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1re Nuit debout Montréal 28-04-16. Crédit photo: Robert Bertand

1re Nuit Debout Montréal devant le consulat français, en solidarité avec le mouvement à Paris. 28-04-16. Crédit photo: Robert Bertrand

Le mouvement de la Nuit Debout parisien (voir mon autre billet à ce sujet*1) s’est maintenant étendu à d’autres villes françaises et européennes, puis sur tous les continents voir : https://www.facebook.com/NuitDebout/photos/a.1707228729555023.1073741828.1707017119576184/1727093247568571/?type=3&theater

Nuit Debout s’étend maintenant depuis le 28 avril à Montréal, à travers notamment le réseau d’Occupons Montréal. Voir https://www.facebook.com/NuitDeboutMontreal/?fref=ts

À la suite des mouvements sociaux des quinze dernières années avec le mouvement altermondialiste, les Indignados, Occupy et les Carrés rouges, le mouvement Nuit Debout s’attache, tout comme Occupons Montréal en 2011-12, au désir d’horizontalité (le refus de s’instituer en ligne hiérarchique de décision et d’avoir un leader, voire le refus de devenir une nouvelle institution politique et une forme de la démocratie directe via des assemblées générales fréquentes), aux préoccupations sociopolitiques larges peu ou pas formulées en revendications précises et à une soif et à un apprentissage de la prise de parole sur la place publique. Ce refus (pour l’instant) de devenir un mouvement structuré constituait à Occupons Montréal une partie importante des discussions et il a été un point chaud de plusieurs mouvements politiques spontanés depuis au moins à fin des années 1960 : ce dilemme ne date pas d’aujourd’hui ! Ce refus avait alors été notamment critiqué par des féministes qui y voyaient une dispersion de précieuses énergies et un paradoxal danger de récupération (voir mon bilan d’Occupons Montréal au https://evemarieblog.wordpress.com/2012/09/16/occuponsmontreal-bilan/ )

Le journal Le Devoir a également consacré deux articles à ce mouvement en fin de semaine au http://www.ledevoir.com/international/europe/469598/entrevue-une-transformation-en-un-mouvement-social-structure-parait-difficile et http://www.ledevoir.com/international/europe/469597/france-nuit-debout-il-faut-que-ca-reste-souple et Radio-Canada au http://ici.radio-canada.ca/emissions/desautels_le_dimanche/2015-2016/

Nuit debout affiche

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Pour poursuivre votre réflexion sur les groupes de conversation à la base de ce type de  mouvements, voyez mon billet d’histoire au https://evemarieblog.wordpress.com/2012/09/13/histoire_conversation_salons_groupe-de-discussion/

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*1 evemarieblog.wordpress.com/2016/04/02/nous-etions-endormis-et-nous-nous-reveillons-disent-les-indignes-francais/

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Totalement ignorés par les médias québécois, des indignés en France sortent depuis 3 nuits intitulées initialement « Le 31 mars, on ne rentre pas chez nous » ou sur Twitter #NuitDeboutParis. Source : Le Monde, 01-04-16. Voir ici

Des centaines de personnes se sont réunies en assemblée générale, place de la République à Paris,  hier soir vendredi 1er avril 2016, pour la deuxième soirée d’affilée, #Nuit Debout.

Dans le sillage des Indignés espagnols de Podemos, d’Occupy Wall Street (ici localement : Occupons Montréal) ou du printemps arabe, le collectif improvisé Convergence des luttes (1), dont de nombreux étudiants en grève, a appelé sur les réseaux sociaux à une «Nuit debout. On ne rentre pas chez nous». Ils manifestent depuis 3 nuits pour contester une loi libéralisant le Code du travail français en diminuant notamment le filet social. Cette loi veut notamment favoriser les ententes locales avec les employeurs, ce qui pourra affaiblir encore davantage les travailleurs précaires et les jeunes avec de nouvelles mesures visant par exemple à diminuer le salaire des heures supplémentaires et visant à affaiblir les syndicats (VOIR ICI)  (2). En même temps, des discussions sur le système capitalisme et le sauvetage des banques ont lieu.

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Nuit Debout du 31 mars 2016. Crédit photo : Revelli-Beaumont/SIPA

Des manifestations ont aussi donné lieu à des échauffourées avec la police… avec la technique de répression de la «souricière» contre des manifestants pourtant pacifiques, comme nous l’avons vu qu’à l’écœurement pendant le Printemps érable ici au Québec en 2012 et après. À noter aux nouvelles de France1 ce pm qu’un policier qui a manifestement abusé de ses forces dans une de ces manifestations contre la loi Travail la semaine dernière en frappant un lycéen (3), vient d’être retiré de ses fonctions pendant l’enquête. Il peut être passible de trois ans de prison.

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En parallèle, et à la suite des attentats de Paris de novembre dernier, cette nuit (2-3 avril), la mairesse de Paris (les Français disent « maire » pour une femme…) Anne Hidalgo invitait à la discussion et à la réflexion publique dans la rue et autres lieux publics. (4)

Pour approfondir la réflexion, voir aussi l’économiste du CNRS Frédéric Lordon qui parle de la «violence néolibérale» de la nouvelle loi Travail :

La fin du discours de Lordon est-elle surprenante pour vous ?

Oui et non pour moi : axée sur une philosophie nihiliste de la catastrophe, est-ce vraiment le seul moyen pour sortir de l’impasse politique-économique-sociale ? Oui c’est surprenant, car il s’agit d’une approche destructrice et pour laquelle on a assez peu conscience des conséquences sur nos vies; non pas très surprenant, car on entend de plus en plus souvent, au Québec aussi, cet appel désespéré, en particulier chez les jeunes dans la 20taine et la 30taine ne voyant pas d’issues, dans un ras-le-bol.

Comme je l’ai exprimé maintes fois sur ce blogue, en appeler d’une prise de pouvoir par un nouveau groupe ne changera rien sur le fond. Même les meilleurs intentionnés reviendront vite aux mêmes mauvaises habitudes du pouvoir : les mêmes travers personnels amèneront aux mêmes résultats. Il faut aussi et surtout chercher dans l’âme humaine : qu’est-ce qui amène les gens à voter de telles lois, à taper gratuitement sur des manifestants, à voler l’argent des épargnants dans les banques grâce à une économie spéculative, etc., etc., etc. ? Qu’est-ce qui amène l’humain, une fois «arrivé» à son petit pouvoir, à agir comme cela ? Et vous et moi, dans nos relations humaines de tous les jours?

Tant qu’une masse critique de personnes n’aura pas trouvé/compris clairement des réponses communes à ces questions, nous serons condamnés à tourner en rond comme des rats en cage, en pensant qu’un simple changement de gouvernement apportera une meilleure vie collective. À mon humble avis, une autre rÉvolution est à faire : celle de tenir compte de ces travers inéluctables des comportements humains dans une autre structure politique et économique à échelle humaine et se rappeler que les sciences économiques sont d’abord et avant tout une science humaine… C’est aussi cela le message d’Occupy.

Cette réflexion sur la nature humaine en politique a pris progressivement forme au XXe siècle en Asie. Dans le message de communication non violente de Gandhi et plus récemment dans le message de Aung San Suu Kyi, alors qu’elle était en détention surveillée au Myanmar (Birmanie), mais aussi dans la vieille philosophie millénaire chinoise taoïste.

