Category: Vivre-ensemble


 

manif contre SLAV juin 2018 -crédit

Quelques dizaines de manifestants étaient massés devant le Théâtre du Nouveau Monde, lors de la première du spectacle «SLAV» en juin 2018. Crédit photo: Valérian Mazataud, Le Devoir

L’annulation récente du spectacle SLAV à Montréal sur les chants d’esclaves afro-américains et l’oppression dans l’histoire des Noirs, mais aussi celle subie par les Slaves des Balkans, celui des Irlandais, celui des Asiatiques d’aujourd’hui, monté par l’homme de théâtre Robert Lepage et la chanteuse Betty Bonifassi pose des questions sur l’appropriation culturelle, le racisme inconscient, les rapports culturels et politiques entre le théâtre, leurs artisans et les militants ainsi que la liberté d’expression artistique.

Les militants antiracistes ont notamment reproché le manque d’artistes noirs dans la production (2 sur 8). La sous-représentativité de la communauté noire sur scène est effectivement plus que discutable : une erreur que les créateurs auraient dû admettre au moins. Pour un sujet comme celui-là, cela choque et indigne de la part d’un artiste aussi expérimenté et important que Robert Lepage, dans un cadre aussi exposé, un des principaux théâtres montréalais et un festival de musique international aussi fréquenté.

La tenue de ce spectacle, puis son annulation par le diffuseur Festival international de jazz de Montréal ont été fortement polémiques. Les artistes ont choisi de s’exprimer seulement après l’annulation du spectacle, dénonçant « l’affligeant discours d’intolérance », craignant de répondre prématurément « en jetant de l’huile sur le feu » et ajoutant que « la pratique théâtrale repose sur le principe simple de ‘jouer à être quelqu’un d’autre’, ce qui peut exiger que ‘l’on emprunte à l’autre son allure, sa voix, son accent et à l’occasion son genre’ ».

Je pense que ce moment tardif d’expression publique est malheureux, car aucun dialogue et adaptation potentielle n’ont pu s’inter-engager. Il eut été intéressant que ce spectacle devienne le lieu d’un laboratoire artisto-social. Mais, à leur défense, tous les artistes n’ont pas l’âme d’un sociologue… D’un autre côté, c’est « sans reconnaître qu’il a pu faire une erreur » que cette défense par les créateurs de ce spectacle s’est faite, a critiqué le rappeur et historien Webster. Pour sa part, la militante Marilou Craft a affirmé qu’« on avait une belle occasion de parler des inégalités raciales dans la sphère culturelle et on détourne la conversation pour parler surtout de censure et de liberté d’expression. »

Par ailleurs, « Le terme ‘appropriation culturelle’ fraie dans les universités américaines [depuis la fin du XXe siècle]. Il décrit la saisie, l’adoption inappropriée et l’absence de reconnaissance lors de l’utilisation de coutumes, de pratiques, d’idées, etc. d’un peuple par des membres d’une autre communauté, typiquement plus dominante. Des notions d’exploitation, de colonisation, mais aussi de propriété intellectuelle le sous-tendent. » (1)

Pour ma part, je trouve en effet qu’une bonne occasion d’écoute et de prise en compte des leaders contestataires a été manquée, car certains aspects pragmatiques et de conception de ce spectacle incluaient insuffisamment la perspective des premiers concernés et plusieurs critiques étaient vraiment pertinentes.

Cependant, le concept d’appropriation culturelle est un concept universitaire américain. Est-il universel ? On peut penser que non, puisqu’il est le produit de LA nation dominante mondiale sur le plan scientifique et autre. Les francophones d’Amérique sont à fois minoritaires et majoritaires au Québec. Cela affecte nécessairement notre culture et notre vision de l’inclusion/exclusion et de l’exploitation des peuples. Peut-on copier-coller ce concept américain à notre réalité ici au Québec et en particulier celles des noirs ? S’il est vrai qu’il y a eu aussi de l’esclavage au Québec, les militants qui se sont identifiés à cette cause, contrairement aux Noirs américains, ne sont pas des descendants d’esclaves. Ceci dit, les blessures et infamies liées au racisme et à l’intolérance de tous les jours sont bien vivantes, d’où qu’on vienne.

Enfin, l’annulation d’un spectacle (2), cela va trop loin pour moi, car il ne s’agit pas ici d’un spectacle ayant des propos diffamatoires ou haineux. Je ne crois pas que les artistes ont à se soumettre aux militants (ni l’inverse). De plus, des enjeux commerciaux (3) et de réputation semblent avoir engendré la décision d’annulation des responsables du festival : cela pose la question de la liberté artistique, du règne de l’argent et de l’(in)capacité citoyenne de voir et d’entendre des choses avec lesquelles nous sommes profondément en désaccord : le propre de sociétés démocratiques.

Bref, un dialogue interculturel n’a pu s’enclencher et c’est cela le grand perdant de cette polémique, à mon avis. Allez hop, la rencontre des genres et des expériences métissées ! Quelle contradiction insupportable ! Allez hop au public, qui ne pourra pas en débattre lui-même, ne pouvant plus voir le spectacle et ni connaitre ces chants d’esclaves, eux-mêmes métissés.

*/*

J’ai vécu moi-même une situation similaire pour la parution d’un livre en début d’année sur le thème du vivre-ensemble, dans le cadre du 375e de Montréal (4). Pour ce projet d’art avec mon personnage de Tricoteuse du peuple, je collaborais avec un organisme communautaire, dont un des volets d’action est les services aux immigrants. Après la lecture de mon manuscrit, la directrice de l’organisme m’a dit : « nous ne sommes pas d’accord ». D’abord déstabilisée, j’ai mis mon ego de côté, considérant cet organisme et sa directrice, en quelque sorte, comme mes éditeurs, et j’ai pris en note les aspects problématiques selon eux, que j’ai retravaillés, approfondis ou mieux défendus, tout en communiquant mon malaise par écrit à la directrice et à son assistante. C’est son assistante qui m’a répondu, tentant de calmer le jeu. Puis j’ai invité la directrice, elle-même immigrante latino-américaine, à donner son point de vue dans mon livre, invitation qu’elle a ignorée, sans jamais me donner une réponse claire.

