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M. Edwards

Connaissez-vous le poète franco-britannique Michael Edwards ? Né en Angleterre, il vit en France et écrit également en français et en anglais. Il vient d’être élu par ses pairs à l’Académie française. Il constate avec inquiétude que la langue française et aujourd’hui «bombardée» par la langue anglaise :

«Cet envahissement [rapide de l’anglais] cache quelque chose de beaucoup plus dangereux. Que la publicité utilise des mots anglais cache le fait que les Français courent le danger – et je suppose que c’est encore plus vrai au Québec- de ne plus réfléchir en français. Je le constate avec les philosophes qui écrivent souvent en anglais pour être publiés. Même en sciences, celui qui réfléchit en français voit les choses différemment d’un Anglais ou d’un Américain. Si les Français sont obligés de réfléchir en anglais, les différences entres les mondes français et anglais pourraient s’estomper. C’est un danger dont il faut être conscient.» Michael Edwards, dans le journal Le Devoir, 13-04-13

Il ajoute cependant que «la présence de l’anglais n’est pas seulement une menace». Si on peut critiquer cette veille institution qu’est l’Académie française, il n’en demeure pas moins que penser, rêver, communiquer dans une langue donnée n’est pas anodin. Elle fait à ce point partie de notre culture, qu’on ne se rend pas nettement compte à quel point notre façon de nommer le monde est influencée par notre langue maternelle, éventuellement par notre langue seconde, mais moins affectivement. La romancière et essayiste canadienne-anglaise Nancy Huston (qui vit également à Paris) avait aussi écrit de très belles lignes à ce sujet dans «Nord Perdu», que je vous recommande également.

English: First page of the Sixth Edition of th...

Saviez-vous qu’il n’existe pas d’Académie anglaise, fait qui démontre une différence fondamentale de vision entre les deux langues. À ce sujet, Edwards dit également :

«Sur le plan de la langue, la syntaxe française gère la phrase comme, en politique, l’État français gère le pays. Devant une pièce de Racine, l’Anglais moyen a l’impression que les personnages analysent d’abord ce qu’ils sentent et le disent ensuite. Alors que, dans Shakespeare, on a l’impression qu’ils expriment spontanément leurs sentiments. La syntaxe française est une sorte de montgolfière qui plane au-dessus du réel. L’Anglais est une sorte de chemin creux (lane) comme il y en a en Angleterre, qui vous invite à suivre les configurations du terrain. Cette différence explique beaucoup de choses, je crois.»

En ce sens, alors qu’il semble évident aux francophones d’apprendre depuis toujours la syntaxe et la grammaire à l’école, les anglophones de ma génération n’ont pas appris de «grammaire» anglaise à l’école. L’enseignement de la langue anglaise à l’école se passait d’une autre façon (j’ignore si c’est encore le cas, mais je suppose qui oui).

Français : Vandalisme sur un panneau bilingue ...

Français : Vandalisme (années ’90) sur un panneau bilingue ARRÊT-STOP au Québec. L’altération vise à remplacer le mot STOP par une référence à 101, la loi québécoise sur la langue française. (Crédit photo: Wikipedia)

La langue d’usage, la langue publique, la langue officielle au Québec est le français depuis 1977 avec la loi 101 votée par le Parti québécois. Sur les réseaux sociaux, certaines pages Facebook, celle d’Occupons Montréal notamment, la discussion se fait malgré tout assez souvent en anglais même si tous les interlocuteurs écrivent le français (certains moins bien que d’autres, c’est normal, mais l’effort est apprécié; j’écris moi-même beaucoup moins bien en anglais). En ce, fait en toute innocence, dans un esprit soi-disant «cool» de main tendue, c’est ça le pire. Débat dépassé, disent certains. Malheureusement, cette discussion ne sera jamais dépassée. Comme pour la pub, ça fait chic de parler ou d’écrire en anglais lorsqu’on est francophone… C’est parler une langue pour une mauvaise raison, à mon avis. Cependant, d’un point de vue sociolinguistique, la popularité d’une langue en fait précisément son développement et facilite son apprentissage. C’est donc comme se tirer dans le pied quand on est francophone au Québec et qu’on communique en anglais au lieu d’encourager les autres à pratiquer leur français. Mais dois-je à nouveau souligner que le fait de parler et d’écrire plusieurs langues est une richesse ? Là n’est pas la question. J’avais souligné ce problème dans un article précédent (onglet en haut «Des dangers du bilinguisme au Québec»), et je continue à trouver cela irritant.

Autre reflet concret  de cette inégale compétition linguistique, ici avec intérêt mercantile à la clé – et en France cette fois-ci, le gouvernement de F. Hollande «a déposé un projet de loi qui vise, entre autres, à faciliter l’enseignement en anglais dans les universités françaises. Un projet dénoncé  par les associations de défense de la langue française.» (Le Devoir, 13-04-13). La ministre française de l’Enseignement supérieur défend son projet comme suit : «Si nous n’autorisons pas les cours en anglais, nous n’attirerons pas les étudiants de la Corée du Sud et de l’Inde. Et nous nous retrouverons à cinq pour étudier Proust autour d’une table, même si j’aime Proust…» Beau sophisme! Alors, si je comprends bien, on n’attire pas assez  avec le français, donc faisons-le avec la «lingua anglica» de l’heure et le français redeviendra populaire!! Est-ce la version moderne du proverbe : on n’attire pas les mouches avec du vinaigre (honey catches more flies than vinegar), proverbe d’origine française ou anglaise ? (d’ailleurs intéressant de noter la différence de vison des deux)? De plus, quel besoin d’attirer des étudiants dont la langue seconde est l’anglais et qui ne souhaitent pas apprendre le français ? N’y a-t-il pas d’autres universités dans le monde pour eux? Je rugis quand je constate cette dérive mercantile (propre à l’internationalisation du commerce ou tout se déroule en anglais, selon la logique anglo-américaine du néolibéralisme). Quand les universités cherchent à augmenter le nombre de leurs «clients» plutôt que d’intéresser, former et faire avancer les étudiants dans différents champs de connaissance et de recherche, il y a un gros problème de vision (voir autre article sur ce sujet). Depuis quand les universités doivent-elles se faire «compétition»? Est-ce leur raison d’être ?

