Category: regards croisés


Libellule

Une nouvelle espèce, l’aeschne des nénuphars (Rhionaeschna mutata)

Durant mon séjour au Centre de santé et de créativité Kio-o, les libellules sont mes amies… en nombres ici à cause de l’étang. Il y a bien longtemps que j’en avais vu autant, car plusieurs espèces sont en voie de disparition. Deux fois, elles m’ont rendu visite particulièrement. D’abord en arrivant, pendant que je faisais connaissance avec ma nouvelle prof, France Morneau, venue animer un atelier de « Retour vers soi » à l’aide de collages, créativité et méditations dirigées, une libellule est venue frôler ma tête et France m’a fait remarquer que cela portait bonheur. Puis elle a raconté qu’elle avait récemment vu une libellule dorée.

 

Le lendemain, alors que j’étais seule, une libellule a volé dans mes cheveux, ce qui m’a surprise et j’ai secoué la tête (ces insectes carnivores n’ont peur de rien, comme les couleuvres…  comportement assez unique dans la nature). Puis, elle est revenue fonçant sur moi encore… alors j’ai dit : OK, tu veux ? J’ai fait une petite boulette avec ma veste rouge et elle est venue doucement se poser dessus !!! Je l’ai longuement observée de tous les angles. Quelle merveille de la création ! Mais mademoiselle (1) était aussi en « observation » puisque pendant un moment, alors que je tournais ma veste doucement dans un sens… mademoiselle tournait dans le sens opposé, petit jeu qui a duré quelques secondes alors que je lui parlais : alors, tu veux bien me voir aussi hihi ? Finalement, bien accrochée sur ma veste, elle s’est laissée tourner. Ce manège durant quelques minutes et réalisant l’unicité de ce moment… improbable, je lui ai dit (ou pensé ?) : OK à toi ! Je t’écoute !

 

Elle était bleue et noire, avec des reflets d’argent à la lumière vive du midi, une nouvelle espèce (comme moi 😊) – découverte en 2012 (année culte pour moi avec les Carrés rouges, Occupons Montréal et les Casseroles) par un agent de la SEPAQ au Mont-St-Bruno (Québec), parait-il (2) avec ses ailes de dentelles (comment la création a-t-elle pu « prévoir » une telle précision et perfection ?)

L’observation attentive de ce genre de détail de beauté me fait croire que Dieue existe…– une femme sans aucun doute :0)– D’ailleurs, pour la perfo que je prépare à la Maison de la culture de Verdun (Québec) à la fin août, parait-il que dans les manuscrits de Nag Hammadi (chapitres de la Bible ayant été écartés au 3e siècle pour hérésie), c’est d’une figure féminine appelée Barbelo dont on parle dans le 1er chapitre sur le créateur du monde (3).

Les meilleures dentellières de Bruges n’ont qu’à aller se rhabiller devant miss libellule… avec sa géométrie libre sans pareil (ont-elles toutes les ailes pareilles ?). Sur le bout de l’aile, elle a une petite plaquette rectangulaire de couleur argentée. Une coquetterie ou cela a-t-il une fonction, me demandais-je ? Et son corps, si long (au moins 6 cm), si mince, qu’elle bouge un peu, avec une sorte de ventilateur directionnel au bout, sorte d’« ailes » mineures, qu’on retrouve aussi chez les oiseaux et les avions, ses descendants…

J’apprends en lisant maintenant qu’elles ont peu changé depuis des milliers d’années, outre… leur grandeur alors qu’elles accompagnaient… les dinosaures… Pourquoi les vivants étaient-ils si géants ? Y avait-il une lune ?

Bref, j’étais immobilisée dans le chemin, en direction de ma chambre depuis de longues minutes quand je me décidai à avancer en demandant à ma mademoiselle à qui je demande alors : OK ? Tu veux me suivre ? Je marche doucement quelques pas et m’éloigne de l’étang. Elle reste encore un petit moment sur ma veste, puis reprend son envol, alors je lui dis : Bonne vie ! en la regardant voler.

Puis, je me concentre sur son « message ». Je n’ai rien « entendu » de spécial, mais je sens qu’elle est venue m’annoncer une bonne nouvelle, tant ce moment était clair, léger et joyeux. La bonne nouvelle sera une surprise, peut-être un nouveau chum, puisque c’est une de mes « visions » de travail-création de mon atelier, lancée dans le champ quantique…

Qui vivra verra !

Dans le Wiki, je lis que «Dans la mythologie germanique, les libellules sont associées à la déesse Freia, déesse de l’amour dont elles sont les messagères. Au temps de la christianisation, elles sont diabolisées par les missionnaires qui luttent contre le paganisme, d’où l’appellation anglophone de dragonfly (dragon ailé ou dragon volant). Au Japon, dès le Moyen-Âge, la libellule se fit une place de choix dans l’univers des Samouraïs. En effet, une des caractéristiques de vol de cet anisoptère est de ne pouvoir qu’avancer : impossible de reculer ! Elle a donc pris sa place parmi les êtres valeureux qui « ne recule jamais ».

Parfait pour moi qui cherche l’amour et ai plusieurs combats à mener…

Et vous ?

_____________________________

(1) Nom traditionnel des libellules au Québec, m’a rappelé Julie, une des participantes à l’atelier.

(2) https://www.sepaq.com/parcs-quebec/blogue/article.dot?id=5174df85-b9cc-44e6-8bbb-b808b388699d

(3) Chapitre de « L’apocalypse d’Adam », traduit du copte égyptien, langue parlée avant l’invasion arabe. Voir :

  • Jean Doresse. 1958. « Les livres secrets des gnostiques d’Égypte. Éd. Plon
  • Michel Tardieu. 1984. « Livre secret de Jean » in « Écrits gnostiques, Codex de Berlin. Éd. du Cerf.
  • Gary Anderson, Micheal Stone. 1999. « A synopsis of the Book of Adam et Eve ». Ed. Scholars Press.
Publicités

 

manif contre SLAV juin 2018 -crédit

Quelques dizaines de manifestants étaient massés devant le Théâtre du Nouveau Monde, lors de la première du spectacle «SLAV» en juin 2018. Crédit photo: Valérian Mazataud, Le Devoir

L’annulation récente du spectacle SLAV à Montréal sur les chants d’esclaves afro-américains et l’oppression dans l’histoire des Noirs, mais aussi celle subie par les Slaves des Balkans, celui des Irlandais, celui des Asiatiques d’aujourd’hui, monté par l’homme de théâtre Robert Lepage et la chanteuse Betty Bonifassi pose des questions sur l’appropriation culturelle, le racisme inconscient, les rapports culturels et politiques entre le théâtre, leurs artisans et les militants ainsi que la liberté d’expression artistique.