Du point de vue du vivre-ensemble, c’était pour moi un échec monumental de communication et d’intercompréhension, après une démarche artistique de près d’une année avec, notamment, les citoyens d’un quartier multiethnique de Montréal avec qui le projet s’était pourtant très bien passé. Un échec dont je peine encore à me relever, car lorsque des citoyens natifs ne peuvent communiquer adéquatement avec des immigrants avec qui nous partageons généreusement notre table, cela m’inquiète énormément sur l’avenir de nos rapports sociaux. Épiphénomène ? Peut-être dois-je me garder de généraliser, et que cela n’était peut-être que simplement le fait de personnalités incompatibles ou de temps qui manque… mais avec cet épisode de SLAV, quoiqu’en se posant différemment de ma situation, cela laisse de quoi songeur… Malaise dans la cité ?

Que croyez-vous qu’il subsiste de tant d’incommunication ou de tant de commercialisme et de faux-fuyant ? Des positions qui deviennent de plus en plus exacerbées et polarisées de part et d’autre. Vraiment inquiétant. Voilà le terreau fertile du populisme qui mène au fascisme et ses nouvelles formes narcissiques… comme aux États-Unis ou ailleurs dans le monde. Ne devenons pas comme eux. Penchons-nous sur des solutions, chaque jour.

________________________________

12 juillet

Oh bonne nouvelle… de l’écoute, de la communication…

Après la conférence de presse du collectif SLAV Résistance qui a déclaré que « SLAV a été le catalyseur d’une conversation sur la race, le racisme, l’appropriation culturelle et le privilège blanc qui rend les gens mal à l’aise, mais qui doit exister » et demandé que le théâtre qui a hébergé ce spectacle engage «des auteurs, metteurs en scène et acteurs noirs, en plus de présenter des spectacles produits et développés par ces personnes »…

… la directrice du théâtre qui avait prêté sa salle pour SLAV vient de déclarer qu’elle sera désormais plus attentive à ce que leurs spectacles représentent davantage la diversité du Québec. En effet, Lorraine Pintal « promet ainsi un coup de barre pour rendre la scène du TNM plus représentative de la diversité culturelle. » À suivre…

Voir https://www.ledevoir.com/culture/theatre/532223/le-tnm-sera-beaucoup-plus-plus-a-l-ecoute?utm_source=infolettre-2018-07-12&utm_medium=email&utm_campaign=infolettre-quotidienne

 

14 juillet… Et maintenant … Kanata

Kanata._Crédit photo _David Leclerc

Kanata. Crédit photo : David Leclerc

Oups, Robert Lepage et la grande femme de théâtre Ariane Mnouchkine chez les Autochtones… sans Autochtones sur scène pour leur pièce «Kanata» en préparation à Paris.

Dans une lettre fort bien écrite et réfléchie depuis 1 an rédigée par des artistes et intellectuels autochtones (dont Dave Jeniss, acteur et directeur artistique du Théâtre Ondinnok), ils répondent à une lettre à mme Mnouchkine (5) publiée cette semaine en questionnant une fois de plus l’absence de comédiens issus de la thématique de cette autre pièce montée par Lepage (6), en faisant appel à la odeiwin (ou parole du cœur en langue anicinape) (7).

L’un des grands problèmes que nous avons au Canada, c’est d’arriver à nous faire respecter au quotidien par la majorité, parfois tricotée très serrée, même dans le milieu artistique. Notre invisibilité dans l’espace public, sur la scène ne nous aide pas. Et cette invisibilité, Mme Mnouchkine et M. Lepage ne semblent pas en tenir compte, car aucun de nos membres ne fera partie de la pièce. Nous ne voulons pas censurer quiconque. Ce n’est pas nos mentalités et dans notre façon de voir le monde. Ce que nous voulons, c’est que nos talents soient reconnus, qu’ils soient célébrés aujourd’hui et dans le futur, car NOUS SOMMES [en majuscule dans le texte]. Certains ont été consultés par les promoteurs de Kanata. […] Est-ce que les metteurs en scène de Kanata ont cherché une collaboration [de comédiens] ?

Les signataires de cette lettre se montrent irrités que leur histoire soit une fois de plus réinterprétée sans eux. Pourquoi y a-t-il que des comédiens français dans cette pièce ? Mme Mnouchkine  explique :

« Parce que le théâtre a besoin de distance, de transformation, de cette quête, de ce chemin de l’imagination. Il ne peut pas y avoir — j’utilise le terme plutôt dans le sens bouddhiste que chrétien — de compassion sans imagination. On ne peut pas parler de fraternité si on n’imagine pas son frère ou sa sœur.  Ce sera toujours un acteur qui va jouer Hamlet ; et il n’a pas besoin d’être Danois. Je dirais qu’il vaut mieux qu’il ne le soit pas. »

Conclusion.  Autant pour SLAV que pour Kanata, cette démarche artistique est absolument pertinente, on est au théâtre, ne l’oublions pas, pas dans une arène politique où on y devrait plus consciemment faire de la discrimination positive… Mais… parce qu’il y a maintenant un mais… Il y a maintenant un «contexte social» particulier, comme les signataires le soulignent justement . Les professionnels des arts de la scène de plus en plus issus des «minorités» visibles ont aussi besoin de travailler et de faire valoir leur talent… et leur vision du monde. Je crois que cette démarche n’empêche pas a priori de les avoir sur scène à l’heure de la mondialisation et de la réflexion sur l’inclusion et, au Canada, à l’heure d’une grande démarche sociale et gouvernementale de «réconciliation et de vérité» (8). À mon avis, une équipe interculturelle enrichira la réflexion de ces pièces et de toutes les autres à venir.

Les signataires de cette lettre interpellent aussi les subventionneurs culturel de l’État. Certains nouveaux critères de sélection pour les subventions pourraient favoriser ce dialogue.

16 juillet… Bonne nouvelle

À peine 48 h après la publication de cette lettre des Autochtones dont Lepage et Mnouchkine veulent représenter l’histoire entre blancs et Autochtones au Canada, les deux artistes ont fait savoir qu’ils aimeraient rencontrer cette semaine les signataires afin de les écouter et d’entrer en vrai dialogue et discuter de leur projet. Les signataires ont bien accueilli cette proposition.

