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«Dans cette société, on ne peut pas vivre sans être coupable, sans être corrompu par cette manière dont on vit ensemble, par cette manière dont on exploite les autres. En fait, tout est une question de degré. Il y a des gens qui sont responsables de la misère à un plus haut degré et d’autres qui le sont en se taisant, en adoptant un silence qui les rend coupables. Cela dit, il ne faut pas être trop déprimé par rapport à ça. Parce que c’est aussi une tactique de la politique de nous faire penser que nous sommes le problème, alors que c’est la structure corrompue dans laquelle nous vivons qui est la source de tous ces dérèglements.»

le metteur en scène allemand Thomas Ostermeier, de passage à Montréal au FTA pour monter

la pièce phare du Norvégien Henrik Ibsen « Un ennemi du peuple ».

Detail of photograph taken in 1900 of...

English: Detail of photograph taken in 1900 of Henrik Ibsen. (Photo credit: Wikipedia)

À première vue, à la première lecture, j’applaudis cette vision qui me semble vraiment pertinente… Mais en relisant, je me rends compte que si je suis en accord avec les tenants, je diverge assez sur les aboutissants. À travers Ibsen, Ostermeier dit que nous, les humains, ne sommes pas le problème, c’est plutôt la structure politicoéconomique, le capitalisme, qui nous rend mauvais, qui nous détourne de ce que nous devrions être. En effet, j’abonde en ce sens : c’est  ce système qui favorise deux des poisons mentaux de l’humain : l’égoïsme et l’avidité. On se rend de plus en plus compte à quel point il nous détruit parce qu’il détruit l’environnement dont nous sommes issus. Mais encore ? Est-ce LE point final après quoi tout a été dit? Quel autre système socioéconomique aurait favorisé une meilleure humanité ? La monarchie ? La dictature ? Le communisme ? L’impérialisme ? Le régime seigneurial des serfs ? « L’autochtonisme » des premières nations ? N’est-ce pas des hommes qui les ont créés, répandus puis imposés sous peine d’exclusion ou de mort ?

Le capitalisme pose « la question de l’espace qui reste à la vérité dans une société où tout est dicté par l’économie.» T. O.

Ne tourne-t-on pas en rond en reportant sur les structures les problèmes de l’humanité ? Pire : en disant qu’il s’agit d’une stratégie de la politique pour nous affaiblir ? Ce n’est sûrement pas un hasard que ce soit un Allemand qui affirme cela. Comme tous les peuples, ils ont des comptes à régler avec leur histoire, mais peut-être davantage que les autres avec leur histoire récente. Cela teinte forcément leur point de vue.  (Mais cela est une autre histoire).

Devant le même constat déprimant de Ostermeier du « tous coupables, tous corrompus », et devant le triste spectacle de la Commission Charbonneau *, je parviens à une tout autre conclusion. N’est-ce pas une forme assez perverse de silence que de reporter sur les autres, sur le système, les problèmes que nous vivons? N’aurions-nous pas avantage au XXIe siècle à regarder davantage dans les mains et dans le cœur de l’homme (et de la femme)?

«Toutes les actions humaines ont pour mobile la faim et l’amour» Anatole France

Quels sont les mobiles profonds qui nous poussent individuellement et collectivement à dominer et à profiter des faiblesses des autres? À vouloir plus d’énergie ? À vouloir plus d’argent, plus de cette richesse ostentatoire du matériel? À prétendre quelque chose et à faire son contraire ? À se mentir à soi-même? À se fermer les yeux sur les injustices ? À ne penser qu’à soi ? Ou inversement, à désirer plus de communion, à manifester notre attachement à l’art ? À nous indigner puis à passer à l’action ?

Ce qui est corrompu : « cela est provenu de ce que la douce indifférence s’est unie à la rigide inertie, si bien que les conditions ont dégénéré en stagnation […], une conséquence d’un mauvais usage de la liberté humaine qui a causé l’état de corruption. […] À l’indifférence et l’inertie qui ont provoqué la corruption doivent se substituer la résolution et l’énergie pour qu’à la fin apparaisse un nouveau commencement.» Yi King, principes de philosophie taoïste, traduit par R. Wilhelm

C’est ici que le spirituel (et non le religieux) rejoint la politique. Il est évident qu’une société où nous prendrions conscience en bas âge de la connexion profonde qui nous unit aux autres et de l’illusion de la séparation et de la solitude permettrait un tout autre déploiement des qualités et des faiblesses humaines. Mais sans tomber dans le dogmatisme idéologique et comportemental des sociétés tissées serrées… Après de multiples pseudos réformes de l’éducation, ce serait LA véritable révolution, à mon sens. Cette nouvelle relation à l’autre et à la différence, elle commence dans les cours d’école, là où se passe l’intimidation et au travail là où se vit le harcèlement. La culpabilité, la corruption, c’est aussi cela au quotidien. La récente polémique autour du clip College Boy du groupe français Indochine le montre par l’absurde. En attendant, en tant que parent, nous pouvons y voir dans notre famille et éventuellement dans le choix d’une école alternative. Dans le mouvement des Indignés, voilà aussi ce que j’ai entrevu et pressenti de beau, de neuf, d’une part, et les déceptions que j’y ai vécues d’autre part. Voilà ce à quoi je rêve. Je rêve aussi que je rêve. Dans mon rêve, je suis convaincue d’être dans la réalité. Dans la réalité, je me demande si je ne rêve pas. C’est le doute créateur.