Les militants antiracistes ont notamment reproché le manque d’artistes noirs dans la production (2 sur 8). La sous-représentativité de la communauté noire sur scène est effectivement plus que discutable : une erreur que les créateurs auraient dû admettre au moins. Pour un sujet comme celui-là, cela choque et indigne de la part d’un artiste aussi expérimenté et important que Robert Lepage, dans un cadre aussi exposé, un des principaux théâtres montréalais et un festival de musique international aussi fréquenté.

La tenue de ce spectacle, puis son annulation par le diffuseur Festival international de jazz de Montréal ont été fortement polémiques. Les artistes ont choisi de s’exprimer seulement après l’annulation du spectacle, dénonçant « l’affligeant discours d’intolérance », craignant de répondre prématurément « en jetant de l’huile sur le feu » et ajoutant que « la pratique théâtrale repose sur le principe simple de ‘jouer à être quelqu’un d’autre’, ce qui peut exiger que ‘l’on emprunte à l’autre son allure, sa voix, son accent et à l’occasion son genre’ ».

Je pense que ce moment tardif d’expression publique est malheureux, car aucun dialogue et adaptation potentielle n’ont pu s’inter-engager. Il eut été intéressant que ce spectacle devienne le lieu d’un laboratoire artisto-social. Mais, à leur défense, tous les artistes n’ont pas l’âme d’un sociologue… D’un autre côté, c’est « sans reconnaître qu’il a pu faire une erreur » que cette défense par les créateurs de ce spectacle s’est faite, a critiqué le rappeur et historien Webster. Pour sa part, la militante Marilou Craft a affirmé qu’« on avait une belle occasion de parler des inégalités raciales dans la sphère culturelle et on détourne la conversation pour parler surtout de censure et de liberté d’expression. »

Par ailleurs, « Le terme ‘appropriation culturelle’ fraie dans les universités américaines [depuis la fin du XXe siècle]. Il décrit la saisie, l’adoption inappropriée et l’absence de reconnaissance lors de l’utilisation de coutumes, de pratiques, d’idées, etc. d’un peuple par des membres d’une autre communauté, typiquement plus dominante. Des notions d’exploitation, de colonisation, mais aussi de propriété intellectuelle le sous-tendent. » (1)

Pour ma part, je trouve en effet qu’une bonne occasion d’écoute et de prise en compte des leaders contestataires a été manquée, car certains aspects pragmatiques et de conception de ce spectacle incluaient insuffisamment la perspective des premiers concernés et plusieurs critiques étaient vraiment pertinentes.

Cependant, le concept d’appropriation culturelle est un concept universitaire américain. Est-il universel ? On peut penser que non, puisqu’il est le produit de LA nation dominante mondiale sur le plan scientifique et autre. Les francophones d’Amérique sont à fois minoritaires et majoritaires au Québec. Cela affecte nécessairement notre culture et notre vision de l’inclusion/exclusion et de l’exploitation des peuples. Peut-on copier-coller ce concept américain à notre réalité ici au Québec et en particulier celles des noirs ? S’il est vrai qu’il y a eu aussi de l’esclavage au Québec, les militants qui se sont identifiés à cette cause, contrairement aux Noirs américains, ne sont pas des descendants d’esclaves. Ceci dit, les blessures et infamies liées au racisme et à l’intolérance de tous les jours sont bien vivantes, d’où qu’on vienne.

Enfin, l’annulation d’un spectacle (2), cela va trop loin pour moi, car il ne s’agit pas ici d’un spectacle ayant des propos diffamatoires ou haineux. Je ne crois pas que les artistes ont à se soumettre aux militants (ni l’inverse). De plus, des enjeux commerciaux (3) et de réputation semblent avoir engendré la décision d’annulation des responsables du festival : cela pose la question de la liberté artistique, du règne de l’argent et de l’(in)capacité citoyenne de voir et d’entendre des choses avec lesquelles nous sommes profondément en désaccord : le propre de sociétés démocratiques.

Bref, un dialogue interculturel n’a pu s’enclencher et c’est cela le grand perdant de cette polémique, à mon avis. Allez hop, la rencontre des genres et des expériences métissées ! Quelle contradiction insupportable ! Allez hop au public, qui ne pourra pas en débattre lui-même, ne pouvant plus voir le spectacle et ni connaitre ces chants d’esclaves, eux-mêmes métissés.

*/*

J’ai vécu moi-même une situation similaire pour la parution d’un livre en début d’année sur le thème du vivre-ensemble, dans le cadre du 375e de Montréal (4). Pour ce projet d’art avec mon personnage de Tricoteuse du peuple, je collaborais avec un organisme communautaire, dont un des volets d’action est les services aux immigrants. Après la lecture de mon manuscrit, la directrice de l’organisme m’a dit : « nous ne sommes pas d’accord ». D’abord déstabilisée, j’ai mis mon ego de côté, considérant cet organisme et sa directrice, en quelque sorte, comme mes éditeurs, et j’ai pris en note les aspects problématiques selon eux, que j’ai retravaillés, approfondis ou mieux défendus, tout en communiquant mon malaise par écrit à la directrice et à son assistante. C’est son assistante qui m’a répondu, tentant de calmer le jeu. Puis j’ai invité la directrice, elle-même immigrante latino-américaine, à donner son point de vue dans mon livre, invitation qu’elle a ignorée, sans jamais me donner une réponse claire.