Voir https://www.ledevoir.com/culture/theatre/532491/robert-lepage-et-ariane-mnouchkine-invitent-la-communaute-autochtone-au-dialogue?utm_source=infolettre-2018-07-16&utm_medium=email&utm_campaign=infolettre-quotidienne

et https://ici.radio-canada.ca/espaces-autochtones/a-la-une/document/nouvelles/article/1112970/lettre-ouverte-robert-lepage-autochtone-kanata-kim-obomsawin

 

21 juillet

La rencontre a eu lieu dans le respect avec la tradition autochtone du bâton de parole (9). Un des importants signataires de la lettre critique, l’homme de théâtre Dave Jeniss de la troupe Ondinnok a déploré «une relecture de l’histoire du Canada excluant les créateurs issus des Premières Nations». De son côté, Robert Lepage semble avoir été fortement ébranlé par cette rencontre après avoir indiqué clairement que les acteurs (tous Européens et non-Autochtones) avaient déjà été engagés par Mme Mnouchkine avec un contrat d’exclusivité pour la troupe du Théâtre du Soleil de Paris :  «Je ne m’attendais vraiment pas à affronter une telle colère », a avoué Robert Lepage à propos des débats entourant ses pièces Kanata et SLAV.» a déclaré M. Lepage. Il a par contre souhaité réaliser de futurs projets avec des artistes autochtones dans un proche avenir (10).

Reste à voir comment cette rencontre interculturelle ouvrira un vrai dialogue de collaboration dans le futur… et comment ces affaires qui ont eu une assez bonne couverture médiatique influenceront tous les créateurs et leurs publics, par une réflexion et des actions de médiations culturelles.

 

27 juillet

Lepage décide d’annuler son spectacle avec le Théâtre du Soleil et Mnouchkine veut trouver une «riposte théâtrale» ! Je suis sonnée ! Qu’est-ce qui se passe ?

9 septembre

La troupe d’Ariane Mouchkine a décidé de reprendre le flambeau, ce que je salue. Bravo !

À la réflexion, les militants ont confondu le documentaire et le théâtre. Ce dernier n’a pas à être, jamais, le reflet exact de la vie. Il s’agit de «représentation» de la vie. J’ai expliqué plus haut et parfois même défendu que des artistes des communautés minorisées devraient être engagés dans ce type de production. Mais la posture des attaques en particulier contre SLAV ont par trop attaqué la liberté d’expression (que ces militants revendiquent par ailleurs – ils ne sont jamais à une contradiction prêt…) et tout cela a finalement débouché sur une bien étrange forme de censure de gauche ou d’auto-censure vraiment navrante.

_____________________________

 

  1. https://www.ledevoir.com/societe/531938/slav-l-appropriation-culturelle-entre-deux-miroirs et https://www.ledevoir.com/culture/531920/qu-est-ce-que-l-appropriation-culturelle et https://www.ledevoir.com/culture/theatre/531876/robert-lepage-reagit-a-l-annulation-de-slav
  2. Seules trois représentations ont eu lieu avant l’annulation et le public présent lors de la 1re a dû entrer… en passant à travers un cordon de policiers et des injures de « white supremacist » de manifestants qui… n’avaient pas vu le spectacle… expérience fort éprouvante pour certains spectateurs…Pour sa part, le Festival nie toute censure et argue -tardivement- une blessure de Betty Bonifassi et des préoccupations de sécurité comme raisons de l’annulation.
  3. Le chanteur américain Moses Sumney a annulé sa participation au Festival suite à la controverse.
  4. «Mémoires. Tricotés serrés. Journal d’un vivre-ensemble» Disponible sur commande au https://www.facebook.com/%C3%88ve-Marie-Langevin-750633708443354/
  5. https://www.ledevoir.com/culture/532131/les-ameridiens-du-canada-lus-par-lepage-et-mnouchkine
  6. https://www.ledevoir.com/opinion/libre-opinion/532406/encore-une-fois-l-aventure-se-passera-sans-nous-les-autochtones
  7. S’écrit aussi anishnabé de la nation des Algonquins ou Anishinabeg, située dans la région de l’Abitibi-Témiscamingue au Québec et du centre-est de l’Ontario.
  8. Allusion à la Commission de vérité et réconciliation du Canada, au sujet des pensionnats autochtones, tenue de 2007 à 2015. Voir mon billet à ce sujet au https://evemarieblog.wordpress.com/2015/10/23/lettre-dexcuse-aux-autochtones-au-sujet-des-pensionnats-amerindiens/
  9. Voir mon billet sur la conversation dans l’histoire au https://evemarieblog.wordpress.com/2012/09/13/histoire_conversation_salons_groupe-de-discussion/
  10. https://www.ledevoir.com/culture/532926/robert-lepage-entrevue-radio-canada
Publicités

«Il y aurait avantage à réinvestir l’espace public avec une réflexion plus calme, plus posée» Jérémie McEwen au sujet de son nouveau livre «Avant, je criais plus fort»

Mes abonnés auront surement remarqué que mes billets se font plus rares. Je me suis en effet consacré à l’écriture d’un livre sur le vivre-ensemble, relatant une expérience de création artisanale avec le Tricot du peuple et de médiation cultuelle avec des citoyens de Montréal «Mémoires. Tricotés serrés. Journal d’un livre ensemble», que vous pouvez trouver sur ma page fb professionnelle au https://www.facebook.com/%C3%88ve-Marie-Langevin-750633708443354

Mais au-delà de cela, je me questionne depuis plusieurs mois sur le fait de prendre la parole dans l’espace public. Nous sommes tous surchargés, soûlés d’«information» de qualités diverses. Que puis-je apporter d’autre, de plus, de mieux, sans répéter ? La poète en moi a besoin de prendre son temps, de ne pas céder à ce courant, cette tentation de publier à tout prix.

Je planche actuellement sur une nouvelle faisant d’état d’une recherche au cégep de Maisonneuve (école postsecondaire à Montréal) à l’effet que les enseignants s’autocensurent dans leur propos et certains sujets chauds à aborder en classe, afin de ne pas trop soulever la controverse et simplifier leur gestion de classe. Comme enseignante à l’éducation des adultes au secondaire et à l’université, je me sens très interpellée par cette nouvelle. Ainsi, afin de respecter la diversité des modes de vie et des opinions, on choisirait l’indiversité des discours abordés en classe ?  J’ai soumis récemment ce problème philosophique et pratique à ma directrice qui m’a simplement répondu : «merci pour ce partage».

À suivre… dans le silence et la réflexion pour l’instant… Bienvenue comme toujours à vos commentaires afin de susciter la conversation virtuelle 🙂

Note au lecteur : Ce texte a été publié dans la revue Possibles en avril 2017.