« La révolution est essentiellement celle de l’esprit. » « La vraie liberté, c’est de ne pas vivre dans la peur.» Aung San Suu Kyi

« Les révolutions politiques sont chose excessivement grave. On ne doit les engager qu’en cas d’extrême nécessité, quand il ne reste plus d’autre issue. Tout le monde n’est pas appelé à une telle action, mais seulement celui qui a la confiance du peuple, et il ne l’entreprendra que si les temps sont mûrs. Il faut dans une telle affaire procéder de la façon correcte de manière à réjouir le peuple et à éviter les excès en l’éclairant. On doit en outre demeurer exempt de toute visée égoïste et venir réellement en aide aux besoins du peuple.» Yi King. Le livre des transformations (trad. De Étienne Perrot)

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3e Nuit debout du «33 mars» 2016

 

Voir aussi le blogue «Les indignés du Québec» au https://lesindignesduquebec.wordpress.com/2016/04/02/les-indignes-de-france-feront-ils-tomber-le-gouvernement/

3 avril

Selon le journaliste Pierre Tremblay, du média alternatif québécois Ricochet, le groupe Nuit Debout-Convergences des luttes est «associé à l’organisation altermondialiste ATTAC, l’association DAL («Droit au logement») et le syndicat français Sud-PTT.» https://ricochet.media/fr/1057/nuit-debout-symbole-de-lindignation-francaise

Inspirés par le carré rouge québécois en feutrine et 2005 et 2012, le symbole est devenu un rectangle rouge, comme la forme du livre du code civil dont les participants dénoncent la réforme.

Le scandale des paradis fiscaux Panama papers, dévoilé par un consortium international de journalistes d’enquête (ICIJ – dont au Canada CBC/Radio-Canada et le Toronto Star) sort. http://www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/467197/panama-papers?utm_source=infolettre-2016-04-04&utm_medium=email&utm_campaign=infolettre-quotidienne

Les riches et les puissants de ce monde, dont des banques et des hauts dirigeants de divers pays (sauf aux États-Unis ?!?) y sont notamment dénoncés. Cela donne encore plus de crédibilité aux économistes ou mouvements comme ATTAC,  Occupy et maintenant Nuit Debout qui dénoncent ce genre d’activités financières à l’abri des impôts pendant que le peuple souffre notamment des politiques d’austérité et de coupures budgétaires, de lutte au déficit et de lois qui l’appauvrissent toujours plus partout dans le monde !

les panama papers

Au Canada, ce scandale des panama papers qui vient de sortir, révèle que la «Banque Royale du Canada (RBC), [qui] aurait créé plus de 370 sociétés-écrans, surtout au Panama et aux îles Vierges britanniques.» (Le Devoir). Au Québec, seules les coopératives bancaires des Caisses Desjardins n’ont aucun actif dans les paradis fiscaux. Je viens d’entendre dans une entrevue un économiste à Radio-Canada : il disait que le Québec perd 3.5 milliards de dollars par année en revenus dans les paradis fiscaux ! À ce jour, le consortium ICIJ a dénombré pas moins de 109 entreprises québécoises qui placent leur argent dans les paradis fiscaux. Un journaliste économique réputé de la SRC a dit qu’entre le placement légal et illégal, la ligne est mince. Une fois placés légalement leurs avoirs, des entreprises «oublient» de les déclarer à leur pays d’origine et négligent de payer les impôts qui devraient revenir au peuple pour des services sociaux de meilleure qualité.

Combien de milliards, pendant toutes ces années, nous ont-il échappés ainsi ? Pas étonnant de voir le système d’éducation, de santé et autres se détériorer si rapidement et à ce point ! Et pendant ce temps, ces services se privatisent, les entreprises sont doublement «gagnantes»… sans réaliser qu’elle finiront par tout perdre quand elles finiront pas faire faillite quand la grogne populaire éclatera vraiment ! Pas besoin d’être devin ou docteur en sociologie pour voir que nous sommes très près de ce point de non retour si des mesures très sérieuses ne sont pas prises par nos gouvernements (en partie eux-mêmes corrompus par ces mêmes intérêts avec le trafic d’influence et le financement illégal des entreprises…)  pour récupérer l’argent volé au peuple !

Sur les effets de ces opérations d’avarice, voir https://www.youtube.com/watch?v=F6XnH_OnpO0

8 avril

Le mouvement continu et s’élargit ! Voir les commentaires.

16 avril

J’entends des versions contradictoires. M. Seymour, prof à l’UdeM, dit que le mouvement a duré 10 jours et touché 60 villes françaises. Il ne dit pas qu’il a touché quelques villes européennes aussi. Puis j’entends le soir une entrevue avec un militant qui commence sa 1re journée de Nuit Debout à Bayonne en France, dans une émission d’information de Radio-Canada. Vraisemblablement la 2e version est plus exacte, mais je n’ai pas le temps de vérifier maintenant. À suivre… La bonne nouvelle est que les médias traditionnels commencent ici à s’y intéresser 2 semaines plus tard…

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(1) http://www.convergence-des-luttes.org/

(2) http://www.lemonde.fr/videos/video/2016/04/02/la-loi-travail-expliquee-en-patates_4894397_1669088.html

(3) http://www.lemonde.fr/societe/video/2016/03/24/manifestations-contre-la-loi-el-khomri-un-lyceen-violemment-frappe-par-la-police-l-igpn-saisie_4889756_3224.html

(4) http://www.lemonde.fr/politique/article/2016/03/25/a-paris-hidalgo-veut-refaire-le-monde-la-nuit_4890357_823448.html

 

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« Quand chaque femme fait honneur au Soi, de la façon la plus dépouillée possible, l’énergie créatrice devient disponible pour l’ensemble, et cette énergie contribue aux changements qui soutiennent les transformations de l’humanité. Lorsque les femmes ne seront plus perdues, à demander aux autres de leur dire ce qu’elles devraient faire ou comment elles devraient vivre, il y aura de grands changements dans notre monde » Jamie Sans, «Treize mères originelles»

« L’inhumanité infligée à un autre détruit l’humanité en moi. » Emmanuel Kant

 

Je vous propose ici de (pour)suivre une réflexion sur le pouvoir dans les groupes, pour faire suite à une publication à la une d’aujourd’hui du journal Le Devoir (Montréal) qui se penche sur une des stratégies d’empowerment (ou libération de l’aliénation du peuple) : « Se libérer sans vous, se libérer de vous » (1) et pose des questions sur les actuelles imprécations du «Vivre ensemble».

En revenant sur une réflexion et expérimentation à ce sujet vécue au sein de la mouvance Occupy / Occupons Montréal en 2011-2012, la question du pouvoir se pose notamment dans la mixité ou non-mixité des (sous-)groupes militants. Question pour laquelle j’avais des sentiments tiraillés. Autrement dit, quelles sont les circonstances qui font qu’on choisit délibérément de militer dans un groupe non-mixte, comme un groupe de femmes, un groupe de Noirs, un groupe autochtone, un groupe gay ou queer, et même certains syndicats, etc., bref toutes ces «minorités» marginalisées où on vit, d’une manière ou d’une autre, une forme d’oppression face à la majorité ou à un groupe dominant, que ce soit l’exclusion sociale comme le sexisme, le racisme ou l’homophobie ou encore l’exclusion économique, politique ou religieuse. Vaste question…

J’aimerais alors partager ici d’abord quelques extraits significatifs de cet intéressant article du Devoir (1) que voici, suivi de mon billet.