Du point de vue du vivre-ensemble, c’était pour moi un échec monumental de communication et d’intercompréhension, après une démarche artistique de près d’une année avec, notamment, les citoyens d’un quartier multiethnique de Montréal avec qui le projet s’était pourtant très bien passé. Un échec dont je peine encore à me relever, car lorsque des citoyens natifs ne peuvent communiquer adéquatement avec des immigrants avec qui nous partageons généreusement notre table, cela m’inquiète énormément sur l’avenir de nos rapports sociaux. Épiphénomène ? Peut-être dois-je me garder de généraliser, et que cela n’était peut-être que simplement le fait de personnalités incompatibles ou de temps qui manque… mais avec cet épisode de SLAV, quoiqu’en se posant différemment de ma situation, cela laisse de quoi songeur… Malaise dans la cité ?

Que croyez-vous qu’il subsiste de tant d’incommunication ou de tant de commercialisme et de faux-fuyant ? Des positions qui deviennent de plus en plus exacerbées et polarisées de part et d’autre. Vraiment inquiétant. Voilà le terreau fertile du populisme qui mène au fascisme et ses nouvelles formes narcissiques… comme aux États-Unis ou ailleurs dans le monde. Ne devenons pas comme eux. Penchons-nous sur des solutions, chaque jour.

________________________________

12 juillet

Oh bonne nouvelle… de l’écoute, de la communication…

Après la conférence de presse du collectif SLAV Résistance qui a déclaré que « SLAV a été le catalyseur d’une conversation sur la race, le racisme, l’appropriation culturelle et le privilège blanc qui rend les gens mal à l’aise, mais qui doit exister » et demandé que le théâtre qui a hébergé ce spectacle engage «des auteurs, metteurs en scène et acteurs noirs, en plus de présenter des spectacles produits et développés par ces personnes »…

… la directrice du théâtre qui avait prêté sa salle pour SLAV vient de déclarer qu’elle sera désormais plus attentive à ce que leurs spectacles représentent davantage la diversité du Québec. En effet, Lorraine Pintal « promet ainsi un coup de barre pour rendre la scène du TNM plus représentative de la diversité culturelle. » À suivre…

Voir https://www.ledevoir.com/culture/theatre/532223/le-tnm-sera-beaucoup-plus-plus-a-l-ecoute?utm_source=infolettre-2018-07-12&utm_medium=email&utm_campaign=infolettre-quotidienne

 

14 juillet… Et maintenant … Kanata

Kanata._Crédit photo _David Leclerc

Kanata. Crédit photo : David Leclerc

Oups, Robert Lepage et la grande femme de théâtre Ariane Mnouchkine chez les Autochtones… sans Autochtones sur scène pour leur pièce «Kanata» en préparation à Paris.

Dans une lettre fort bien écrite et réfléchie depuis 1 an rédigée par des artistes et intellectuels autochtones (dont Dave Jeniss, acteur et directeur artistique du Théâtre Ondinnok), ils répondent à une lettre à mme Mnouchkine (5) publiée cette semaine en questionnant une fois de plus l’absence de comédiens issus de la thématique de cette autre pièce montée par Lepage (6), en faisant appel à la odeiwin (ou parole du cœur en langue anicinape) (7).

L’un des grands problèmes que nous avons au Canada, c’est d’arriver à nous faire respecter au quotidien par la majorité, parfois tricotée très serrée, même dans le milieu artistique. Notre invisibilité dans l’espace public, sur la scène ne nous aide pas. Et cette invisibilité, Mme Mnouchkine et M. Lepage ne semblent pas en tenir compte, car aucun de nos membres ne fera partie de la pièce. Nous ne voulons pas censurer quiconque. Ce n’est pas nos mentalités et dans notre façon de voir le monde. Ce que nous voulons, c’est que nos talents soient reconnus, qu’ils soient célébrés aujourd’hui et dans le futur, car NOUS SOMMES [en majuscule dans le texte]. Certains ont été consultés par les promoteurs de Kanata. […] Est-ce que les metteurs en scène de Kanata ont cherché une collaboration [de comédiens] ?

Les signataires de cette lettre se montrent irrités que leur histoire soit une fois de plus réinterprétée sans eux. Pourquoi y a-t-il que des comédiens français dans cette pièce ? Mme Mnouchkine  explique :

« Parce que le théâtre a besoin de distance, de transformation, de cette quête, de ce chemin de l’imagination. Il ne peut pas y avoir — j’utilise le terme plutôt dans le sens bouddhiste que chrétien — de compassion sans imagination. On ne peut pas parler de fraternité si on n’imagine pas son frère ou sa sœur.  Ce sera toujours un acteur qui va jouer Hamlet ; et il n’a pas besoin d’être Danois. Je dirais qu’il vaut mieux qu’il ne le soit pas. »

Conclusion.  Autant pour SLAV que pour Kanata, cette démarche artistique est absolument pertinente, on est au théâtre, ne l’oublions pas, pas dans une arène politique où on y devrait plus consciemment faire de la discrimination positive… Mais… parce qu’il y a maintenant un mais… Il y a maintenant un «contexte social» particulier, comme les signataires le soulignent justement . Les professionnels des arts de la scène de plus en plus issus des «minorités» visibles ont aussi besoin de travailler et de faire valoir leur talent… et leur vision du monde. Je crois que cette démarche n’empêche pas a priori de les avoir sur scène à l’heure de la mondialisation et de la réflexion sur l’inclusion et, au Canada, à l’heure d’une grande démarche sociale et gouvernementale de «réconciliation et de vérité» (8). À mon avis, une équipe interculturelle enrichira la réflexion de ces pièces et de toutes les autres à venir.

Les signataires de cette lettre interpellent aussi les subventionneurs culturel de l’État. Certains nouveaux critères de sélection pour les subventions pourraient favoriser ce dialogue.

16 juillet… Bonne nouvelle

À peine 48 h après la publication de cette lettre des Autochtones dont Lepage et Mnouchkine veulent représenter l’histoire entre blancs et Autochtones au Canada, les deux artistes ont fait savoir qu’ils aimeraient rencontrer cette semaine les signataires afin de les écouter et d’entrer en vrai dialogue et discuter de leur projet. Les signataires ont bien accueilli cette proposition.