***

GroupeTricotés Serrés_BiblioVSL_03 (2)

Rencontre pour le Tricot du peuple «Tricotés serrés» à la bibliothèque de Saint-Laurent, Montréal, avril 2017

On se tricote un avenir ensemble…

Faites le nombre de rangs

rouges ou jaunes ou mélangés

qu’il vous plaira

en pensant à ce que

vous désirez, vous chérissez

comme avenir.

Que la pensée du peuple

se prenne dans les mailles

puis se projette sur notre monde

puisque c’est dans nos cordes.

***

Tricot du peuple 2012-12-détail 1

Le Tricot du peuple «Printemps érable». Détail 2. 2012-2016

Au printemps 2012, pendant ce qu’on appelle au Québec le « Printemps érable » ou le « Printemps étudiant », la créativité est descendue dans la rue pour appuyer les étudiants en grève pendant plusieurs mois. Par la parole, par des actions directes pacifiques concertées ou non, l’imaginaire s’est déployé incroyablement durant la crise sociale qui a opposé une partie du peuple au gouvernement. Slogans de rue, affichettes design, photos et graffitis géniaux, banderoles et objets divers de nature théâtrale, personnages de rue costumés (ou parfois quasi nus, en signe de rébellion…) ou mascottes, manœuvres artistiques et performatives et bien d’autres types de manifestations ont appuyé les plus traditionnels moyens de communication que sont les textes d’opinion dans les journaux, et maintenant sur les blogues et les commentaires dans les réseaux sociaux, les paroles prises à la radio, les débats souvent virulents, et les quelques rares émeutes de rue très durement réprimées par la police.

 

L’origine du Tricot du peuple

 J’ai vu un jour une photo (de Jacques Nadeau dans le journal Le Devoir) de trois jeunes femmes avec de la laine dans le visage durant une manif, comme «masque» -en signe de désapprobation- et j’ai voulu les retrouver. Lors d’une de ces fameuses manifs « du 22 » qui attiraient tant de monde et tant de joie et quelques frissons quelques jours après le vote de l’inique loi 78 qui interdisait notamment, à toute fin pratique, toutes les manifestations spontanées et les annonces de manifs[i], j’ai marché le 22 mai 2012 avec des milliers de Québécois en tenant une balle de laine rouge haut la main, la tête haute, invitant parfois à la blague et avec le sourire les policiers à venir chercher la balle… de laine (je me souvenais de la commotion qu’avait causée le « lancer du toutou » avec une sorte de gros lance-pierre artisanal de l’autre côté du « mur », lors des manifs altermondialistes au Sommet des Amériques à Québec en 2001). Je proposais ici une version modérée et ironisée de cet événement et cela faisait rire ou parler les gens.

C’est incroyable ce que mon personnage avec cette balle/ce fil de laine liée à mon visage et tenue ainsi a généré comme symbolique dans l’esprit très riche des passants ! Voici ce que des passants m’ont dit au sujet de cette balle de laine : pouvoir/force ou avenir du peuple, conflit mêlé/démêlé entre le gouvernement/les étudiants et une partie du peuple, bébé naissant, bombe à retardement, masque, paradoxe entre libération et enfermement ou emprisonnement, déesse Parques filant nos jours, notre destinée, etc., etc. On peut s’amuser énormément avec la métaphore du « fil » et de son verbe « filer » … J’ai été fascinée par l’imagination populaire et cela m’a donné l’idée, quelques jours plus tard, de créer un personnage de rue, une sorte de clown chic, très maquillée, un peu excentrique, qui ferait tricoter les gens, tout en discutant avec eux de l’avenir du Québec. Je me suis aussi souvenue de ma mère qui m’avait appris à tricoter pendant mon adolescence, et je n’avais pratiquement pas touché à des broches à tricoter depuis ce temps…

Le tricot : objet de médiation pour la conversation

Depuis ce jour, à chaque performance, j’invite des passants sur la rue ou des manifestants à monter maille par maille le Tricot du peuple et à y mettre, dans leur geste, dans leurs mots, leurs meilleures pensées et élans du coeur pour l’avenir du peuple. C’est la trame du peuple que nous voulons (re)constituer; refaire notre tissu social si éraflé, si déchiré et créer peut-être un maillage entre les personnes, entre les idées au hasard des rencontres. Une participation du public à la maison m’envoyant le fruit de leur travail par la poste ou lors de petites réunions de tricot politique est aussi parfois en branle pour que les personnes qui ne peuvent pas participer aux événements publics puissent le faire, à leur façon, chez eux. Ma cousine, la militante pour le droit des sourds et malentendants, Julie Elaine Roy m’en a fait un magnifique panneau, alors qu’elle devait rester chez elle, rageant de ne pouvoir sortir en voyant à la télé de jeunes étudiants se faire tabasser par la police chaque jour pendant des semaines, en 2012. Si le projet se développe suffisamment, on pourra penser organiser une exposition des travaux réalisés. Plus récemment, je viens de commencer un nouveau projet avec des groupes d’immigrants « Tricotés Serrés » dont je vous parlerai davantage plus loin.

Tricoter ensemble, montrer/apprendre à tricoter, puis éventuellement échanger, converser ou méditer sur l’avenir du Québec, tels sont les objets et la gestuelle concrète de cette performance artistique engagée.

Le tricot est le plus souvent un prétexte. Comme un objet de médiation pour avoir et favoriser la conversation entre inconnus. Un petit lien se crée alors entre le ou les participants et moi, comme artiste performeuse en leur expliquant brièvement le projet. Je leur montre d’abord comment tricoter, car la plupart ne savent pas, souvent cela s’arrête là, ils sont contents d’avoir fait quelques mailles ou quelques rangs et d’avoir encouragé ce projet; mais plus souvent encore, les tricoteuses ou les tricoteurs maitrisent assez rapidement le point mousse de base et parfois les meilleurs qui savent déjà tricoter ajoutent des points de fantaisie ou changent de couleur. Cette distance technique nous permet alors de converser librement sur les sujets qui les intéressent ou encore ils ou elles préfèrent tricoter et méditer dans leur bulle. Je dirige généralement la conversation de manière à faire parler les gens, me mettant davantage et mode écoute. Les hommes plus jeunes, en particulier et contre toute attente, s’y intéressent et prennent plaisir à apprendre à tricoter, ce qui est une petite révolution en soi pour ces derniers (on les voit occasionnellement en train de tricoter dans le métro, par exemple, durant l’hiver). Quelquefois, ils renoncent rapidement, mais continuent la discussion, alors je prends le relais et tricote à leur place, tout en continuant à converser. Mais cette situation arrive rarement. Toutes, tous, les jeunes et les moins jeunes s’y investissent avec une belle énergie. Ça peut ressembler autant à une rencontre haute en énergie qu’à un moment de quasi-prière… car ces deux Tricots du peuple portent la magie de tant de personnes qui y ont contribué avant et avec souvent des échanges inspirés et inspirants… Le Tricot porte sa porte « vibration »…  Cet échange peut durer quelques minutes et parfois plus, comme pendant le Forum social mondial l’été dernier à Montréal où deux participantes ont longuement échangé avec moi, pendant une heure ou deux, car les activités avaient changé de place et il n’y avait plus grand monde sur place au parc de Maisonneuve.

