous l’autorité du Roi-Soleil Louis XIV, «la cour de Versailles, où se rencontre une société choisie de beaux esprits et de gens de lettres, adopte les anciens codes de courtoisie comme instruments de coercition et de contrôle au service de l’absolutisme royal.

Afin de se soustraire à ce diktat, de grandes dames de l’aristocratie française se retirent de la cour, préférant un espace privé où elles accueillent leurs familiers. Ce phénomène semble naître vers 1608 avec la marquise de Rambouillet.* […] Ces dames animent des salons qui s’efforcent de tenir à distance la violence du siècle autant que la tutelle de l’Église. Elles en viennent à établir un savoir-vivre et une nouvelle civilité liée à l’art de la conversation : l’intuition psychologique et l’improvisation comptent désormais autant que les connaissances. Subtilement décliné, l’esprit définit une nouvelle politesse et les limites de l’humour toléré, de même que l’éloquence du corps (regard et gestes). Ces nouveaux usages des «salonniers et salonnières», qui supposent l’égalité des partenaires, font découvrir à la noblesse, bridée à la cour, une nouvelle civilité ou l’épée est échangée contre la rhétorique.»(1)

«Déjà au Moyen Âge et à la Renaissance, des femmes lettrées, telle Marguerite de Navarre au XVIe siècle., réunissaient autour d’elles poètes et musiciens» (2) . Par la suite, sous Louis XV et Louis XVI, les salons français deviendront davantage les lieux d’échange et de confrontation d’idées et de réputation, et d’élaboration philosophique. Ils contribueront très certainement à la «lingua franca» et à la popularité de la langue française dans toute l’Europe ainsi qu’au développement du siècle des Lumières. D’autre référence parle plutôt d’« un exercice tourné vers la plaisanterie et l’aspect spectaculaire» (3). On sait cependant qu’au siècle des Lumières, la cour est progressivement délaissée par les intellectuels et les artistes au profit des salons et de la création de cafés qui deviennent les nouveaux espaces privés ou publics de diffusion de la culture et des idées propres au XVIIIe siècle.

Michel Laurin intègre ces deux tendances dans son analyse des salons du XVIIIe s. :

«Le faste et la monumentalité de Versailles sont de plus en plus abandonnés par les savants et les artistes qui se réunissent désormais dans les [nouveaux] cafés et les élégants salons des grands hôtels parisiens, lesquels font dorénavant une bonne place à la politique et à l’évolution des mœurs. Ces nouveaux centres de la vie culturelle permettent à la sphère intime de succéder au cérémonial rigide de la cour. […] On cherchera à se divertir, passant son temps  dans les théâtres et les bals. Dans les salons, on organise des jeux de société qui servent de prétexte au libertinage.» (1)

Ces salons de conversation, d’échange artistique et intellectuel et de sociabilité divertissante ont vraisemblablement contribué à l’évolution des mœurs et des idées qui mena à la révolution française. Pendant la révolution, on vit aussi une prise de parole populaire (du peuple) avec les «tricoteuses jacobines» vers les années 1792 (voir mon blogue sur ce sujet au https://evemarieblog.wordpress.com/2012/07/16/le-tricot-du-peuple-performance-relationnelle ).

Toutefois, ces avancées de la place des femmes dans la société ne débouchèrent pas sur leur reconnaissance légale et juridique et encore moins sur leur égalité avec les hommes. Le Code civil adopté en France par Napoléon en 1804 (et adopté également au Québec) continue de refuser aux femmes des droits politiques et civils.

Néanmoins, quelques femmes organisatrices de salons devinrent particulièrement influentes sous le Directoire français (4), comme Germaine de Staël (5), célèbre philosophe, écrivaine et salonnière. Dans leur version populaire, l’apport des femmes de la Commune de Paris firent brièvement entendre leurs voix. Au XXe siècle, la tradition se perpétue avec notamment la comtesse Anna-Élisabeth de Noailles, née princesse Bibesco Bassaraba de Brancovan (qui est à l’origine du prix Fémina), où se croisent l’élite et l’intelligentsia française, comme Edmond Rostand, Paul Claudel, Colette, André Gide, Maurice Barrès, Paul Valéry, Jean Cocteau, Alphonse Daudet, Pierre Loti ou encore Max Jacob (6), ainsi que le poète québécois Paul Morin, alors étudiant à La Sorbonne (7).