Voir https://www.ledevoir.com/culture/theatre/532491/robert-lepage-et-ariane-mnouchkine-invitent-la-communaute-autochtone-au-dialogue?utm_source=infolettre-2018-07-16&utm_medium=email&utm_campaign=infolettre-quotidienne

et https://ici.radio-canada.ca/espaces-autochtones/a-la-une/document/nouvelles/article/1112970/lettre-ouverte-robert-lepage-autochtone-kanata-kim-obomsawin

 

21 juillet

La rencontre a eu lieu dans le respect avec la tradition autochtone du bâton de parole (9). Un des importants signataires de la lettre critique, l’homme de théâtre Dave Jeniss de la troupe Ondinnok a déploré «une relecture de l’histoire du Canada excluant les créateurs issus des Premières Nations». De son côté, Robert Lepage semble avoir été fortement ébranlé par cette rencontre après avoir indiqué clairement que les acteurs (tous Européens et non-Autochtones) avaient déjà été engagés par Mme Mnouchkine avec un contrat d’exclusivité pour la troupe du Théâtre du Soleil de Paris :  «Je ne m’attendais vraiment pas à affronter une telle colère », a avoué Robert Lepage à propos des débats entourant ses pièces Kanata et SLAV.» a déclaré M. Lepage. Il a par contre souhaité réaliser de futurs projets avec des artistes autochtones dans un proche avenir (10).

Reste à voir comment cette rencontre interculturelle ouvrira un vrai dialogue de collaboration dans le futur… et comment ces affaires qui ont eu une assez bonne couverture médiatique influenceront tous les créateurs et leurs publics, par une réflexion et des actions de médiations culturelles.

 

27 juillet

Lepage décide d’annuler son spectacle avec le Théâtre du cirque du Soleil et Mnouchkine veut trouver une «riposte théâtrale» !

_____________________________

 

  1. https://www.ledevoir.com/societe/531938/slav-l-appropriation-culturelle-entre-deux-miroirs et https://www.ledevoir.com/culture/531920/qu-est-ce-que-l-appropriation-culturelle et https://www.ledevoir.com/culture/theatre/531876/robert-lepage-reagit-a-l-annulation-de-slav
  2. Seules trois représentations ont eu lieu avant l’annulation et le public présent lors de la 1re a dû entrer… en passant à travers un cordon de policiers et des injures de « white supremacist » de manifestants qui… n’avaient pas vu le spectacle… expérience fort éprouvante pour certains spectateurs…Pour sa part, le Festival nie toute censure et argue -tardivement- une blessure de Betty Bonifassi et des préoccupations de sécurité comme raisons de l’annulation.
  3. Le chanteur américain Moses Sumney a annulé sa participation au Festival suite à la controverse.
  4. «Mémoires. Tricotés serrés. Journal d’un vivre-ensemble» Disponible sur commande au https://www.facebook.com/%C3%88ve-Marie-Langevin-750633708443354/
  5. https://www.ledevoir.com/culture/532131/les-ameridiens-du-canada-lus-par-lepage-et-mnouchkine
  6. https://www.ledevoir.com/opinion/libre-opinion/532406/encore-une-fois-l-aventure-se-passera-sans-nous-les-autochtones
  7. S’écrit aussi anishnabé de la nation des Algonquins ou Anishinabeg, située dans la région de l’Abitibi-Témiscamingue au Québec et du centre-est de l’Ontario.
  8. Allusion à la Commission de vérité et réconciliation du Canada, au sujet des pensionnats autochtones, tenue de 2007 à 2015. Voir mon billet à ce sujet au https://evemarieblog.wordpress.com/2015/10/23/lettre-dexcuse-aux-autochtones-au-sujet-des-pensionnats-amerindiens/
  9. Voir mon billet sur la conversation dans l’histoire au https://evemarieblog.wordpress.com/2012/09/13/histoire_conversation_salons_groupe-de-discussion/
  10. https://www.ledevoir.com/culture/532926/robert-lepage-entrevue-radio-canada

« Malheureusement à notre époque, la notion d’engagement glisse trop souvent dans une perception utilitaire de l’art. Elle doit prendre une couleur politique identifiable pour prétendre à la nécessité. Mais moi, j’ai besoin de réaffirmer que ressentir le monde, c’est aussi un engagement. »

Evelyne de la Chenelière in Le Devoir, 21-04-2018

Le Tricot du peuple Feu Feu Joli F. avril et mai 2018. Crédit photo _CRousseau_3254 (41)

La Tricoteuse du peuple avec une des participantes au Parc Lafontaine (2018). Crédit photo: Caroline Rousseau

 

Dans cette performance, j’accompagne et j’appuie la démarche de l’anthropologue et créateur Mathieu Parent autour de son installation relatant l’incendie criminel du parlement de Montréal au Bas-Canada et de sa bibliothèque en 1849 par les torys anglais. Cet événement historique s’est passé dans le sillage de la rébellion des Patriotes et d’une crise économique qui affecte nouvellement les marchands anglais. En effet, à l’appel du journal The Gazette qui s’insurge contre le vote du parlement donnant une indemnité aux victimes de la guerre, dont de nombreuses veuves dont les maris sont morts, une manifestation contre ce vote vire à l’émeute autour du Parlement. La bibliothèque est une perte totale et la presque totalité des livres s’envole en fumée.

Autour de cette histoire qui mena à une nouvelle constitution par l’Acte d’Union des Haut et Bas-Canada, j’invite les gens à se questionner sur le contenu d’une éventuelle nouvelle constitution. Je demande aux passants et aux visiteurs de l’installation de Mathieu au Parc Lafontaine à Montréal: si vous aviez une nouvelle constitution à écrire, avec qui, comment ou qu’est-ce vous mettriez dedans ? (1)

Le Tricot du peuple Feu Feu Joli F. avril et mai 2018. Crédit photo _CRousseau_3254 (25)

L’installation Feu Feu Joli F de/avec Mathieu Parent et des participants. Crédit photo:  Caroline Rousseau

Les temps ont bien changé depuis les Patriotes et depuis l’écriture de la Constitution canadienne de 1867, écrite par une élite politique, elle-même élue par une poignée de gens favorisés économiquement. Et vous, mes lecteurs, si  aujourd’hui, vous aviez à écrire une constitution, quels mots importants, idées importantes afin de rassembler les gens y mettriez-vous ?