« Constamment déçus par l’idéal d’une société  ‘juste’ qui leur est projetée encore davantage en ces temps de crise et de paupérisation, certains groupes pensent plutôt l’émancipation comme « la séparation d’une société fausse ». Ségolène Roy, blogueuse

« De telles pratiques peuvent mettre à l’abri certaines petites communautés pendant une période, mais à la longue, elles tendent à pénaliser les personnes qui en font partie en les privant de réseaux sociaux performants et en limitant la mobilité sociale.» Pierre Anctil, prof d’histoire, Université d’Ottawa

 

Quelques grands-mères et un grand-père font le résumé de leur cercle de parole.Crédit photo : Vincent-René

Quelques grands-mères font le résumé de leur cercle de parole puis plus âgé grand-père clôt la journée par un dernier témoignage, lors du cercle autochtone/non autochtone MITSHETUTEUAT, avril 2014. Crédit photo: Vincent-René

« Greg Robinson tempère en disant que ‘c’est un argument fort de demander comment les [personnes racisées] peuvent espérer mériter le respect ou l’égalité si elles n’ont pas les moyens de gérer leur propre mouvement. En revanche, c’est un argument fort de dire qu’on ne casse pas l’exclusion raciale par un mouvement exclusif.’» G.R., professeur d’histoire, Université du Québec à Montréal

« En tant que membre du groupe dominant, il est difficile pour les hommes cisgenres (nés de sexe mâle et s’identifiant au genre masculin) qui souhaitent se joindre au mouvement [féministe] de comprendre le refus de leur présence par les féministes. Car grandir et évoluer en tant qu’homme n’inclut pas – ou très peu- l’expérience de refus ou de rejet.» Sophie Chartier, journaliste, Le Devoir

Cercle afroaméricain. Angela Davis wanted_Black Panthers

Black Panthers

Une fois par année, le collectif radical Les Hyènes en jupons fait une manifestation non mixte à Montréal et les femmes reçoivent dans la rue des salves d’insultes misogynes de la part des passants et des policiers :

« À la question ‘pourquoi ça dérange ?’ Laura (nom changé) hésite. ‘Je pense que la non-mixité politique fait voir aux hommes qu’ils risquent de perdre certains privilèges.» « On l’utilise [notre groupe de femmes non mixte] comme lieu de ressourcement ». Laura, militante, Les Hyènes en jupons

Dans les groupes non mixtes (safer spaces), « On gagne des espaces intimes de confiance. Mais attention, les groupes non mixtes ne sont pas nécessairement dénués d’oppression. Il reste des rapports de pouvoir et il faut sans cesse les remettre en question.» Stéphanie Mayer, chercheuse en sciences politiques à l’Université Laval (2)

« Toutes trois soutiennent qu’il est important de remettre en question fréquemment les tactiques.» Sophie Chartier, journaliste, Le Devoir (1)

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1re assemblée générale d’Occupons Montréal au Square Victoria, rebaptisé «Place du peuple», 2011

La mouvance Occupons Montréal a expérimenté et réfléchi aussi sur cette façon de militer, et dont voici un résumé (3) :

– Concept d’espaces sécuritaires (safer spaces) pour soi et entre-sois : modèles de justice communautaire ou réparatrice (ni policière ni étatique), analyse et dénonciation de l’oppression vécue dans notre propre organisation : comment changer les dynamiques de pouvoir ? Sortir de l’aliénation par notre prise de conscience, on arrive enfin à ce niveau où on est prêt à développer une méthodologie concrète.

– Sortir de la culture l’hyper sécurisation pour exister dans l’espace public et psychique; trouver un équilibre entre sécurité/insécurité. Se défaire de la peur aussi qui nous est inculquée par le gouvernement et autres, en donnant une réponse originale à la violence de la marginalisation.

 

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Assemblée générale d’Occupons Montréal. Fabrice Marcoux, Mikelaï Cervera et Ben Godin anime un cercle sur les «Engagements», réflexion menée par le Comité de philosophie politique, 2012. Crédit photo: Ève Marie

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J’ajoute aujourd’hui ma réflexion et expérience sur le tissus social et la communication nonviolente qui a muri sur ce sujet.

Ce qui me frappe d’abord dans ces analyses, c’est l’absence complète de référents intra-personnels. Toute l’analyse est axée sur des dynamiques interpersonnelles, sociales ou politiques, au mieux groupales. Pourtant, ce sont aussi des individus qui exercent ce pouvoir. En effet, pourquoi toujours cette dichotomie tellement binaire entre sociologie et psychologie ? Dans quelle aliénation les relations de pouvoir nous mènent-elles ? Comment s’en sortir ? N’y a-t-il pas lieu de s’interroger sur les sources de ces relations de pouvoir ? Si tous les humains ont, certains plus que d’autres il s’entend, à un moment ou à un autre, vécu une relation de pouvoir avec un autre ou des autres, soit comme oppresseur, soit comme opprimé, soit les deux en même temps, n’est-ce pas là aussi un reflet de notre propre esprit et de la façon dont nous nous traitons nous-mêmes, soit la domination d’une partie notre psyché (l’ego par exemple) sur une autre partie? N’y a-t-il pas lieu de se demander comment une telle mécanique (?) se développe dès l’enfance et si elle n’est pas, à son tour, encouragée par certaines postures ou dynamiques familiale, sociale ou politique ? N’y a-t-il pas lieu aussi de chercher aussi du côté des neurones-miroirs qui seraient à la base du développement des langues humaines et du développement de l’aversion, de l’empathie et du désir mimétique (4) ?

Si la fin du XXe s. et une partie de XXIe siècle sont et seront dominés par une forte recherche identitaire menant à la fois à des évolutions individuelles ou nationales ET à des dérives communautaristes, voire sectaires, voire terroristes, il y a fort à parier que ce champ de recherche, d’expérimentation et de philosophie qui, pour l’instant, n’est que l’apanage d’avant-gardes, deviendra un thème fort de notre siècle si bouleversé.

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J’en profite pour remercier l’artiste, poète et militante Koby Roger Hall pour m’avoir fait connaitre ce concept de «safer spaces» et ces pratiques pour la 1re fois, lors d’une réunion bilan d’OM. Elle a tenu, notamment, avec Frédéric Biron Carmel et la galerie SKOL  un site d’«archives vivantes » d’Occupons Montréal. Plus de détails au http://skol.ca/wp-content/uploads/2012/08/feuillet_koby_fred_angl1.pdf et https://www.facebook.com/occupymontreal/posts/143543362450865 et http://www.rcaaq.org/html/fr/actualites/expositions_details.php?id=15600

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(1) Texte au complet au http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/457146/se-liberer-sans-vous-se-liberer-de-vous

(2) Auteure du mémoire « Du ‘nous femmes’ au ‘nous féministes’ : l’apport des critiques anti-essentialistes à la non-mixité organisationnelle »

(3) Voir mon billet du https://evemarieblog.wordpress.com/2012/09/16/occuponsmontreal-bilan/ et publié également dans la revue Possibles, au http://redtac.org/possibles/category/du-printemps-arabe-au-printemps-erable-un-nouveau-cycle-de-luttes-sociales-vol-36-no-2-hiver-2013/section-i-du-printemps-arabe-aux-indignes/

(4) 1996, Giacomo Rizzolatti et Corrado Sinigaglia, http://www.agoravox.fr/actualites/technologies/article/neurones-miroirs-i-une-decouverte-48805 :

«Chez l’homme, on a observé la présence des neurones miroirs dans le cerveau encore immature du jeune enfant. Et chez l’adulte, ces réseaux miroirs apparaissent comme bien plus développés que chez les autres primates. Ce détail semble anodin et couler de source puisque le cerveau de l’homme est bien plus gros que celui des singes. Mais le fait que les neurones miroirs y soient très développés n’est pas fortuit. Car tout dispositif naturel possède une contrepartie fonctionnelle et si ces neurones sont présents en nombre, c’est sans doute parce qu’ils ont un lien avec ce qui sépare l’homme de l’animal. La raison et le langage aurait dit Aristote. Et plus généralement, l’intersubjectivité. »