Cercle de parole

Cercle de parole contemporain

Voilà pour nos racines françaises et européennes, il y a aussi toute notre tradition continentale d’Amérique avec les cercles de paroles autochtones sur lesquels j’aurai l’occasion de revenir plus en détails plus tard (voir archives avril 2014).

«Le ‘cercle d’échange’ ou ‘cercle de parole’ : dans les cultures des Premières Nations, l’écoute et le silence font partie intégrante de la communication de façon plus marquée que dans la culture occidentale. Il est clair que dans ces cercles, personne n’est obligé de prendre la parole. On ne doit interrompre personne, chacun parle à son tour dans le cercle ou laisse la parole au suivant. On évite aussi de juger ou de contester de la parole d’un autre membre du cercle et on doit terminer le cercle par un apport positif.» Vincent Dostaler, SOS Territoire

Par exemple, au niveau institutionnel, de nombreux cercles de parole, appelés aussi «cercle de partage», «cercle de guérison» ou «cercle de confiance» sont actuellement mis en place lors de la tournée de la Commission de vérité et réconciliation du Canada (au sujet des pensionnats autochtones). Les cercles de partage, notamment, sont animés des membres du Comité des survivants de ces écoles résidentielles où les enfants étaient arrachés à leurs parents contre leur gré par la police pendant la saison académique et ont subi de nombreux sévices par les religieux. Ces cercles permettent aux survivants et à leur famille, aux anciens employés et à toute personne touchée par les pensionnats de partager ensemble leur vérité, leurs blessures, leurs doutes, et ce dans un cadre public ou privé (au choix). Voir les liens ici-bas.

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Je dois dire que je suis particulièrement interpelée par ce sujet en tant que poète et linguiste (8). Il y a quelques jours (septembre 2012), alors que j’animais chez moi avec des amis mon premier cercle de parole/groupe de discussion sur le thème de la violence intérieure et sociale, une amie d’origine russe, peintre de surcroît, disait à quel point la culture permettait de délier la violence parce qu’elle nous permettait d’avoir accès aux autres, de savoir qu’on est pas seul à vivre quelque chose, ni en ce moment, ni dans l’histoire. Ça m’a semblé fondamental comme commentaire.  L’inculture tue. L’éducation anime. Je comprends encore mieux pourquoi, en tant que prof et artiste, j’ai été si interpellée ce printemps 2012 par la lutte des étudiant.e.s  pour le gel des frais de scolarité et contre la marchandisation de l’éducation (Québec).

Dans le même genre, mais ouverts à des personnes plus éloignées de notre réseau, il y aussi les «assemblées de cuisine» ou, plus récemment, «conversations de cuisine» où on y discute généralement d’un sujet politique dans la cuisine d’un voisin (surtout en période électorale) et de façon organisée et prévue à l’avance, ou les «assemblées de quartier», remises au goût du jour par les Indignados espagnols et qui ont fait des petits à Montréal : certaines de ces assemblées populaires autonomes de quartier (APAQ) fonctionnent encore, plus d’un an après leur création, suite au Mouvement des Casseroles lors de la crise sociale du printemps étudiant 2012, voir https://www.facebook.com/apaqRPP . Les artistes s’y mettent aussi, comme en témoigne l’événement multimédia Mégaphone à l’automne 2013 à Montréal, inspiré à la fois par ces évènements, et par le London’s Speaker’s Corner et les symposiums de la Grèce antique. Voir au http://megaphonemtl.ca/accueil

Occupons le parc Molson Crédit_Richard Renshaw

Groupe de discussion d’Occupons Montréal lors d’«Occupons le parc Molson», août 2012. Crédit photo:Richard Renshaw