Tricot Feu Feu Joli F-1

Un des nouveaux Tricots du peuple fini sur l’installation de Mathieu Parent

Parfois on me demande qu’est-ce qu’une constitution exactement. Je dis aux gens que je ne suis pas une spécialiste, mais que, en gros, il s’agit d’un document qui permet de définir les valeurs d’un peuple, de partager les pouvoirs entre les provinces et d’établir les mécanismes de règlements de conflits entre les personnes et entre les provinces canadiennes. La question est complexe, mais tous les participants à ce nouveau Tricot du peuple ont eu au moins un mot en tête pour la définir : paix (pas d’obstruction) (dit 2 fois, dont une enfant de 4 ans), meilleur échange économique du commerce interprovincial, éducation gratuite, démocratie directe (représentation tirée au hasard, comme pour les procès criminels), vérité, silence, reddition de comptes, révolte pour un sans État, écoute, consultation, implication et fierté des Autochtones et Inuit, respect, meilleure communication et capacités de critique des autres, et d’autres qui m’ont moins frappée (je ne prends pas de notes durant nos conversations et confections du Tricot).

 

Peut-être parce qu’il s’agit d’un événement intellectuel, les passants sont moins portés que d’habitude à vouloir tricoter avec moi, plusieurs préfèrent simplement converser et réfléchir, avec moi… et le Tricot avance moins vite… Mais bon, tricoter n’est pas l’objectif, mais le prétexte… J’ai tendance à retomber comme nous tous dans une approche matérialiste… Aussi, comme tous mes Tricots de rue, je dois prendre le temps de montrer comment tricoter avant d’aborder véritablement notre sujet de conversation.

Le Tricot du peuple Feu Feu Joli F. avril et mai 2018. Crédit photo _CRousseau_3254 (30)

Les enfants sont aussi invités à faire quelques mailles et à donner leur opinion sur ce qui est important pour leur avenir… Crédit photo:  Caroline Rousseau

Lors de ma 3e et dernière performance, il fait enfin beau après un printemps tardif et il y a beaucoup de monde qui passe par là; les gens sont souriants et, tout comme moi, ont probablement plus envie de socialiser.

Bref, ma performance relationnelle qui vise, comme toutes les autres fois (2) à prendre contact avec des inconnus, joint plus spécialement des motifs politiques cette fois-ci…

Le Tricot du peuple Feu Feu Joli F. avril et mai 2018. Crédit photo _CRousseau_3254 (4)
Tricot en cours… sur conversation de démocratie directe. Crédit photo:  Caroline Rousseau

 -quoique que lors de mes performances pour le 375e de Montréal, nous avions beaucoup conversé autour d’enjeux sociaux comme l’immigration et le vivre-ensemble (3).

C’était vraiment intéressant de converser sur ce sujet, j’ai adoré mon expérience!

Mes deux prochaines performances comme Tricoteuse du peuple seront à la bibliothèque de Parc-Extension à Montréal (une activité de francisation, sur le thème des confidences et de l’appréciation critique du Québec)  en mai 2018 ainsi qu’à la Maison de la culture de Verdun (sur le thème de la poésie et de la démarche de création) en août et septembre 2018. Tous les détails sur la page Facebook à mon nom au https://www.facebook.com/%C3%88ve-Marie-Langevin-750633708443354/

Pour ma participation comme telle à l’installation de Mathieu, j’ai  choisi de restituer une notice d’un livre sur la teinture des vêtements.

*/*

Et vous, qu’en pensez-vous, comment voyez-vous les choses ?

 

________________________________

(1) Voici la démarche, la réflexion et les questions plus précises que nous avions préparées ensemble, Mathieu et moi pour la réalisation de cette performance.

QUESTION 1

  1. De quelle(s) façon(s), comment écrire une constitution ?
  2. Qui devrait écrire une nouvelle constitution tenant compte de nos nouvelles réalités du 21e siècle ?
  3. Pour ces questions, en intro, j’amènerais les choses ainsi :
  4. Si vous aviez à écrire une constitution, comment vous y prendriez-vous ?

QUESTION 2

  1. Quels sont les récits ou les mythes fondateurs qui vous inspirent (traditions occidentale, amérindienne, asiatique africaine, etc.) pour définir votre identité ?
  2. Quels sont les principes de bien commun qui sont importants pour vous / pour la nation ?
  3. Quels sont les éléments rassembleurs de sens commun que tous les humains partagent ?
  4. Si vous aviez à coécrire une constitution, quels seraient les éléments importants et pourquoi ?
  5. Qu’est-ce que vous chérissez dans votre cœur comme avenir pour le peuple ?
  6. Pour ces questions, au point de départ, on pourrait résumer les choses ainsi :
  7. Quels récits, raisons ou sagesses devraient selon vous inspirer la réalisation d’un tel écrit ?

SOUS-QUESTIONS (QUESTION 2)

  1. La notion de « droit » peut-elle être surpassée (pensée en dehors de ce cadre restreint) visant le plein développement humain et la limitation des abus individuel et collectif ?
  2. La notion de « besoin » peut-elle être surpassée (pensée en dehors de ce cadre restreint) visant le plein développement humain et la limitation des abus individuels et collectifs ?
  3. Pour ces sous-questions, au besoin, selon le déroulement de la conversation, on résumerait les choses ainsi :
  4. Quelles responsabilités devrions-nous prendre (et partager)
  5. pour élargir le bien commun et favoriser un développement
  6. humain respectueux des personnes dans nos sociétés ?

+ Autres thèmes à aborder (réflexion et compréhension) en préparation, au besoin

  1. À quoi sert une constitution ? et Quels sont les enjeux d’un tel exercice ?

 

(2) Voir mes autres billets sur mes performances au https://evemarieblog.wordpress.com/category/perfo-tricot-du-peuple/

 

(3) Voir mon livre « Mémoires. Tricotés serrés. Journal d’un vivre-ensemble. » disponible sur commande sur ma page fb ou en prêt à la Grande Bibliothèque de Montréal.