Voir le rêveur de sa vie

Voir le rêve dans le réel

Montrer le réel dans le rêve.

*Au Québec, la commission judiciaire indépendante menée par la juge France Charbonneau sur le financement des partis politiques et les relations entre l’industrie de la construction, la mafia, les firmes de génie conseil et autres et les gouvernements municipaux et provincial fait la manchette quotidiennement depuis l’automne dernier. Un scandale n’attend pas un autre et a mené notamment jusqu’à maintenant à la démission des maires de deux plus grandes villes du Québec, soit Montréal et Laval.

Liens :

Au sujet de la corruption : « Je m’aperçois qu’il y a deux ou trois choses qui reviennent dans mes livres : le morcellement de notre perception du monde, ce qui rend difficile le fait de lui donner un sens; les comportements aberrants qui nous poussent vers l’autodestruction collective; le mélange de naïveté et d’aveuglement volontaire qui nous fait fermer les yeux sur nos comportements les plus délirants…» Jean-Jacques Pelletier

Le temps des récoltes est commencé 

Je ne sais pas encore si «je» peux parler au nom du peuple, si mes antennes sont assez aiguisées, mais certains indices, observations, sentiments, intuitions, alouette, me donnent à entendre que je peux au moins parler en mon nom, dans un état total de vase communiquant. J’imagine que ces réserves sont aussi mes dernières défenses devant un silence trop longtemps tenu en laisse, contrôlé maitrisé minimisé. Qui a dit qu’un peuple sans vocabulaire tombe dans la violence ?

Disons que mon histoire commence en octobre dernier dans les réunions du groupe de philo politique d’Occupons Montréal. Les mots sortent en désordre de ma bouche. Moi qui suis d’habitude lente et posée, je me surprends dans un pêle-mêle de phrases qui prennent naissance là, au rond point écho du métro Square-Victoria à Montréal, sous «la Place du peuple». Je ne me rendais pas compte à quel point j’avais accumulés ces mots, juste là sur le bord des lèvres, juste sur les confins de ma langue.

Quelques mois avant, une collègue avait dit «la politique ne m’intéresse pas !» Un silence gêné s’en était suivi. Puis quelqu’un avait parlé de ses rénos. J’avais seulement tenté timidement de soulever un sujet d’actualité. On était en pleine crise économique mondiale, personne ne comprenait vraiment la gravité et la nouveauté de la situation.

Maintenant, le bouchon a sauté et plus jamais nous ne retournerons à ce silence morbide de négation d’être collectif, même lorsque tout se sera calmé. Il y a eu avant. Il y aura après.

J’ai beaucoup souffert de ce silence politique, le mien, celui du peuple. En particulier du cynisme, de la détestation de soi, de l’indifférence alliée à l’inertie, recette implacable de la corruption, de ce genre d’usage sans conscience de la liberté humaine.

Puisque acculée au silence par le mensonge triomphant porté en valeur suprême de notre nouvelle (ou ancienne) aliénation postmoderne, personne n’avait osé s’y opposer. L’héroïsme n’était plus à la mode.  En même temps, je me disais, il n’y a aucune autre époque où j’aimerais  vivre. Alors quoi ? Et comme tout le monde se taisait, je ne rencontrais que peu de personnes…

Accumulation, accumulation… quel grain de sel a tout déclenché ? Ou juste le fruit était mûr et maintenant, il tombe ? Et la chute de l’empire est vertigineuse. Voilà son point faible, le clou sur lequel même «eux» pourront en partie devenir «nous» quand ils comprendront à quel pont ils se sont perdus eux-mêmes.

C’est le retour du refoulé. D’autres petits morceaux de lambeaux humains nous serons envoyés. C’est le repoussoir, l’image suprême de folie aliénante dans laquelle notre ‘civilisation’ tombée produit le mal être. Ça ne fait pas plaisir à écrire, mais lui c’est nous aussi. Quand on l’aura vraiment intégré, un autre grand pas sera franchi. En même temps, les alternatives se pensent et se vivent. «Dieu est mort» ça fait longtemps, mais n’a jamais cessé de vivre au plus secret de mon/notre âme. Quand les hommes et les femmes de cœur (re)commencent à prendre la parole de l’action, c’est qu’un autre pays est en marche, c’est que notre âme, exaspérée et famélique, a décidé de franchir le Rubicon, l’illusoire distance qui nous sépare de l’autre.