Parallèlement, de nos jours, le mouvement Occupons/Occupy -dans lequel je suis active- et ce un peu partout sur les cinq continents, a remis au goût du jour l’importance de la conversation entre inconnus, du partage d’expériences vécues, d’opinions, de visions, d’idées et de connaissances et autres manifestations de cocréativité populaire (voir le dernier lien ici-bas), et ce à l’intérieur de petits groupes de discussion ouverts à tous et à toutes. La nouveauté et la différence par rapport au groupe de discussion/cercle de parole est son expression dans des lieux publics -généralement à l’extérieur 3 saisons sur 4- un groupe ouvert, donc, également aux passants, permettant potentiellement des rencontres et l’expression de points de vue imprévus. De l’occupation en 2011 du parc Zuccotti à New-York, à Montréal et ailleurs en Amérique du Nord (et probablement aussi sur les autres continents), nous avons tous constaté à peu près la même chose, soit la libération de la parole et de la subjectivité après des années d’autocensure du politiquement correct et de la langue de bois.

De plus en plus nombreuses, des initiatives citoyennes ou universitaires ou d’universités populaires/communautaires sont prises pour remettre la discussion en personne au plan du jour. À Montréal, notamment on trouve :

– «L’université autrement dans les cafés» (activité bilingue) : http://www.concordia.ca/fr/vie-etudiante/universite-autrement.html

– Groupe de discussion pour parents/adolescents : http://www.amcal.ca/Programmes_de_consultation_en_groupe.aspx

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En conclusion, dans un geste sans précédent de réappropriation de l’espace public, ce type de dispositif de discussion ouverte est, à mon avis, une réponse novatrice au néolibéralisme (9). Ce dernier a favorisé depuis trente ans la mise en place des communautarismes isolants et des groupes politiques fermés ou sectaires et des inégalités grandissantes (10). Des sous-groupes ont été opposés à d’autres par les pouvoirs en place, beaucoup en France, parait-il, mais aussi au Québec, notamment pendant la grève étudiante de 2012, et partout dans le monde… Et le peuple avait désappris à se parler et à communiquer, résultant, entre autres, un effritement social, des inégalités grandissantes entre les personnes du 1% et du 99%, une perte de pouvoir et de responsabilité du peuple et un retour de la violence latente. Ces «nouveaux» groupes de discussion ont répondu à ce besoin de reconstruire le «grassroot» ou le tissu social profondément abimé par des années de repli sur soi.

«La seule revendication dans le mouvement Occupons/Occupy, est « qu’on nous laisse tranquilles dans nos parcs, nos places publiques, nos écoles, nos bureaux, nos quartiers, pour qu’on puisse se rencontrer,  réfléchir ensemble, et, sous forme d’assemblée [de cuisine, de quartier], décider quelles sont les alternatives possibles. De là, une fois ces espaces démocratiques déployés, on pourra débattre du genre de revendications qu’on pourrait avoir ainsi que des personnes ou institutions qui pourraient les satisfaire. » Marina Sitrin, in Occupy Wall Street! éd. Les Arènes, 2012. Sitrin fait ici allusion aux arrestations massives, parfois musclées, de milliers (6705, selon le linguiste et libertaire bien connu Noam Chomsky) de participants à ces groupes de discussion et occupants du Square Zuccotti et du pont de Brooklyn à New York en 2011. Même phénomène répressif à Montréal et à Québec, quoique plus réservé, et ailleurs dans le monde.

Alors, on converse ensemble? À la prochaine!

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Voyez également ma série plus récentes d’articles sur ce sujet :

«Groupe de discussion (4) : conversation de cuisine sur la démocratie participative» :https://evemarieblog.wordpress.com/2013/09/21/groupedediscussion_democratie/

«Groupe de discussion (3) : atelier sur la surérogation = actions héroïques» : https://evemarieblog.wordpress.com/2013/07/11/groupe-de-discussion-atelier-sur-la-surerogation-actions-heroiques/

«Occupons les condos : pique-nique en habitat social» : https://evemarieblog.wordpress.com/2012/08/20/occupons-les-condos-pique-nique-en-habitat-social/

«Histoire active des salons de conversation (2)… devenus conversations de cuisine» : https://evemarieblog.wordpress.com/2013/06/04/histoire-active-des-salons-de-conversation-devenus-conversations-de-cuisine-2/

Occupy Wall Street Group Discussion 2011 Shankbone

Occupy Wall Street, Group Discussion 2011 Shankbone (Photo credit: Wikipedia)