«Il y aurait avantage à réinvestir l’espace public avec une réflexion plus calme, plus posée» Jérémie McEwen au sujet de son nouveau livre «Avant, je criais plus fort»

Mes abonnés auront surement remarqué que mes billets se font plus rares. Je me suis en effet consacré à l’écriture d’un livre sur le vivre-ensemble, relatant une expérience de création artisanale avec le Tricot du peuple et de médiation cultuelle avec des citoyens de Montréal «Mémoires. Tricotés serrés. Journal d’un livre ensemble», que vous pouvez trouver sur ma page fb professionnelle au https://www.facebook.com/%C3%88ve-Marie-Langevin-750633708443354

Mais au-delà de cela, je me questionne depuis plusieurs mois sur le fait de prendre la parole dans l’espace public. Nous sommes tous surchargés, soûlés d’«information» de qualités diverses. Que puis-je apporter d’autre, de plus, de mieux, sans répéter ? La poète en moi a besoin de prendre son temps, de ne pas céder à ce courant, cette tentation de publier à tout prix.

Je planche actuellement sur une nouvelle faisant d’état d’une recherche au cégep de Maisonneuve (école postsecondaire à Montréal) à l’effet que les enseignants s’autocensurent dans leur propos et certains sujets chauds à aborder en classe, afin de ne pas trop soulever la controverse et simplifier leur gestion de classe. Comme enseignante à l’éducation des adultes au secondaire et à l’université, je me sens très interpellée par cette nouvelle. Ainsi, afin de respecter la diversité des modes de vie et des opinions, on choisirait l’indiversité des discours abordés en classe ?  J’ai soumis récemment ce problème philosophique et pratique à ma directrice qui m’a simplement répondu : «merci pour ce partage».

À suivre… dans le silence et la réflexion pour l’instant… Bienvenue comme toujours à vos commentaires afin de susciter la conversation virtuelle 🙂

Comme bilan annuel en forme de douce ironie, un petit clin d’œil à un court-métrage tourné en 1967 avec S. Distel, J. P. Cassel, J. M. Thibault, R. Pierre et J. Yanne , « Tout va très bien Madame la Marquise » (parait-il, paroles et musique de Paul Misraki, 1935) et une caricature du journal Le Devoir à Montréal, prise aujourd’hui, du dessinateur Garnotte :

Cette chanson a aussi été reprise par les Rita Mitsouko, dans une version encore plus hilarante…

Garnotte, Le Devoir, «L’année en dessins », 30-12-17

Quand certains dirigeants deviennent des «bullys» (intimidateurs), que se passe-t-il dans la société = 2017-18 ?

De mon côté pour 2018, je vous souhaite 5 gratitudes par jour et beaucoup de bienveillance, malgré tout…

Quizz Symboles - Quiz Société

Pour le prochain numéro de la revue Possibles* (Montréal), nous sommes à la recherche de poèmes, nouvelles littéraires, récits, photos, peintures, dessins, BD, partitions, chansons, extraits de pièces de théâtre inédites ou autres formes mixtes d’expression artistique portant, de près ou de loin, sur la musique comme instrument de réconciliation et de résistance à la déshumanisation.

 

Il s’agit de résistance tout aussi sociopolitique qu’existentielle, culturelle et spirituelle, par le surgissement ou l’amplification du sens, de son désir (réenchantement), de beauté et de ses conditions d’existence. Parmi les principaux sujets abordés, nous nous intéresserons plus particulièrement (mais pas exclusivement- à titre indicatif seulement, car vos autres idées sont les bienvenues pour notre comité de sélection) à :

 

  • L’écriture musicale sous l’angle social des poètes et auteur.e.s/compositeurs/interprètes : solidarité, culture(s), levier et terreau de résistance; les musiques associées aux minorités ostracisées, autochtone, hip-hop & afro-américaine, rom, arabe, etc.
  • La transmission de la musique d’art, vivante et passée : médias, éducation, pédagogie; « le grand art pour le peuple »; y compris des extraits commentés de partitions ou des liens internet de musique
  • La passion musicale sous l’angle esthétique: mélomanie, ses formes et expériences; thérapie affective; beauté
  • La passion musicale sous l’angle spirituel / existentiel : sens, transcendance, ravissement, recentrement, extase, communion, drogue
  • La réflexion sur l’esthétique de la musique contemporaine et future. En particulier, l’écologie musicale, l’après-post-moderne, beauté et révolution, floraison et radicalité, esprit, amour et prophétie, solidarité, enchantement, ironie, joie et mélancolie, désir et contemplation, etc.
  • La musique solidaire des autres formes d’art.
  • Etc.

La date limite pour soumettre votre proposition est le 31 octobre 2017 pour les textes et le 31 décembre pour le visuel. Pour avoir les détails, communiquez avec moi en écrivant un commentaire ci-dessous ou dans l’onglet«à propos» en haut de page .

Note au lecteur : Ce texte a été publié dans la revue Possibles en avril 2017.

***

GroupeTricotés Serrés_BiblioVSL_03 (2)

Rencontre pour le Tricot du peuple «Tricotés serrés» à la bibliothèque de Saint-Laurent, Montréal, avril 2017

On se tricote un avenir ensemble…

Faites le nombre de rangs

rouges ou jaunes ou mélangés

qu’il vous plaira

en pensant à ce que

vous désirez, vous chérissez

comme avenir.

Que la pensée du peuple

se prenne dans les mailles

puis se projette sur notre monde

puisque c’est dans nos cordes.

***

Tricot du peuple 2012-12-détail 1

Le Tricot du peuple «Printemps érable». Détail 2. 2012-2016

Au printemps 2012, pendant ce qu’on appelle au Québec le « Printemps érable » ou le « Printemps étudiant », la créativité est descendue dans la rue pour appuyer les étudiants en grève pendant plusieurs mois. Par la parole, par des actions directes pacifiques concertées ou non, l’imaginaire s’est déployé incroyablement durant la crise sociale qui a opposé une partie du peuple au gouvernement. Slogans de rue, affichettes design, photos et graffitis géniaux, banderoles et objets divers de nature théâtrale, personnages de rue costumés (ou parfois quasi nus, en signe de rébellion…) ou mascottes, manœuvres artistiques et performatives et bien d’autres types de manifestations ont appuyé les plus traditionnels moyens de communication que sont les textes d’opinion dans les journaux, et maintenant sur les blogues et les commentaires dans les réseaux sociaux, les paroles prises à la radio, les débats souvent virulents, et les quelques rares émeutes de rue très durement réprimées par la police.