Également, lorsqu’il y a plus de monde, comme j’ai au moins deux Tricots en route, il y a deux personnes au tricot qui ne se connaissent pas et qui finissent généralement par parler ensemble, se donnent des trucs ou commentent la situation présente (manif, atelier d’Occupons Montréal, parfois Journée de la culture ou le temps qui passe). Dans ce cas, j’ai parfois besoin d’un/e complice ‘prof’ de tricot, qui aide un des participants lorsque la conversation tourne plus en duos ou que les deux participant.e.s ont besoin d’assistance technique en même temps.

Un nouveau projet de quartier pour le 375e anniversaire de Montréal

2017-03-03 16.00.35

Le Tricot du peuple «Tricotés serrés» en mars 2017

En 2017, je commence sept nouveaux Tricots du peuple dans le cadre d’une activité d’animation sociale et culturelle pour le 375e anniversaire de la ville de Montréal avec principalement les organismes du Comité immigrant du quartier de Saint-Laurent à Montréal et la bibliothèque du quartier, chapeauté par le Comité des organismes sociaux de Saint-Laurent (COSSL) : le projet « Tricotés serrés ». Il y aura aussi, une mémoire écrite de mes souvenirs de rencontres, pour témoigner de la parole du peuple et en particulier ici, celle des immigrants. Ainsi, ces rencontres se veulent un moment de conversations au sujet du « vivre ensemble »… depuis 375 ans jusqu’à nos jours d’interculturalisme, puisqu’il s’agit d’un projet de création populaire d’un très grand tricot de cinq mètres.

Avec un fil de laine qui nous relie tous, différent.e.s participant.e.s (avec ou sans expérience en tricot) confectionneront 6 tricots avec moi pendant ma tournée des associations communautaires et des bibliothèques. Ils seront aussi un témoignage-trace de nos conversations, partages et travail en commun après l’expérience : ils serviront finalement à « habiller » le mobilier de la nouvelle place publique Rodolphe-Rousseau derrière le métro Côte-Vertu, dans le quartier multiculturel de Saint-Laurent à Montréal, lors de son inauguration en été 2017. C’est pour moi une première expérience d’art public, en  laine-sculpture laissée à l’extérieur, on va voir combien de temps nos artefacts vont résister aux intempéries et aux vandales… pas de doutes qu’il s’agit d’un art… éphémère. Si les Tricots résistent jusqu’en novembre, je les retirerai pour les donner à un autre projet pour les itinérants dans le quartier de St-Léonard (Montréal) où Kathy Martel met, pour eux, des foulards autour des arbres et des poteaux avec les enfants de la garderie. Des tricoteurs et tricoteuses sont également recherchés pour la fabrication d’ornements en laine.

En somme, un art de la conversation et une gestuelle impliquant un travail collectif en art contemporain, avec de la fibre… Ainsi, retricoterons-nous le… tissu social.

L’occupation de l’espace public et la rencontre des personnes

À la mi-juin 2012, lors de la nouvelle stratégie d’occupation temporaire de lieu public d’Occupons Montréal au parc Lafontaine, lors du Printemps érable, j’ai remarqué que le fait de me tenir sur le trottoir pour inviter les gens à y participer créait comme une sorte de porte d’entrée pour certaines personnes. Lorsque je me tenais à proximité d’une activité de groupe, cela amenait parfois un passant à s’intéresser, par exemple, aux ateliers de discussions d’Occupons Montréal à proximité, ou plus souvent, à simplement me poser des questions sur ce qui se passe là… et à suivre le fil dans le gazon qui les mène jusqu’à l’atelier. Parce que les gens sont généralement timides (comme moi) et qu’ils ont tellement besoin de parler et d’être écoutés, en ce moment plus que jamais. C’est comme créer une petite rivière relationnelle qui mène en soi, vers les autres ou vers d’autres activités en cours. Une activité ludique et familière comme le tricot aide sans contredit à entrer en contact et à créer de petits liens sociaux dans l’anonymat et la solitude des villes, et surtout sur la place publique dont le mouvement international Occupy réclame à grands cris, ici comme ailleurs, la reconnaissance et la protection.