«Voici ce que déclare Robert Sylvester, écrivain des sciences « La découverte des neurones miroirs est absolument renversante. C’est aussi la découverte la plus importante et elle est pratiquement négligée parce qu’elle est si monumentale que nul ne sait qu’en faire »

«Le neurone miroir est en fait multifonctionnel. Et semble fonctionner selon trois modes, le négatif, suscitant l’aversion et donc, porteur de différenciation ; puis le neutre, disons la cognition empathique, détachée de force attractive ou répulsive ; enfin le positif, lieu où le désir se fait mimétique et où le danger de conflit se dessine. »

«Il existe une sorte de mécanique, voire de dialectique des miroirs. En fait, un processus de renforcement, de surenchère, que Bateson avait du reste découvert dans les conflits»

«Et les oiseaux ? N’avons nous pas un mécanisme de ce type [mimétisme] lorsque deux moineaux se disputent une miette de pain ? Et aussi dans la genèse des langages que ces subtils animaux ont pu déployer pour communiquer à travers le champ. Ce qui nous ramène à l’homme et une question sur l’origine du langage. Selon Rizzolatti, les mécanismes miroirs font que des actions deviennent des messages sans médiation cognitive (sous entendu, rationnelle) Si bien que le mécanisme miroir pourrait être à l’origine de la genèse du langage. En permettant notamment qu’un message émis devienne pertinent pour son récepteur. »

Daniel Goleman, auteur de «L’intelligence émotionnelle» a aussi beaucoup aborder ce sujet des neurones miroir dans son livre.

 

 

 

Effet noir

Effet noir 1. Crédit photo : Ève Marie

Quiz. J’ai fait exprès de ne pas mettre le titre entre guillemets. Pour que vous pensiez d’abord, peut-être, que je parle du monde d’aujourd’hui. Mais non, alors, qui a pu écrire cela ? Et surtout à quelle époque, et où ? Voyons encore :

«Tous ces enfants étaient des gouttes de sang brûlant qui avait inondé la terre; ils étaient nés au sein de la guerre, pour la guerre. […] Ils n’étaient pas sortis de leurs villes, mais on avait dit que par chaque barrière de ces villes on allait à une capitale d’Europe. Ils avaient dans la tête tout un monde; ils regardaient la terre, le ciel, les rues et les chemins; tout cela était vide, et les cloches de leurs paroisses résonnaient seules dans le lointain.»

Alors qui… ? Essayons encore de trouver.

«Trois éléments partageaient donc la vie qui s’offrait alors aux jeunes gens : derrière eux un passé à jamais détruit, s’agitant encore sur ses ruines, avec tous les fossiles des siècles de l’absolutisme; devant eux l’aurore d’un immense horizon, les premières clartés de l’avenir; […] le siècle présent, en un mot, qui sépare le passé de l’avenir, qui n’est ni l’un ni l’autre et qui ressemble à tous deux à la fois, et où l’on ne sait, à chaque pas qu’on fait, si l’on marche sur une semence ou sur un débris.

Voilà dans quel chaos il fallut choisir alors; voilà ce qui se présentait à des enfants pleins de force et d’audace, fils de l’empire et petits-fils de la révolution.»

Magnifique, n’est-ce pas ? Vous avez deviné au moins l’époque ? L’absolutisme, ici, c’est celui du roi, les guerres sont les campagnes napoléoniennes en Russie et en Égypte, et la révolution, c’est la française de 1789.

Alfred de Musset, vers 1840, France

L’auteur : un «romantique» (1) par excellence, Alfred de Musset, dans «Confession d’un enfant du siècle, 1836 (sous le retour du dernier roi de France, le prince Louis-Philippe 1er).

N’est-ce pas troublant, ces retours de cycle, mais un pas plus loin, non pas la répétition défaitiste de l’histoire, mais une spirale qui repasse par le même endroit, mais sur un point supérieur ou inférieur ?

Notre monde en ruines. Si vous ne l’aviez pas encore constaté, soit vous vivez sur une autre planète, dans une bulle très fermée, soit vous êtes si occupé(e) par votre travail que tout le reste n’est que déni ou ignorance, soit… et quoi encore? Dans d’autres articles, j’ai eu l’occasion de traiter de la vision du «verre à moitié plein », d’un monde qui annonce à peine déjà quelques lueurs non pas d’espoir, car je suis marquée par ma génération du «no future», mais d’un refus du défaitisme et de la résignation au pire.

Somnifères, antidépresseurs, tranquillisants. Les vrais dangers. Crédit photo : Nouvel Obs

Somnifères, antidépresseurs, tranquillisants. Les vrais dangers. Crédit photo : Nouvel Obs

Les ruines d’aujourd’hui, c’est le regard tout aussi vrai du « verre à moitié vide ». De la consommation de tranquillisants et d’antianxiogènes qui augmente chaque année à vitesse exponentielle depuis les années 1950. Aliénation galopante ? De la moitié du monde qui n’est pas encore complètement respectée. De l’environnement qui est si détruit que même l’évocation de la fin de l’espèce humaine est régulièrement mentionnée dans des conversations sans faire sourciller!

Occupy 99% afficheDénoncés par les Indignés du mouvement Occupy dans le monde entier, les forces du marché capitaliste et les membres du 1%, principaux pollueurs de la petite planète ont perdu leur empathie pour les plus faibles à cause de leur avidité matérialiste. L’entrevue avec un de ses représentants connus, l’homme d’affaires torontois Kevin O’Leary (vedette des émissions Dragons’ Den et Shark Tank et auteur du livre (en traduction) Toute ma vérité), à l’émission québécoise «Tout le monde en parle», disait justement et sans sourciller, parfaitement convaincu dans son déni : «don’t change nothing», et… oubliais d’ajouter : for  me.

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Cacerolazo contre le FMI et le gouvernement et toutes les banques en faillite, Argentine, 2001, 2002.

Et ces millions de gens qui ont perdu leur fonds de pension en Argentine en 2002 (coupes du FMI), et ces milliers de Canadiens et autres, comme ma tante, qui ont perdu leurs économies durement gagnées lors de l’éclatement de la bulle Internet en 2000, ou ces millions qui ont perdu leur maison lors de la crise des hedge fund spéculatifs de marché aux États-Unis en 2008? Et les sans-abris dans nos pays riches… n’est-ce pas un scandale en soi! Et… et … et… la corruption des élites, des partis politiques? Et le cycle de plus en plus rapide des crises économiques ? Etc. Un tel égocentrisme force le dégoût et nous fait revenir au temps du Musset et des débuts du capitalisme sauvage.

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Manifestant pendant Occupy Wall Street, New-York, 2011

À la défense de ce capitaliste O’Leary cité plus haut, à la seule question non complaisante de l’animateur de télé Guy A. Lepage, il s’est cependant montré en désaccord avec le type spéculatif d’investissement en bourse, mais sans relever la contradiction dans son discours.