 

L’origine du Tricot du peuple

 J’ai vu un jour une photo (de Jacques Nadeau dans le journal Le Devoir) de trois jeunes femmes avec de la laine dans le visage durant une manif, comme «masque» -en signe de désapprobation- et j’ai voulu les retrouver. Lors d’une de ces fameuses manifs « du 22 » qui attiraient tant de monde et tant de joie et quelques frissons quelques jours après le vote de l’inique loi 78 qui interdisait notamment, à toute fin pratique, toutes les manifestations spontanées et les annonces de manifs[i], j’ai marché le 22 mai 2012 avec des milliers de Québécois en tenant une balle de laine rouge haut la main, la tête haute, invitant parfois à la blague et avec le sourire les policiers à venir chercher la balle… de laine (je me souvenais de la commotion qu’avait causée le « lancer du toutou » avec une sorte de gros lance-pierre artisanal de l’autre côté du « mur », lors des manifs altermondialistes au Sommet des Amériques à Québec en 2001). Je proposais ici une version modérée et ironisée de cet événement et cela faisait rire ou parler les gens.

C’est incroyable ce que mon personnage avec cette balle/ce fil de laine liée à mon visage et tenue ainsi a généré comme symbolique dans l’esprit très riche des passants ! Voici ce que des passants m’ont dit au sujet de cette balle de laine : pouvoir/force ou avenir du peuple, conflit mêlé/démêlé entre le gouvernement/les étudiants et une partie du peuple, bébé naissant, bombe à retardement, masque, paradoxe entre libération et enfermement ou emprisonnement, déesse Parques filant nos jours, notre destinée, etc., etc. On peut s’amuser énormément avec la métaphore du « fil » et de son verbe « filer » … J’ai été fascinée par l’imagination populaire et cela m’a donné l’idée, quelques jours plus tard, de créer un personnage de rue, une sorte de clown chic, très maquillée, un peu excentrique, qui ferait tricoter les gens, tout en discutant avec eux de l’avenir du Québec. Je me suis aussi souvenue de ma mère qui m’avait appris à tricoter pendant mon adolescence, et je n’avais pratiquement pas touché à des broches à tricoter depuis ce temps…

Le tricot : objet de médiation pour la conversation

Depuis ce jour, à chaque performance, j’invite des passants sur la rue ou des manifestants à monter maille par maille le Tricot du peuple et à y mettre, dans leur geste, dans leurs mots, leurs meilleures pensées et élans du coeur pour l’avenir du peuple. C’est la trame du peuple que nous voulons (re)constituer; refaire notre tissu social si éraflé, si déchiré et créer peut-être un maillage entre les personnes, entre les idées au hasard des rencontres. Une participation du public à la maison m’envoyant le fruit de leur travail par la poste ou lors de petites réunions de tricot politique est aussi parfois en branle pour que les personnes qui ne peuvent pas participer aux événements publics puissent le faire, à leur façon, chez eux. Ma cousine, la militante pour le droit des sourds et malentendants, Julie Elaine Roy m’en a fait un magnifique panneau, alors qu’elle devait rester chez elle, rageant de ne pouvoir sortir en voyant à la télé de jeunes étudiants se faire tabasser par la police chaque jour pendant des semaines, en 2012. Si le projet se développe suffisamment, on pourra penser organiser une exposition des travaux réalisés. Plus récemment, je viens de commencer un nouveau projet avec des groupes d’immigrants « Tricotés Serrés » dont je vous parlerai davantage plus loin.

Tricoter ensemble, montrer/apprendre à tricoter, puis éventuellement échanger, converser ou méditer sur l’avenir du Québec, tels sont les objets et la gestuelle concrète de cette performance artistique engagée.

Le tricot est le plus souvent un prétexte. Comme un objet de médiation pour avoir et favoriser la conversation entre inconnus. Un petit lien se crée alors entre le ou les participants et moi, comme artiste performeuse en leur expliquant brièvement le projet. Je leur montre d’abord comment tricoter, car la plupart ne savent pas, souvent cela s’arrête là, ils sont contents d’avoir fait quelques mailles ou quelques rangs et d’avoir encouragé ce projet; mais plus souvent encore, les tricoteuses ou les tricoteurs maitrisent assez rapidement le point mousse de base et parfois les meilleurs qui savent déjà tricoter ajoutent des points de fantaisie ou changent de couleur. Cette distance technique nous permet alors de converser librement sur les sujets qui les intéressent ou encore ils ou elles préfèrent tricoter et méditer dans leur bulle. Je dirige généralement la conversation de manière à faire parler les gens, me mettant davantage et mode écoute. Les hommes plus jeunes, en particulier et contre toute attente, s’y intéressent et prennent plaisir à apprendre à tricoter, ce qui est une petite révolution en soi pour ces derniers (on les voit occasionnellement en train de tricoter dans le métro, par exemple, durant l’hiver). Quelquefois, ils renoncent rapidement, mais continuent la discussion, alors je prends le relais et tricote à leur place, tout en continuant à converser. Mais cette situation arrive rarement. Toutes, tous, les jeunes et les moins jeunes s’y investissent avec une belle énergie. Ça peut ressembler autant à une rencontre haute en énergie qu’à un moment de quasi-prière… car ces deux Tricots du peuple portent la magie de tant de personnes qui y ont contribué avant et avec souvent des échanges inspirés et inspirants… Le Tricot porte sa porte « vibration »…  Cet échange peut durer quelques minutes et parfois plus, comme pendant le Forum social mondial l’été dernier à Montréal où deux participantes ont longuement échangé avec moi, pendant une heure ou deux, car les activités avaient changé de place et il n’y avait plus grand monde sur place au parc de Maisonneuve.