J’ai souvent été fascinée par la sagesse populaire, par ce que des personnes m’ont raconté à leur sujet ou au sujet de la société. Certaines personnes se confient volontiers; lors d’une perfo aux Journées de la culture, à côté du métro de l’Église à Montréal, un homme me racontait un jour qu’il avait entreposé chez lui quelques beaux tableaux de peintres reçus d’un héritage récent et que cela lui apportait bien des soucis. Intrigant !  Une autre fois, au même endroit à Verdun, alors que nous avions formé un petit groupe avec des amis qui étaient venus me visiter et deux participantes de la rue, une vieille dame nous racontait ses soucis de santé avec sa jambe bandée et nous l’a montrée. Elle refusait les soins d’une infirmière depuis trois jours, et ouf, la blessure n’était pas belle. Inquiétant! Au parc Lafontaine dans le quartier du Plateau Mont-Royal à Montréal, une autre fois, j’ai rencontré un biologiste qui a longtemps vécu en Chine et m’a parlé de la relation des Chinois avec leurs étrangers et de sa théorie sur la disparition progressive de l’immigration au Québec. Passionnant ! Un autre avait été observateur lors des premières élections en Tunisie et me relatait son expérience. Lors de l’occupation du parc Sir-Georges-Étienne-Cartier à St-Henri/Montréal juste après le Printemps érable, la police était là avec une ou deux voitures et surveillait de loin les ateliers de discussion et d’apprentissage dans le parc. Dans ce genre d’événement, je me tiens sur le trottoir et invite les passants à tricoter et à discuter de l’avenir du Québec. Comme la voiture de police se tenait non loin de moi, j’ai invité le policier qui était assis du côté passager à tricoter quelques mailles. Une conversation s’en est suivie, puis il est sorti de sa voiture, vite rejoint par son partenaire de route. L’ambiance était plutôt festive et la journée magnifique. Tout le monde était de très bonne humeur. Puis une autre voiture est arrivée, et les deux policiers sont venus voir ce que nous faisions : j’essayais de convaincre le 1er policier de mettre la main au tricot et il ne disait pas non. Nous savions tous les deux que c’était un jeu tacite. La conversation a pris un tour surréaliste quand le plus gros des policiers a confié que sa grand-mère lui avait montré à tricoter lorsqu’il était adolescent et qu’il n’avait pas détesté cela… J’imaginais, le sourire en coin, quelle rigolade ils auraient pendant longtemps de ce… témoignage… Au moment où j’allais mettre le tricot dans les mains du 1er policier, le plus petit, ils ont eu… un appel d’urgence, et ils ont dû partir rapidement. Incroyable !

perfo-policiers1_15-09-12_creditphoto_peter-thomas-kennedy-OM99%_Occupons Montreal_GF

La Tricoteuse du peuple, rue Notre-Dame, Montréal, septembre 2012.
Crédit photo: Peter-Thomas Kennedy-OM99%

 

De temps en temps, la conversation prend un tour très personnel. Au parc Émilie-Gamelin, au centre-ville de Montréal, au début juin 2012, lors de ma première prestation, une itinérante m’a raconté comment la police traitait son père dans les années 1950 lorsqu’il était drogué, je l’ai admirée dans sa résilience. Elle n’était pas habituée à ça, on a eu les larmes aux yeux ensemble, se serrant les mains. Elle est partie les yeux brillants. Touchant ! Ou encore, sur la petite esplanade du métro Mont-Royal, un homme, qui semblait assez isolé dans la vie, m’a longuement parlé de sa mère qui était décédée il y a peu de temps parce que le tricot lui faisait penser à elle. Il revenait toujours à la même phrase, comme une obsession que j’essayais de décrypter; il me fallut plus de doigté dans cette conversation. Il m’a tellement remercié avant de partir, que j’en étais à la fois gênée et contente. Frappant ! Dans le quartier Villeray à Montréal, au parc Molson en juillet de cette année-là, j’ai longuement conversé et tricoté avec un artiste immigrant du Maroc, nouvellement arrivé, qui ne pouvait évidemment concevoir de critiques à l’égard de son nouveau pays d’adoption. Même l’expression « Printemps arabe » en français, il ne l’avait jamais entendue avant. Surprenant ! Quelquefois, c’est avec les enfants que je tricote et que j’échange. Trippant ! Et tout cela, généralement dans l’espace public, sur les parvis, sauf en hiver. Pour l’instant, j’ai amené mon personnage seulement dans les quartiers de Montréal, mais j’aimerais bien le faire voyager au Québec et ailleurs et pratiquer mon anglais et mon espagnol…

Ève Marie_Tricot du peuple_ détails recadrés_2014

La Tricoteuse du peuple lors des Journées de la culture 2014, au métro Mont-Royal, Montréal. Crédit photo : Pierre Boissonneault

***

« L’espace public » c’est quoi, au fait ?

Comme le remarquait récemment le journaliste Marco Fortier du journal Le Devoir[ii], le « ‘design tactique’ est devenu incontournable pour les administrations municipales. Les maires ont de la pression pour redonner une partie de l’espace public aux gens, réduire la circulation automobile et rendre la ville plus belle. » La récente tendance au développement de nouvelles places publiques, à Montréal comme partout dans le monde, voit récemment le déploiement de nouveaux lieux de convivialité, de repas et pique-niques en commun, de rencontres de voisinage et même d’activités sociales ou artistiques (avec une mini-scène permanente) ou d’activités politiques (comme « Nuit Debout sur la Place de la république à Paris) au gré d’initiatives citoyennes ou institutionnelles. D’après F. Choay (2009), « l’espace public est la partie du domaine public non bâti, affectée à des usages publics. L’espace public est donc formé par une propriété et par une affectation d’usage ». J. Jacobs (1961) souligne comment l’espace public « se caractérise non par l’affectation à un usage particulier, mais par le mélange entre le mouvement libre des piétons et toute une série d’activités publiques ou privées, qui peuvent s’y dérouler de façon temporaire et en tous cas s’y interfacent à partir des espaces plus spécialisés qui le bordent.[iii]  » Bien que les places publiques existent depuis l’Antiquité dans les cités grecques, le concept comme tel n’a été défini en sociologie qu’en 1962 par J. Habermas[iv], mais il se serait inspiré de Kant, selon Dominique Wolton[v] qui nous apprend que :

«Le mot public apparaît au 14e siècle, du latin « publicus »; ce qui concerne « tout le monde ») :  le processus au cours duquel le public constitué d’individus faisant usage de leur raison s’approprie la sphère publique contrôlée par l’autorité et la transforme en une sphère où la critique s’exerce contre le pouvoir de l’État.. On remarque au XXe siècle, une tendance à la privatisation des places publiques, en particulier dans les pays anglo-saxons.»

Ce n’est donc pas un hasard si le mouvement Occupy, lancé par un appel de la revue canadienne Adbusters a pris naissance à New York, dans le quartier de Wall Street, au royaume de l’espace privé, et des stratégies policières issues  de la « théorie de la fenêtre brisée » (Broken window/Broken glass theory, Georges L. Kelling, 1982/1996) dont s’est inspiré  le maire de New York Rudolph Giuliani  (et nouveau conseiller en sécurité informatique du président Donald Trump) au tournant des années 2000, puis poussée à l’extrême par le maire Bloomberg avec la « stop-and-frisk tactic », qui vise à intimider et à arrêter, via une police à pieds, notamment les itinérants et toutes personnes ‘non conformes’ dans l’espace public. Ne politique qui a eu néanmoins un certain succès ‘populaire’ en fassant baisser de manière importante le taux de criminalité de la ville[vi]. C’est justement cette réflexion sur la démocratie délibérative ou participative qu’a voulu faire Occupy, notamment en occupant 951 villes en 2011 partout dans le monde, avec une intention formulée ou non d’occuper et de redéfinir la place publique. Le mouvement Occupy aurait-il réussi à attirer l’attention des urbanistes de grandes villes de ce monde ? J’aime croire qu’il a été un des joueurs-clés dans la prise de conscience de l’importance de la (ré)appropriation de la « place publique » qui était alors en voie de régression. On entend encore les jeunes scander dans les rues du printemps-été 2012 : « À qui la rue ? À nous la rue ! » [voir le vol. 36, no 2, fév. 2013, de la revue Possibles consacrée à ces deux mouvements].