Des ruines, de grandes blessures au tissu social et humain… avec, entre autres, nos trop nombreuses relations jetées au moindre orage ou, à l’inverse, construites sur le mensonge et le profit personnel, gardant un silence politiquement correct sur les petits ou grands malaises vécus. Un jeune noir disait hier à ses amis, dans le métro, qu’il voulait quitter le Québec, l’Amérique pour aller vivre dans le Sud, là où les gens sont «plus humains», là où la société n’est pas basée sur «la paranoïa». Plus qu’un brin de vérité dans cette dure critique… Il disait aussi qu’il n’avait pas demandé à naitre ici parce ses lointains ancêtres avaient été amenés de force comme esclaves! Combien de générations cela prend-il pour se sentir intégré à une société ? Sur fond de tension identitaire, donc, autre ruine de notre époque. Aller plus au sud ? Évidemment le syndrome du plus beau dans le jardin du voisin est un piège à éviter… Plutôt : qu’est que je peux faire pour améliorer ou changer les choses ici, dans le pays où je vis, au lieu de la fuite en avant, car ailleurs, ce sont d’autres problèmes, républiques de bananes, et corruption endémique sous le soleil.

Manif avril 2012

Manif du printemps étudiant à Montréal, 2012. Contre les frais de scolarité. Virage à droite.

Cet «immense horizon» de Musset me fait penser aussi à ce qu’a vécu la génération des baby-boomers. Ils ont aussi connu cette internationalisation rapide avec les nouveaux moyens de communication. Puis, ont déchanté, pour la plupart, en atteignant la quarantaine ou la cinquantaine, devenant trop souvent plus égoïstes que ceux qu’ils avaient dénoncés jadis. On n’a qu’à penser à leur discours en 2012 contre les « enfants-rois » de la génération Y et contre les «carrés rouges» que le gouvernement québécois a faussement associé pendant des semaines «à la violence et à l’intimidation»… Eux qui refusaient, il y a deux ans, dans une grève historique, l’augmentation des frais de scolarité. En effet, depuis les années d’études des boomers, les frais de scolarité ont connu une augmentation largement supérieure à l’inflation, soit plus de 625 % (soit ±300$/cours universitaire). Et ces boomers critiques ont oublié que c’est toute la société qui avait payé pour leurs études universitaires entre 1968 et 1989  à… 50$ par cours. Heureusement, ce conflit (devenu par ailleurs crise sociale des «casseroles» par des lois antimanifestations) ne s’est pas transformé en fracture générationnelle, car de nombreux ainés les ont aussi supportés et encouragés. Mais quand la police tire et emprisonne nos enfants qui demandent à grands cris un meilleur accès à l’éducation, on se dit qu’il y a en effet quelque chose de pourri dans notre royaume.

Les Séguin

Les Séguin, 1975.

Et le titre ? Ne vous fait-il pas penser à une chanson, un classique des jeunes boomers des années ’70 au Québec, « Enfants d’un siècle fou » du groupe Les Séguins ? Voir http://www.youtube.com/watch?v=zDKaF4qgJco

« Semence ou débris ?» : voilà une question très contemporaine, finalement!

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Mes forts crocus, vivants sous la neige, en mars 2010, Montréal. Crédit photo Ève Marie

_________________________

(1) Le romantisme est une période littéraire, musicale et picturale européenne, exprimée par le mal de vivre de deux générations, que l’on situe généralement entre 1800 et 1850. «Le peintre ne doit pas seulement peindre ce qu’il voit devant lui, mais aussi ce qu’il voit en lui-même.» Caspar David Friedrich

La revue québécoise Possibles vient de mettre en ligne tous ses articles de leur numéro de février 2013 sur Occupons Montréal/Occupy et les grèves étudiantes : «Du printemps arabe au printemps érable. Un nouveau cycle de luttes sociales». Voir http://redtac.org/possibles/category/du-printemps-arabe-au-printemps-erable-un-nouveau-cycle-de-luttes-sociales-vol-36-no-2-hiver-2013/section-i-du-printemps-arabe-aux-indignes/

On y retrouve, entre autres, un article de l’auteur de Noir Canada Alain Deneault, un témoignage des activistes à Occupons Montréal François Genest et feu Wassim Al Ezzi avec une analyse du mouvement , mon bilan sur Occupons Montréal, mon texte sur la tricoteuse du peuple et de mes poèmes.

À noter qu’un numéro sur le capitalisme est en préparation pour l’automne 2013.

Dernières nouvelles. Des activistes d’Occupons Montréal sont encore en action. Il y a eu une occupation nomade du groupe de quartier Occupons le cœur de l’ile avec deux jours au parc Molson au début juillet 2013.

«Dans cette société, on ne peut pas vivre sans être coupable, sans être corrompu par cette manière dont on vit ensemble, par cette manière dont on exploite les autres. En fait, tout est une question de degré. Il y a des gens qui sont responsables de la misère à un plus haut degré et d’autres qui le sont en se taisant, en adoptant un silence qui les rend coupables. Cela dit, il ne faut pas être trop déprimé par rapport à ça. Parce que c’est aussi une tactique de la politique de nous faire penser que nous sommes le problème, alors que c’est la structure corrompue dans laquelle nous vivons qui est la source de tous ces dérèglements.»

le metteur en scène allemand Thomas Ostermeier, de passage à Montréal au FTA pour monter

la pièce phare du Norvégien Henrik Ibsen « Un ennemi du peuple ».

Detail of photograph taken in 1900 of...

English: Detail of photograph taken in 1900 of Henrik Ibsen. (Photo credit: Wikipedia)

À première vue, à la première lecture, j’applaudis cette vision qui me semble vraiment pertinente… Mais en relisant, je me rends compte que si je suis en accord avec les tenants, je diverge assez sur les aboutissants. À travers Ibsen, Ostermeier dit que nous, les humains, ne sommes pas le problème, c’est plutôt la structure politicoéconomique, le capitalisme, qui nous rend mauvais, qui nous détourne de ce que nous devrions être. En effet, j’abonde en ce sens : c’est  ce système qui favorise deux des poisons mentaux de l’humain : l’égoïsme et l’avidité. On se rend de plus en plus compte à quel point il nous détruit parce qu’il détruit l’environnement dont nous sommes issus. Mais encore ? Est-ce LE point final après quoi tout a été dit? Quel autre système socioéconomique aurait favorisé une meilleure humanité ? La monarchie ? La dictature ? Le communisme ? L’impérialisme ? Le régime seigneurial des serfs ? « L’autochtonisme » des premières nations ? N’est-ce pas des hommes qui les ont créés, répandus puis imposés sous peine d’exclusion ou de mort ?

Le capitalisme pose « la question de l’espace qui reste à la vérité dans une société où tout est dicté par l’économie.» T. O.

Ne tourne-t-on pas en rond en reportant sur les structures les problèmes de l’humanité ? Pire : en disant qu’il s’agit d’une stratégie de la politique pour nous affaiblir ? Ce n’est sûrement pas un hasard que ce soit un Allemand qui affirme cela. Comme tous les peuples, ils ont des comptes à régler avec leur histoire, mais peut-être davantage que les autres avec leur histoire récente. Cela teinte forcément leur point de vue.  (Mais cela est une autre histoire).

Devant le même constat déprimant de Ostermeier du « tous coupables, tous corrompus », et devant le triste spectacle de la Commission Charbonneau *, je parviens à une tout autre conclusion. N’est-ce pas une forme assez perverse de silence que de reporter sur les autres, sur le système, les problèmes que nous vivons? N’aurions-nous pas avantage au XXIe siècle à regarder davantage dans les mains et dans le cœur de l’homme (et de la femme)?

«Toutes les actions humaines ont pour mobile la faim et l’amour» Anatole France

Quels sont les mobiles profonds qui nous poussent individuellement et collectivement à dominer et à profiter des faiblesses des autres? À vouloir plus d’énergie ? À vouloir plus d’argent, plus de cette richesse ostentatoire du matériel? À prétendre quelque chose et à faire son contraire ? À se mentir à soi-même? À se fermer les yeux sur les injustices ? À ne penser qu’à soi ? Ou inversement, à désirer plus de communion, à manifester notre attachement à l’art ? À nous indigner puis à passer à l’action ?