Dans le mouvement des Indignés, je découvre des jeunes super articulés, avec un fort désir spirituel hors religion consacrée, sensible au fait féminin et un fort besoin de fraternité avec, paradoxalement, une grande difficulté à faire des compromis. Choisir un resto à huit têtes peut devenir un sport extrême… Mais ça s’arrange, ce n’est pas incontournable. Les petits poussins ont grandi et n’ont plus besoin d’être couvés. Voilà donc ceux que notre gouvernement dénigre tant. Il a réussi assez bien sa campagne de division et de salissage avec le remplissage mur à mur d’«enfants gâtés», «consommateurs» ou «d’enfants-roi». Parents-rois, grands-parents rois, ai-je envie de répondre à mes parvenus, nouveaux riches de congénères ! Quand le pouvoir discrédite à ce point ses forces vives et l’avenir de sa nation, c’est qu’il a peur. Lorsqu’il (… joue à ?) se montrer temporairement incapable de négocier avec ses objecteurs de conscience, c’est qu’il est en fin de règne. Ça s’est déjà vu dans d’autres (r)évolutions.

Hey ! Ce sont sur mes enfants, nos enfants que tu tapes – vient pas me dire que les 3000 arrêtés ont tous commis un méfait ! J’étais là, j’ai vu comment se fait la création de la réalité, la mise en scène et le montage en épingle de la violence dans notre chère nation distincte si terriblement pacifique qu’on peut te faire perdre un œil pour t’obliger à rester pacifique…

Mais ça ne marche plus. Le peuple est scolarisé, plus éveillé, communique hors-réseau standard. La réalité a changé subitement. Les membres du gouvernement semblent dépassés. Ils regardent en arrière avec leurs œillères. Ils donnent l’impression d’être incapables de voir en avant un autre monde, incapables de voir venir les nouveaux risques. Ils sont tellement coupés d’eux-mêmes que c’en est tragique et dangereux.

Dans le mouvement Occupy et dans l’espace public, on cherche tout aussi tragiquement et radicalement à dépasser cette exclusion habituelle eux/nous. C’est très très difficile. Le cerveau résiste, ça demande une révolution de l’esprit – celle qui dépasse en profondeur toutes les autres qui se sont lamentablement transformées en tyrannie. Tyrannie du capital de la haute finance, du 1%, tyrannie de la ‘nomenklatura’ communiste ou pseudo, tyrannie des extrémistes religieux fanatisés islamistes, catholiques et ainsi soit-il. Aïe – on n’a pas fini avec ça, ce retour dans le continuum des incivilités aux extrémismes, dans la plus grande téléréalité émotionnelle de tous les temps. Ils ne sont pas l’apanage de ces nouveaux ou anciens rois. À court terme, j’espère que les plus radicaux dans le mouvement de contestation actuelle comprendront que s’ils continuaient plus loin, le peuple pourrait les lâcher et qu’ils risque de provoquer l’inverse de ce qu’ils recherchent = le backlash. À long terme, dans le très bon Abécédaire d’Hugo Latulippe, Serge Bouchard avance cette idée lumineuse : dans le corps humain, la nature a parié sur notre tête, «c’est la matière qui commence à réfléchir sur elle-même». C’est notre partie la plus développée. C’est notre conscience qui évoluera dans le temps, pour notre survie.

*/*

Quand le même jour, une ministre de la ‘culture’ confond et associe publiquement, sans l’ombre d’un doute et au nom d’une «grande, grande, grande partie des Québécois», le carré rouge avec la «l’intimidation, la violence» et qu’un directeur de F1 fait l’apologie du dictateur comme mode de gouvernance, c’est qu’ils sont encore capables de se regarder dans le miroir le matin en se levant parce qu’ils ne se rendent pas compte qu’il n’y a plus de miroir. On se dit que la dérive est commencée et on désespère de voir sur quel point aveugle nos dirigeants élus par le peuple veulent nous faire croire que nous sommes tombés, et dans quel trou noir démocratique nous nous étions enfoncés. En même temps, c’est sans doute la condition nécessaire pour qu’une comète fulgurante en sorte. Je suggère une nouvelle image dans les prochaines manifs : une lampe de poche dirigée vers un petit miroir. De plus, j’ai remarqué que depuis que je porte le carré rouge dans l’espace public, je reçois et je donne plus d’aide. C’est peut-être seulement une coïncidence, mais ça me donne l’idée qu’une fois la grève vraiment terminée, leurs porteurs et leurs porteuses affichent leur ‘service social’ en continuant à porter le carré rouge. Pour la mémoire, bien sûr, mais aussi comme citoyens engagés et disposés dans le rue à des gestes civiques pour aider les autres, pour bénéficier des apprentissages de cette magnifique lutte sociale.

Pour sa résolution, un changement d’interlocuteurs pourrait sans doute aider. En ’70 et en ’90, les gouvernements libéraux ont négocié avec des adversaires armés; il y a eu mort d’homme. Le dénouement de ces deux crises est très instructif. Les libéraux négocieront avec les étudiants nus pour leur plus grande accessibilité à l’université. Les libéraux joueront peut-être la carte du sauveur juste avant les élections… En attendant, s’il vous plait, venez m’arrêter avec mon petit carré rouge porté sur mon cœur.

9-12 juin 2012

P.S. Voir le lien en bas de page du magnifique vidéoclip du groupe québécois Mes aïeux.

Voir aussi http://www.avaaz.org/fr/la_fin_de_limpunite_des_banquiers_fr/?cotMxab

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