Des artistes et des philosophe de l’espace public

Mon travail rejoint sous plusieurs aspects celui de la performeuse canadienne Devora Neumark, et je rejoins comme elle la pensée de Walter Benjamin dans sa notion d’espace public tel que Hannah Arendt l’a définie : soit « un espace de pluralité, d’échange de paroles et d’expériences. »

«Walter Benjamin interroge la perte de l’art de raconter au passage de la modernité, en évoquant justement les communautés traditionnelles où mémoire, paroles, expériences et pratiques sociales étaient partagées. Cette perte serait liée, selon lui, à l’absence de parole commune, et correspondrait également à l’éclatement si ce n’est pas à l’effondrement de la communauté.  [… Il] attribuait une double fonction au narrateur dans la communauté [j’ajoute : conteur, quêteux, voire prêtre ou chamane] : celle de transmettre récit et expérience, mais aussi et conséquemment, de par cette médiation, celle de laisser des traces et de tisser des liens entre les individus.

Dans cette filiation avec la tradition orale, Benjamin passait lui aussi [comme Neumark] par la métaphore du tissage pour énoncer la fondation des rapports entre les individus, essentiels à l’idée de communauté. Liens qui dépendent autant d’une écoute que d’un échange de paroles et d’expériences : car témoigner et raconter impliquent aussi d’être témoin et d’écouter. […] Nous retrouvons là un aspect fondamental de la pensée de Hannah Arendt de faire qu’un simple geste peut devenir dans la sphère publique une action politique.» [Pour elle, voici] ce qui constitue toute la force et le pouvoir du totalitarisme : atteindre et contrôler jusque dans le domaine privé de la demeure.» (Marie Fraser, 2003)[vii]

En ce sens, l’espace public doit être non seulement défendu avant qu’il ne devienne privé, mais protégé et développé. Ce sont ces espaces, qui nous permettent de rester des humains en relation avec d’autres différents de soi, et qui permettent des rassemblements soit ludiques, soit artistiques, soit… politiques.

Enfin, un petit lien historique entre la geste (comme dans LA chanson de geste) de tricoter dans l’espace public avec la Révolution française est à faire.

« Durant l’ensemble de la période révolutionnaire [française], [les femmes] occupent la rue dans les semaines précédant les insurrections, et appellent les hommes à l’action, en les traitant de lâches. De cette façon, les femmes pénètrent la sphère du politique et y jouent un rôle actif. Mais dès que les associations révolutionnaires dirigent l’événement, les femmes sont exclues du peuple délibérant, du corps du peuple armé (garde nationale), des comités locaux et des associations politiques. » [viii]

Mais elles trouvent le moyen de reprendre une part active à la vie politique comme « Jacobines » en se présentant à la tribune des assemblées révolutionnaires, tout en tricotant pour gagner leur vie, pour se tenir au chaud et ainsi économiser les charbons de la maison qui coûtent cher. Par leurs cris et leurs voix indignées, elles influençaient les législateurs assemblés. Par la suite, « les tricoteuses de Robespierre » se rendaient sur le lieu de la guillotine, toujours en tricotant, pour participer à la vindicte populaire contre les guillotinés. C’est malheureusement surtout cette image négative que l’histoire machiste, la littérature[ix] et le cinéma ont gardée d’elles. Puis, quelques mois plus tard, la révolution se tourne contre elles.

« La Convention interdit aux femmes l’accès à ses tribunes, elles sont pourchassées durant la nuit, puis, trois jours plus tard, bannies de toute forme d’assemblée politique et de tout attroupement de plus de cinq personnes dans la rue [x]. Cette volonté de tenir les femmes à l’écart de la vie politique, quel que soit le parti dont elles se réclament, reflète les craintes de la société quant à la possible violence des femmes, [craintes] qui [ont] parfois pris des proportions démesurées en l’an II. » [xi]

Marilène du groupe Ville-Laine participe au Tricot du peuple pendant l’occupation du parc Molson en juillet 2012

Une amie russe de St-Petersbourg m’a dit aussi que des tricoteuses se tenaient au coin des rues pendant l’occupation nazie en France, lors de la 2e guerre mondiale, pour passer des « renseignements » à des courriers de la Résistance, mais je n’ai pas pu vérifier encore cette information.

Enfin, en tant qu’une des plus vieilles villes en Amérique du Nord, on retrouve à Montréal plus de 50 places ou espaces publics, en plus des rues (voir http://www.imtl.org/photo/place_publique/index.php?start=80&interval=20&sortBy=LAST_MODIFIED&sortType=DESC&TYPE=3&resume=2 . En voici quelques exemples de développement récent, incluant d’autres villes québécoises :

 

_______________________________________

[i] La loi 78 a été abrogée quelques mois plus tard, par le parti d’opposition ayant pris le pouvoir le lendemain de son élection. Même la police ne s’en servait généralement pas, préférant appliquer le règlement municipal du Code la route lui-même contesté en cour (il a fini par être invalidé lui aussi)… Mais un frisson glacé a passé dans la population pendant ces quelques semaines, preuve que la démocratie peut rapidement basculer.

[ii] http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/474364/l-amenagement-urbain-devient-citoyen

[iii] Tiré de http://www.espaces-publics-places.fr/la-place-espace-public-cl%C3%A9-de-la-ville-europ%C3%A9enne/

[iv] Jürgen Habermas . 1962. L’espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise.