Ce qui est corrompu : « cela est provenu de ce que la douce indifférence s’est unie à la rigide inertie, si bien que les conditions ont dégénéré en stagnation […], une conséquence d’un mauvais usage de la liberté humaine qui a causé l’état de corruption. […] À l’indifférence et l’inertie qui ont provoqué la corruption doivent se substituer la résolution et l’énergie pour qu’à la fin apparaisse un nouveau commencement.» Yi King, principes de philosophie taoïste, traduit par R. Wilhelm

C’est ici que le spirituel (et non le religieux) rejoint la politique. Il est évident qu’une société où nous prendrions conscience en bas âge de la connexion profonde qui nous unit aux autres et de l’illusion de la séparation et de la solitude permettrait un tout autre déploiement des qualités et des faiblesses humaines. Mais sans tomber dans le dogmatisme idéologique et comportemental des sociétés tissées serrées… Après de multiples pseudos réformes de l’éducation, ce serait LA véritable révolution, à mon sens. Cette nouvelle relation à l’autre et à la différence, elle commence dans les cours d’école, là où se passe l’intimidation et au travail là où se vit le harcèlement. La culpabilité, la corruption, c’est aussi cela au quotidien. La récente polémique autour du clip College Boy du groupe français Indochine le montre par l’absurde. En attendant, en tant que parent, nous pouvons y voir dans notre famille et éventuellement dans le choix d’une école alternative. Dans le mouvement des Indignés, voilà aussi ce que j’ai entrevu et pressenti de beau, de neuf, d’une part, et les déceptions que j’y ai vécues d’autre part. Voilà ce à quoi je rêve. Je rêve aussi que je rêve. Dans mon rêve, je suis convaincue d’être dans la réalité. Dans la réalité, je me demande si je ne rêve pas. C’est le doute créateur.

Voir le rêveur de sa vie

Voir le rêve dans le réel

Montrer le réel dans le rêve.

*Au Québec, la commission judiciaire indépendante menée par la juge France Charbonneau sur le financement des partis politiques et les relations entre l’industrie de la construction, la mafia, les firmes de génie conseil et autres et les gouvernements municipaux et provincial fait la manchette quotidiennement depuis l’automne dernier. Un scandale n’attend pas un autre et a mené notamment jusqu’à maintenant à la démission des maires de deux plus grandes villes du Québec, soit Montréal et Laval.

Liens :

Au sujet de la corruption : « Je m’aperçois qu’il y a deux ou trois choses qui reviennent dans mes livres : le morcellement de notre perception du monde, ce qui rend difficile le fait de lui donner un sens; les comportements aberrants qui nous poussent vers l’autodestruction collective; le mélange de naïveté et d’aveuglement volontaire qui nous fait fermer les yeux sur nos comportements les plus délirants…» Jean-Jacques Pelletier

Démocratie : « doctrine politique d’après laquelle la souveraineté doit appartenir à l’ensemble des citoyens. » (Robert)

À Montréal, depuis un an, on a tellement entendu associer ensemble les mots « manifestation » et « illégale » ou « carré rouge » et « violence et intimidation » qu’une partie du peuple finit par croire que c’est vrai et normal. C’est une dangereuse dérive sémantique et pratique qu’il faut, à mon avis, dénoncer dans les médias sociaux et ailleurs.

Connaissez-vous la fameuse citation « Quand ils sont venus chercher les communistes, je n’ai pas protesté parce que je ne suis pas communiste » de Martin Niemöller  ?

À l’heure où toutes les institutions sont affaiblies par la corruption et le manque de vision pour le bien commun, la vigilance citoyenne s’impose, comme nouvelle forme de démocratie directe. Voici le texte au complet :

Deutsch: Briefmarke von Martin Niemöller

Deutsch: Briefmarke von Martin Niemöller (Photo credit: Wikipedia)

 « Quand ils sont venus chercher les communistes, je n’ai pas protesté parce que je ne suis pas communiste.

Quand ils sont venus chercher les Juifs, je n’ai pas protesté parce que je ne suis pas Juif.

Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai pas protesté parce que je ne suis pas syndicaliste.

Quand ils sont venus chercher les catholiques, je n’ai pas protesté parce que je ne suis pas catholique.

Et lorsqu’ils sont venus me chercher, il n’y avait plus personne pour protester. »

MARTIN NIEMÖLLER, à  DACHAU

Arrêté en 1937 et envoyé au camp de concentration de Sachsenhausen.
Il fut ensuite transféré en 1941 au camp de concentration de Dachau.
Puis libéré du camp par la chute du régime nazi, en 1945.

Bien sûr, on n’en est pas là, mais on ne veut pas s’y rendre non plus…

*/*

Dans le journal Le Devoir du 23 mars 2013, le prof et philosophe Christian Nadeau parle de la crise de confiance à l’égard des institutions :

«Ce que [le printemps érable] a révélé et ce qu’il reste encore, c’est l’ampleur de la dérive des institutions, celle du journalisme, de la police, mais aussi des institutions politiques, note-t-il. Il y a un pouvoir exécutif qui a oublié qu’il était au service de toute la population, mais qui a voulu jouer un jeu très dangereux en refusant toute forme de dialogue.» La reprise du dialogue «n’est pas possible tant qu’il n’y aura pas admission des erreurs commises par les autorités publiques. La police a un énorme travail à faire de ce côté-là» a-t-il dit, même s’il est persuadé que les forces de l’ordre ne sont pas un bloc monolithique.

De l’autre côté, les militants, surtout ceux qui ont été matraqués, et on les comprend, ceux qui mettent tous les policiers dans le même paquet, ne favorisent pas non plus la reprise d’un dialogue critique. C’est comme faire du profilage à l’envers. Démoniser et stigmatiser l’adversaire policier, ça rappelle ce qu’ont fait tous les racistes de ce monde dans d’autres situations, et cela n’arrange rien au déblocage et à la solution. C’est en profonde contradiction avec que l’on dénonce, justement. On ne peut pas lutter contre l’oppression pour en créer une nouvelle! Comme le dirait Serge Mongeau, «il faut que les babines suivent les bottines!»

Cependant, je m’inquiète des récentes nouvelles tactiques policières des dernières manifestations de mars 2013 qui visent à couper court à une manif avant même qu’elle ne commence et procédant, dans certains cas à des arrestations massives (ça, ce n’est nouveau, comme hier pour la manif-anniversaire du 22 mars -soit à un an du mouvement de protestation-, avec 200 personnes interpellées qui ont attendu des heures avant d’être embarquées par la police. Elles vont recevoir une amende de 634$ par personne). Et pourquoi ? Aucun acte criminel n’a pourtant été commis. Mais la manifestation a été déclarée illégale parce que les organisateurs n’ont pas donné l’itinéraire à la police, selon le règlement municipal P-6 qui a été voté dans la controverse totale pendant le printemps érable. Autres tactiques policières : dans d’autres manifs, les participants reçoivent des amendes salées… parce qu’ils entravent la voie publique. Selon leur avocat, Me Denis Poitras, le Québec est le seul endroit où on applique à des manifestants ce règlement du Code de la route. Il a déposé une requête dénonçant l’inconstitutionnalité de ce règlement, qui, selon lui, est en contradiction avec le droit d’expression conféré par les chartes canadienne et québécoise des droits et libertés. De plus, une entorse à un règlement municipal devrait résulter en une amende et non une interdiction de manifester! Quelle dérive! Le 24 mars, il y a une vigie pour appuyer cette demande faite par une partie de la société civile, il y a pourtant plusieurs mois et qui n’a toujours pas débouchée. [Ajout : une autre vigie, le 26 avril 2013, voir https://www.facebook.com/events/181649941985759/?context=create%5D

Malgré l’élection d’un gouvernement soi-disant moins à droite, je remarque avec vive inquiétude que le droit de manifester s’est subitement beaucoup dégradé depuis quelques semaines.  Quelles sont les relations entre la police, les municipalités et le gouvernement? Comment ces canaux de communication fonctionnent-ils normalement?  Garder l’ordre pour qui? C’est, entre autres, ce qu’une enquête publique pourrait mettre à jour.