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* Selon Wikipédia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Salon_litt%C3%A9raire

(1) tiré de : Anthologie littéraire, du Moyen Âge au XIXe siècle, Michel Laurin; éd. Beauchemin/Chenelière Éducation, Montréal, 2012 (manuel des cours de littérature obligatoire au cégep québécois)

(2) http://www.devoir-de-philosophie.com/dissertation-salons-litteraires-12714.html

(3) in Cours Autodidacte de Français Écrit (C.A.F.É.) offert entre autres à l’Université de Montréal :  http://www.cafe.edu/genres/n-conver.html

(4) Selon Montesquieu, dans son livre «Lettres persanes» (1721), sous le Directoire français, les femmes formaient «un nouvel État dans l’État» par les relations qu’elles développaient auprès des hommes de pouvoir et entre elles et «dont les membres toujours actifs se secourent et se servent mutuellement» (Lettre CVII, Rica à Iben, Smyrne).

(5) Née Anne Louise Germaine Necker, en 1766.

(6)selon http://www.plumedepoesies.org/t5035-la-comtesse-anna-elisabeth-de-noailles

(7) Selon L. Mailhot et P. Nepveu «La poésie québécoise»

(8) L’analyse de contenu et l’analyse des champs lexicaux dans les discours sont d’importants domaines de recherche en linguistique. Le plus connu de ces chercheurs est Noam Chomsky qui explique sa théorie dans le film documentaire bien connu «Manufacturing Consent» (La Fabrication du consentement) : http://fr.wikipedia.org/wiki/Manufacturing_Consent:_Noam_Chomsky_and_the_media et http://www.youtube.com/watch?v=TjIGPD-6QBk

(9) «Ce travail [de sape]-là, pour le résumer grossièrement, se fonde sur un seul axiome, une affirmation de Margaret Thatcher, à savoir qu’il n’y a pas de société, mais seulement des individus. Ce que cette phrase implique est dévastateur.» Pierre Lefebvre et Anne-Marie Régimbald, «Nous ne sommes pas seuls», revue Liberté, no 300, Montréal, été 2013.

(10) «Le Conference Board soulignait en 2011 que le Canada est l’un des pays ayant connu la plus forte augmentation des écarts de revenus depuis une quinzaine d’années. Bien que moins touché par ce phénomène, le Québec n’a pas été épargné. La taille de sa classe moyenne s’est réduite depuis le milieu des années 1980 et la part des revenus captée par le 1% le plus riche est passée de 7 à 11% de tous les revenus.» Nicolas Zorn et Michel Venne, Institut du Nouveau Monde (Montréal).

Un autre facteur plus psychosocial de ce repli des conversations humaines directes sont les nouvelles technologies numériques. Voir à ce sujet mon article au https://evemarieblog.wordpress.com/2013/07/23/quand-lindustrie-numerique-sabote-leducation/

*/*

Quelques autres liens :

– Sur des salons dans l’histoire française :

http://www.herodote.net/histoire/synthese.php?ID=1758&get_all=1#reac

http://textespretextes.blogs.lalibre.be/tag/mme+de+rambouillet

http://literaturesalon.wordpress.com/2011/11/09/confessions-of-a-would-be-salonniere-my-favorite-twenty-first-century-salons/

http://www.weblettres.net/blogs/uploads/a/ABF/43888.pdf

– Sur le rôle des tricoteuses pendant la révolution française  : http://www.thucydide.com/realisations/comprendre/femmes/femmes2.htm

– Sur des cercles de parole autochtone:

– Sur d’autres projets de cocréation, conversation publique et mise en commun :

http://www.concordia.ca/fr/a-propos/universite-autrement/methodologie-conversations-publiques.html

http://www.percolab.com/des-conversations-qui-recr%C3%A9ent-le-monde/#comment-190

http://www.lilianricaud.com/travail-en-reseau/a-propos/projets/bibliotheque-libre-patterns-evenements-co-creatifs/

http://www.thestar.com/entertainment/2013/09/13/megaphone_art_installation_gives_montreal_something_to_shout_about_en_scene.html

– Sur une définition plus pointue et scientifique de la conversation : http://www.cafe.edu/genres/n-conver.html

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