[v] Voir Dominique Wolton, http://www.wolton.cnrs.fr/spip.php?article67 (

[vi] Laurent Lemasson, « La ville qui devient sûre », Revue française de criminologie et de droit pénal, vol. 4,‎ avril 2015 et Micheal Greenberg, 2014, in The New York Review of Books.  http://www.nybooks.com/articles/2014/11/06/broken-windows-and-new-york-police/

[vii] Tiré de la revue Parachute

[viii] Collectif, http://www.thucydide.com/realisations/comprendre/femmes/femmes2.htm

[ix] Chateaubriand dans ses Mémoires d’Outre-Tombe (1848), présente davantage les Tricoteuses sous l’échafaud comme un sabbat de sorcières révolutionnaires. Dickens (1859) les présente comme des monstres. Au cinéma, dans l’adaptation de son roman A Tale o Two Cities, J. Conway, cela est encore plus net. Dans l’histoire nationale française, on a retenu davantage l’expression « furie de guillotine » que « tricoteuse », mot qui a d’abord son entrée dans le dictionnaire de Reinhard (1795), alors que le phénomène des guillotines est survenu après les assemblées populaires des tricoteuses. Intéressant et déplorable phénomène de transformation de réalité… de la condition féminine…

[x] Il est intéressant de noter que la loi 78 (2012, gouvernement du Québec) contre la grève étudiante prévoyait, à l’origine, interdire des rassemblements de plus de 10 personnes, hommes et femmes confondus.

[xi] Charlotte Denoël

Tricot_lancement 375e_Crédit_TC Média-Isabelle Bergeron

La Tricoteuse du peuple avec Marie-Eve Labrecque du COSSL lors du lancement des projets pour le 375e de la ville de Montréal. Crédit photo : TCmédia/Isabelle Bergeron

Samedi dernier avait lieu le lancement de la centaine de projets culturels et communautaires dans plusieurs quartiers de Montréal, en prévision des festivités de son 375e anniversaire de fondation, l’année prochaine (1642-2017).

J’y participerai avec mon personnage de Tricoteuse du peuple et avec un nouveau Tricot du peuple d’une nouvelle couleur (le premier, rouge et jaune a été tricoté lors du Printemps érable avec Occupons Montréal et lors des Journées de la culture avec le grand public), mais cette fois-ci  dans le quartier de St-Laurent en collaboration avec la Table de concertation des organismes d’aide aux immigrants, le COSSL, à l’invitation de Marie-Eve Labrecque.

Notre projet est l’un des deux projets retenus pour ce quartier et l’un des 102 projets locaux choisis par des comités culturels de la Ville de Montréal parmi les 326 reçus. Le journal du quartier a couvert cet événement et j’ai eu l’occasion d’en donner plus de détails. J’y réaliserai des performances axées à la fois sur l’art de la conversation et sur l’art du tricot populaire : le tricot ensemble, comme geste et rêve en commun, comme prétexte à la conversation sur ce que les gens désirent dans leur cœur pour l’avenir du peuple. C’est souvent fascinant ce que les gens ont à dire ! Ainsi le Tricot du peuple comme maillage collectif, toujours le même tricot d’une place à l’autre, avancera de quelques mailles, de quelques rangs, de quelques idées, de quelques nouveaux contacts et échanges à chaque rencontre et nous retisserons ainsi le tissu social si fortement abimé ces dernières années…

J’animerai ainsi des ateliers auprès des membres de divers groupes communautaires, dont de nombreux immigrants de ce quartier, pour favoriser l’échange entre les communautés culturelles, francos, anglophones et Premières nations du quartier. Ce travail-tricot collectif servira, à la fin de l’année, d’habillement pour le mobilier public de la Ville dans leur quartier de St-Laurent, probablement sur une nouvelle place publique appelée «Une place pour rêver», actuellement en construction, en arrière du métro Côte-Vertu. Enfin, un autre aspect de mon travail plus à long terme est l’écriture de ces rencontres en couchant sur papier à la fois expérience vécue et perles de la sagesse populaire. Voir http://journalmetro.com/local/saint-laurent/actualites/982680/celebrations-entre-modernite-et-tradition/

Plus de détails sur l’ensemble des projets au http://www.375mtl.com/devoilement-programmation-quartier/  et dans l’onglet ci-haut  «Tricot du peuple».

Tricot du peuple 2012-12-gros plan- (6)

Le Tricot du peuple (détails) fait par le peuple, 2012-2015. Médiatrice et artiste : Ève Marie

Pour pousser plus loin votre réflexion sur l’importance de la conversation sociale dans une société anomique, solitaire et déstructurée sur le plan des relations humaines comme celle tristement devenue la nôtre, saviez-vous que :

«Selon Paul Hawken, auteur et activiste écologique, nous ne sommes conscients ni de notre importance ni de notre valeur dans notre société désordonnée et déstabilisée. » « Il n’est pas facile pour chacun d’entre nous de se sentir relié aux autres, de comprendre ce monde désordonné et déstabilisé et d’y trouver sa place. Bien des gens se demandent : Que puis-je faire? Par où commencer? À qui parler? Comment comprendre ce qui se passe? Comment tout cela me concerne-t-il?»

«La conversation est peut-être un des moyens les plus efficaces d’apprendre, de créer des liens et de trouver un sens à toute chose. Ce sont bien souvent les conversations informelles, plutôt que les propos structurés dans les salles de classe, les nouvelles du bulletin de 18 heures ou les petites phrases de 30 secondes énoncées par des experts, qui nous en apprennent le plus sur le monde. Pour la plupart d’entre nous, les conversations sont au cœur de nos relations. Elles constituent le principal moyen de communiquer avec nos amis, notre famille et même des inconnus dans l’autobus.» Elisabeth Hall, Percolab, Montréal, http://www.percolab.com/des-conversations-qui-recr%c3%a9ent-le-monde/

 

Mes corps bruts

rassemblement d'espaces

le Blogue de la Bibliothèque publique de Pointe-Claire

Programmation pour adultes et audiovisuel

REEF

Life in the vast human ocean

Club de lecture en ligne

4 out of 5 dentists recommend this WordPress.com site

El blog de Gabrielvl

Memoria de cosas valiosas, interesantes, divertidas o bellas

savoymedia

OSER le dire, OSER l'écrire, OSER le lire, OSER comprendre!

Humeurs Numeriques

Qui suit un autre, il ne suit rien : Il ne trouve rien : voire il ne cherche rien. (Montaigne)

Politique scolaire québécoise

La démocratie, en milieu scolaire???

blog OcraM

barbos . photos . blablas

%d blogueurs aiment cette page :