Probablement partout dans le monde, les universités font face à cette dérive de la pensée et de leur mission première. Les HEC (Hautes études commerciales) au Québec, associés à l’Université de Montréal, proposent depuis quelques années des cours en anglais exactement pour les mêmes raisons. Curieusement, la mesure n’avait pas fait scandale au Québec, avait fait légèrement sourciller tout au plus. Mais depuis le conflit étudiant et social du printemps érable, nous avons pris conscience des enjeux de marchandisation de l’éducation qui menacent notre société et nous sommes devenus plus… lucides.

La culture de langue anglaise a donné sans conteste de grandes choses au monde. Mais une langue charrie une culture et une culture charrie une langue… et une économie, n’en soyons plus dupes. Peut-être est-ce une vision trop large qui manque de rigueur, purement intuitive pour l’instant, mais je conclus que depuis la fin des colonisations territoriales, il n’est peut-être pas sans rapport que le capitalisme puis le néolibéralisme aient été créés par les locuteurs de langue anglaise. Cela est sans doute en lien avec l’éthique protestante du travail.

Par contre, point positif sur la relation entre les deux langues selon Edwards, c’est la création d’éventuels nouveaux mots inspirés de l’anglais, mais qui respecteraient la morphologie dérivationnelle du  français avec  préfixe + radical, comme par exemple en anglais infrequent pourrait faire simplement infréquent, du latin frequens (petite parenthèse, sur les 22 pages du dictionnaire anglais pour les mots commençant par in, la plupart ont leur équivalent quasi-identique ou identique en français]. La pénétration des deux langues existe depuis leur fondation, de par l’histoire de Guillaume le Conquérant et ses descendants normands qui furent rois d’Angleterre pendant douze générations (de 1060 à 1399). Ce proto-français avait alors formé la plupart des mots du lexique académique et légal anglais lors de la fondation des universités anglaises, lorsque les étudiants anglais furent chassés… des universités françaises. On pourrait dire, en clin d’œil, que c’est un juste retour inversé des choses… ou encore une vengeance suave de l’histoire de nos langues…

Bref, rien n’est innocent dans le choix d’une communication dans une langue et ses répercussions sont multiples, à la fois personnelles, interpersonnelles et collectives.

Ève Marie Langevin, artiste, linguiste, didacticienne et enseignante du français langue seconde

Flag of La Francophonie Français : Drapeau de ...

Drapeau de la francophonie

Claude Hagège à la Conférence-débat "La F...

Claude Hagège (Photo credit: Wikipedia)

LANGUE FRANÇAISE. Dans la foulée du Forum de la langue française, le grand linguiste polyglotte Claude Hagège, habituellement chantre de l’enseignement des langues secondes dans le monde sert un avertissement sans équivoque sur le risque de ‘bilinguisation’ institutionnelle et collective, et dans le cas du Québec, qui sera suivie de l’assimilation. Le Devoir rapporte que pour Hagège :

«la Francophonie est ni plus ni moins ‘en guerre’ non pas contre l’anglais, mais contre une américanisation qui veut imposer une langue unique sous le couvert de la mondialisation». Il estime que, compte tenu des menaces spécifiques que l’anglais fait peser sur français au Québec, celui-ci ne devrait pas être enseigné trop tôt».  (1)

 

Ça prenait bien un Français pour venir nous rappeler de nous respecter nous-même. La loi 101 est là pour ça. Dans l’espace public et au travail, on parle français. C’est simple et c’est tout. Je suis encore traumatisée qu’au Centre des médias alternatifs, lors du Sommet des Amériques en 2001, la langue d’échange dans nos locaux n’était que l’anglais. On était justement là pour critiquer la mondialisation et la pensée unique et hop tout le monde à l’anglais, sans traducteur. Dans un événement international, l’anglais a bien évidemment une très grande place, mais dans ce contexte militant, c’était tout simplement choquant qu’il soit impossible de s’adresser à tous en français, sans qu’on ait pensé à des interprètes. À Occupons Montréal (OM), la semaine dernière, je voyais encore une affiche promo bilingue d’un projet OM. Aujourd’hui, un ami anglo me demandait gentiment de traduire mes communications pour un projet… sans réaliser l’énormité de sa demande. Il y a des cours de français gratuits dans les commissions scolaires pour ça. La réponse est clairement non, et je n’ai pas à m’excuser pour être ‘gentille’ avec mes amis anglos (qui comprennent d’ailleurs généralement mieux que certains francos la précarité de notre situation linguistique).

Au Québec, notre situation spécifique veut clairement dire que le bilinguisme des institutions (ville, gouvernements) est la 1ère étape d’une assimilation rapide en une ou deux générations à Montréal, deux ou trois dans le reste du Québec. La dernière fois que je suis allée magasiner un cellulaire au centre-ville de Montréal, un vendeur m’a demandé pour la 1ère fois de ma vie,  et ce sans aucune gène, «Do you speak english ?» Signe des temps.

Ève Marie, artiste, enseignante et linguiste

____________________

(1) http://www.ledevoir.com/politique/quebec/353897/claude-hagege-s-oppose-a-l-enseignement-intensif-de-l-anglais

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