Plus que jamais, cette enquête est nécessaire. À suivre de très très près comme une vigilance citoyenne. Avec quelques camarades d’Occupons Montréal du groupe Idées de la Place du peuple, nous avons organisé l’automne dernier une séance de signatures pour la pétition qui circulait en vue d’une grande conférence de presse regroupant une cinquantaine de mouvements associatifs, groupes affinitaires ou assos étudiantes touchées par la violence policière de ce printemps 2012! La société civile ne se laissera pas faire!

Voir aussi la première partie de ma réflexion à https://evemarieblog.wordpress.com/2012/11/04/une-enquete-sur-la-violence-policiere-est-incontournable/

Autres liens intéressants :

http://www.ledevoir.com/societe/education/373949/printemps-etudiant-traces-judiciaires

http://www.facebook.com/events/159512357528159/

http://www.journaldemontreal.com/2013/03/23/la-police-dit-repondre-aux-demandes-du-public

 

Voir aussi la mise-à-jour de cet article et de nouvelles références en cliquant dans «commentaires», situé en-dessous de l’article ou de la page.

Germination, manifestive

Mes archives

 J'ai écrit ce texte en 1999, pour mon indicatif d'appel de Sonart, émission que j'ai animée et réalisée à CKUT radio McGill pendant 8 ans. J'aime le relire et le partager de temps en temps.

C’est toujours un miracle à chaque fois

Créer du radicalement neuf

Transformer notre héritage

Chercher la continuité, la synthèse,

et chercher la rupture.

Toucher l’étrange, le secret, le contradictoire

Dire tout ce qu’il y a à dire

Mettre le feu aux poudres

Plonger au plus profond de soi

Exprimer l’ineffable, la force vitale

Se brancher sur l’inconnu

sur ce qui n’est pas encore

sur ce qui devient ou prend forme

sur la germination.

Voir le rêveur de sa vie

Voir le rêve dans le réel

Montrer le réel dans le rêve

Arriver à se chauffer dans le froid

trouver à manger un peu

«Et de l’argent pour les amants» (Gilbert Langevin)

Entendre tous les soleils éclater dans le ciel

Sentir la vie se recomposer peu à peu

Voir venir les nouveaux risques

Ceux qui ne ressemblent à rien

Cesser de traduire constamment le passé

mais y rester relié dans le temps

[AJOUT au texte intial, août 2012]

dans le temps où les bouleaux blancs
nous prenaient encore dans leur bras
ou se retrouvaient dans notre soupe

Autrefois nos premières fenêtres étaient en papier à la cire d’abeille
Aujourd’hui, quelqu’argent et technologie plus tard
On a un peu plus chaud derrière nos vitres
Mais un peu plus froid dans notre cœur
À regarder le monde passer

Chercher la fusion des temps

le point focal où tout se concentre

Être capable d’y résister sans trembler

Franchir le seuil de sa peur

Ouvrir son cœur et connaître

Trouver la bonne perspective

Visiter toutes les planètes

Comprendre la différence et l’unité

Renforcer son esprit, son cœur, son âme

Et son corps aussi

Matériel spirituel

Trouver tous les petits espaces où on peut rire un peu

Mettre un grain de sable dans la machine

Faire dérailler le train qui se jette dans le vide.

Chut! C’est un secret ne le dites à personne.

Crédit photo: Ève Marie «Veines de terre»

Exigeons une Commission d’enquête publique et indépendante sur le travail des forces policières pendant la crise sociale

Lettre ouverte aux citoyens et citoyennes du Québec

Nous, les soussigné.e.s, sommes des participant.e.s et des sympathisant.e.s d’Occupons Montréal.

Nous avons été indignés et consternés par les opérations policières du printemps dernier pendant la plus longue grève étudiante de l’histoire du Québec.

Nous nous rappelons des déclarations mal avisées — au plus fort du conflit — de la ministre de l’Éducation, du ministre de la Sécurité publique, de la ministre de la Culture, du premier ministre. Nous nous rappelons également les écrits incendiaires de chroniqueurs de La Presse et du Journal de Montréal.

Nous reconnaissons que les forces de l’ordre ont agi dans un espace public dominé par les appels à la répression. Cependant, nous refusons que le contexte politique serve d’excuse à passer sous silence le comportement des corps policiers.

Nous avons vu une escalade dans les moyens de répression. Nous avons vu des blessures graves infligées à des civils. Nous avons entendu des propos injurieux et méprisants de la part de représentants de la loi.

Encore aujourd’hui, alors que la contestation a diminué d’ampleur, le Service de police de la Ville de Montréal continue d’utiliser des tactiques inappropriées et exagérées (arrestations au milieu des foules, harcèlement de journalistes, prises en souricière, émissions abusives de contraventions sous prétexte d’infractions au Code de la sécurité routière, etc.) Ces pratiques alimentent la colère des manifestants, humilient les membres de la société civile et créent une perte de confiance envers les forces de l’ordre. S’il n’y a pas de volonté politique pour régler la situation, nous ne croyons pas que les choses changeront.

Attendu que :

– Des actes illégitimes ont été commis par des policiers durant les manifestations contre la hausse des frais de scolarité au Québec en 2012 : violence physique et verbale, arrestations arbitraires (dont certaines furent massives), profilage politique, détentions et amendes injustifiées, blessures par armes létales, etc. ;

– Cette inquiétante répression d’une ampleur sans précédent dans notre histoire contemporaine ainsi que son caractère systématique ont mis en évidence une culture et des pratiques policières inacceptables.

Nous sommes convaincus qu’une enquête publique et indépendante sur les actions des forces policières pendant la récente crise sociale au Québec est devenue nécessaire. Nous appuyons la demande d’une rencontre avec la première ministre du Québec en vue d’obtenir que la lumière soit faite sur ces dérapages. Nous souhaitons d’une part, plus de transparence dans l’examen des dérives policières, et d’autre part, des solutions pour mieux respecter le droit de manifester.

Pour ces raisons, nous demandons aux citoyens et citoyennes du Québec d’appuyer cette demande de rencontre avec la première ministre pour qu’une Commission d’enquête publique et indépendante sur le travail des policiers soit créée.

_______________________________

Cette lettre est en appui à une Coalition d’une cinquantaine d’organismes et collectifs de la société civile qui a présenté une demande formelle à la première ministre du Québec, Pauline Marois, le 13 novembre 2012.

Enregistrement de la conférence de presse : http://chirb.it/7rvtcN

Clip : http://www.facebook.com/photo.php?v=4253367530079

___________________

Les suites :

  • En hiver 2013,  le gouvernement du Parti Québécois récemment élu a mis sur pied une commission d’enquête gouvernementale (non-indépendante). Les conclusions ont montré des abus. Voir les commentaires ci-dessous.
  • En 2016, une policière a été mise en prison après des mois de procès.

 

Eve Marie, la tricoteuse du peuple en train de convaincre un policier de tricoter pour l’avenir du peuple… Crédit photo_Peter-Thomas Kennedy_OM99%

Durant cet événement Occupons le Sud-Ouest de septembre dernier à Montréal, il y a eu plusieurs passants sur la rue pour participer à mon Tricot du peuple, mais moins que d’habitude. La rue Notre-Dame est plus tranquille à cette hauteur à St-Henri. Jeunes, vieux, enfant, hommes, femmes, touriste japonaise et son chum ont tous tricoté le nouveau tissu social du peuple. À un certain moment, c’était tranquille. Une voiture de police était juste à côté de moi. Deux policiers avaient assisté à mes derniers échanges. Comme ces deux policiers n’avaient rien de mieux à faire que de surveiller des pacifistes réunis en ateliers de discussion, je me suis dit : tient, pourquoi pas leur proposer de participer au Tricot…

Je vous rappelle ici que je suis dans mon personnage théâtral de tricoteuse du peuple et que tout me semble possible; j’ai un maquillage des yeux, un masque avec des fils de laine rouge qui m’entourent le visage, un costume plutôt chic, des bijoux… Le policier ne dit pas non, je m’approche, je lui demande s’il sait tricoter, il répond non. Je lui demande s’il veut que je lui montre et, à ma grande surprise, il accepte.

Intérieurement, je me dis, merde… qu’est-ce que je suis en train de faire, là ? Je ris un peu, et je me sens un peu nerveuse comme lorsque je rentre en scène. Heureusement ça passe vite. Alors je m’exécute le plus sérieusement du monde et lui donne un petit cours de tricot; il dit que je dois faire de beaux chandails et à sa grande surprise, je lui dis non, que tout ce que je sais faire pour l’instant, c’est le point de base, mais que les participants m’en montrent parfois de nouveaux… que je dois pratiquer… Tous les autres beaux points, ce n’est pas moi qui les ai faits, ce sont des passants ou participants lors des manifestations étudiantes et populaires du printemps/été érable ou dans les occupations des parcs par Occupons Montréal… Je lui montre la partie du tricot faite de petits carrés rouges dans la trame jaune. Je glisse dans la conversation que je suis prof de français dans la vie, et que quand on est prof, on peut enseigner n’importe quoi après.

À ce moment, les fils de laine montent un peu sur le trottoir, car les balles sont tirées au loin vers les occupants en discussion et les gens ne peuvent plus passer sur le trottoir. Un jeune couple veut passer, et je leur suggère qu’ils sautent, comme lorsqu’on était jeune et qu’on jouait à l’élastique… À ma grande surprise, ils s’exécutent et nous rions un bon coup. Puis une vieille dame passe et je descends les fils de laine en lui faisant une large révérence. Le policier, toujours dans sa voiture, dit : je vais sortir, ça va être plus facile. Une fois ma démonstration de tricotage terminée, je lui demande s’il veut tricoter. Entretemps, trois de ses collègues sont sortis de leur voiture pour assister au cours de tricot et notre apprenti n’ose pas… Il refuse, mais je sens que je peux le ‘tricoter’… et tisser un petit lien avec lui. Je lui dis que je suis très déçue de son refus, j’explique ma démarche artistique. Pendant qu’il tricotera, il devra penser à ce qu’il souhaite de meilleur pour l’avenir du peuple québécois, mettre son cœur et ses pensées dans chacun de ses gestes. Je lui remontre le tricot. Je lui dis : regardez, toutes les personnes qui ont fait ça avant vous, elles ont imprégné le tricot de leur cœur et de leurs pensées et c’est à votre tour maintenant de refaire le nouveau tissu social… Je lui dis, que, s’il préfère, il pourra m’envoyer le tout par la poste. Je lui explique que c’est un geste à la fois artistique et politique. Il me répond : oui je vois ça !

A protester opposing Quebec student tuition fee hikes holds a ball of wool during a demonstration in Montreal, Friday, June 1, 2012. THE CANADIAN PRESS/Graham Hughes

Je continue à tricoter. Nous sommes maintenant cinq. Quatre policiers et moi sur le trottoir à bavarder. Un autre policier raconte que sa grand-mère lui a montré à tricoter quand il était jeune et je lui dis : tricoter, c’est comme faire de la bicyclette, ça ne s’oublie pas… Il réplique qu’elle fait des pantoufles en phentex et je lui réponds de faire attention à ce qu’il dit parce que là ses camarades vont lui passer une grosse commande pour Noël et qu’il va devoir tricoter lui aussi pour suffire à la demande… Il rit. Tout le monde joue son rôle à merveille; pour eux, ça les relaxe un peu et c’est très bon pour leurs relations publiques et pour moi c’est un jeu sans précédent… C’est un paradoxe, puisqu’en même temps, je suis très sincère… En tout cas, ça nous change des stupides clivages et symboles habituels sur Brutus [1] le flic… Bien oui, il y a des humains qui se cachent derrière des bœufs et derrières des manifestantes. Bon, en tout cas, c’est sans importance, puisque ça, c’est ce que je me suis dit plus tard; là je suis très concentrée sur le moment présent et je ne porte aucun jugement de valeur.

Je vous rappelle encore que je suis dans l’action de ce qu’on peut appeler une performance relationnelle dans un art in situ visant, entre autres, à se réapproprier l’espace public. Le visuel compte, les interactions comptent, le lieu compte, le hasard compte, également. Hum, ça doit fait bien faire dix ou quinze minutes que cela dure, je vois que j’ai presque gagné mon homme (le premier). Il va peut-être enfin se sentir en confiance et se laisser tenter… mais ils ont un call et décampent tous en quatrième vitesse. Fin de la mémorable histoire (j’imagine le running gag que ça va faire au poste…). Pour moi, c’est un morceau d’anthologie dans mon activisme à Occupons Montréal depuis un an….. Complicité limite interruptus. Mais, oh combien plaisante à raconter par la suite…

Ève Marie, Parc Georges-Étienne-Cartier, Montréal, 15-09-12

+Une autre expérience dans le genre est relatée sur le blogue http://madmanknitting.wordpress.com/

____________________________________

[1] Du latin brutus = lourd, stupide ou idiot. Marcus Junius Brutus, à la fin de l’empire romain, tua ou contribua à l’assassinat de Jules César pour sauver l’empire de l’esclavage. Pour parvenir à ses fins, il a joué au fou d’où son surnom. Dans l’imaginaire populaire, «brutus» est davantage associé à «brute» d’où un grand nombre de mots français sont dérivés. «Dans Les Douze Travaux d’Astérix, on peut voir Brutus siéger avec les conseillers de César et « jouer » constamment avec un couteau. Jules César finit par lui dire « Brutus! Cesse de jouer avec ce couteau! Tu finiras par blesser quelqu’un! » (il se blesse effectivement lui-même).» (Wikipédia)

Brutus Bonaparte, nom que le frère de Napoléon Bonaparte, Lucien Bonaparte, a pris pendant la Terreur après la révolution française «en hommage au personnage de la Rome antique qui assassina Jules César pour « sauver la République ».

Sans être naïve non plus, la violence policière existe aussi. Voir http://www.radio-canada.ca/regions/Montreal/2012/10/10/004-matricule-728-spvm-arrestation.shtml  Voir aussi sur mon blogue la lettre ouverte au sujet de la violence policière que j’ai préparée avec Occupons Montréal : https://evemarieblog.wordpress.com/2012/11/04/une-enquete-sur-la-violence-policiere-est-incontournable/

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