Également, lorsqu’il y a plus de monde, comme j’ai au moins deux Tricots en route, il y a deux personnes au tricot qui ne se connaissent pas et qui finissent généralement par parler ensemble, se donnent des trucs ou commentent la situation présente (manif, atelier d’Occupons Montréal, parfois Journée de la culture ou le temps qui passe). Dans ce cas, j’ai parfois besoin d’un/e complice ‘prof’ de tricot, qui aide un des participants lorsque la conversation tourne plus en duos ou que les deux participant.e.s ont besoin d’assistance technique en même temps.

Un nouveau projet de quartier pour le 375e anniversaire de Montréal

2017-03-03 16.00.35

Le Tricot du peuple «Tricotés serrés» en mars 2017

En 2017, je commence sept nouveaux Tricots du peuple dans le cadre d’une activité d’animation sociale et culturelle pour le 375e anniversaire de la ville de Montréal avec principalement les organismes du Comité immigrant du quartier de Saint-Laurent à Montréal et la bibliothèque du quartier, chapeauté par le Comité des organismes sociaux de Saint-Laurent (COSSL) : le projet « Tricotés serrés ». Il y aura aussi, une mémoire écrite de mes souvenirs de rencontres, pour témoigner de la parole du peuple et en particulier ici, celle des immigrants. Ainsi, ces rencontres se veulent un moment de conversations au sujet du « vivre ensemble »… depuis 375 ans jusqu’à nos jours d’interculturalisme, puisqu’il s’agit d’un projet de création populaire d’un très grand tricot de cinq mètres.

Avec un fil de laine qui nous relie tous, différent.e.s participant.e.s (avec ou sans expérience en tricot) confectionneront 6 tricots avec moi pendant ma tournée des associations communautaires et des bibliothèques. Ils seront aussi un témoignage-trace de nos conversations, partages et travail en commun après l’expérience : ils serviront finalement à « habiller » le mobilier de la nouvelle place publique Rodolphe-Rousseau derrière le métro Côte-Vertu, dans le quartier multiculturel de Saint-Laurent à Montréal, lors de son inauguration en été 2017. C’est pour moi une première expérience d’art public, en  laine-sculpture laissée à l’extérieur, on va voir combien de temps nos artefacts vont résister aux intempéries et aux vandales… pas de doutes qu’il s’agit d’un art… éphémère. Si les Tricots résistent jusqu’en novembre, je les retirerai pour les donner à un autre projet pour les itinérants dans le quartier de St-Léonard (Montréal) où Kathy Martel met, pour eux, des foulards autour des arbres et des poteaux avec les enfants de la garderie. Des tricoteurs et tricoteuses sont également recherchés pour la fabrication d’ornements en laine.

En somme, un art de la conversation et une gestuelle impliquant un travail collectif en art contemporain, avec de la fibre… Ainsi, retricoterons-nous le… tissu social.

L’occupation de l’espace public et la rencontre des personnes

À la mi-juin 2012, lors de la nouvelle stratégie d’occupation temporaire de lieu public d’Occupons Montréal au parc Lafontaine, lors du Printemps érable, j’ai remarqué que le fait de me tenir sur le trottoir pour inviter les gens à y participer créait comme une sorte de porte d’entrée pour certaines personnes. Lorsque je me tenais à proximité d’une activité de groupe, cela amenait parfois un passant à s’intéresser, par exemple, aux ateliers de discussions d’Occupons Montréal à proximité, ou plus souvent, à simplement me poser des questions sur ce qui se passe là… et à suivre le fil dans le gazon qui les mène jusqu’à l’atelier. Parce que les gens sont généralement timides (comme moi) et qu’ils ont tellement besoin de parler et d’être écoutés, en ce moment plus que jamais. C’est comme créer une petite rivière relationnelle qui mène en soi, vers les autres ou vers d’autres activités en cours. Une activité ludique et familière comme le tricot aide sans contredit à entrer en contact et à créer de petits liens sociaux dans l’anonymat et la solitude des villes, et surtout sur la place publique dont le mouvement international Occupy réclame à grands cris, ici comme ailleurs, la reconnaissance et la protection.

J’ai souvent été fascinée par la sagesse populaire, par ce que des personnes m’ont raconté à leur sujet ou au sujet de la société. Certaines personnes se confient volontiers; lors d’une perfo aux Journées de la culture, à côté du métro de l’Église à Montréal, un homme me racontait un jour qu’il avait entreposé chez lui quelques beaux tableaux de peintres reçus d’un héritage récent et que cela lui apportait bien des soucis. Intrigant !  Une autre fois, au même endroit à Verdun, alors que nous avions formé un petit groupe avec des amis qui étaient venus me visiter et deux participantes de la rue, une vieille dame nous racontait ses soucis de santé avec sa jambe bandée et nous l’a montrée. Elle refusait les soins d’une infirmière depuis trois jours, et ouf, la blessure n’était pas belle. Inquiétant! Au parc Lafontaine dans le quartier du Plateau Mont-Royal à Montréal, une autre fois, j’ai rencontré un biologiste qui a longtemps vécu en Chine et m’a parlé de la relation des Chinois avec leurs étrangers et de sa théorie sur la disparition progressive de l’immigration au Québec. Passionnant ! Un autre avait été observateur lors des premières élections en Tunisie et me relatait son expérience. Lors de l’occupation du parc Sir-Georges-Étienne-Cartier à St-Henri/Montréal juste après le Printemps érable, la police était là avec une ou deux voitures et surveillait de loin les ateliers de discussion et d’apprentissage dans le parc. Dans ce genre d’événement, je me tiens sur le trottoir et invite les passants à tricoter et à discuter de l’avenir du Québec. Comme la voiture de police se tenait non loin de moi, j’ai invité le policier qui était assis du côté passager à tricoter quelques mailles. Une conversation s’en est suivie, puis il est sorti de sa voiture, vite rejoint par son partenaire de route. L’ambiance était plutôt festive et la journée magnifique. Tout le monde était de très bonne humeur. Puis une autre voiture est arrivée, et les deux policiers sont venus voir ce que nous faisions : j’essayais de convaincre le 1er policier de mettre la main au tricot et il ne disait pas non. Nous savions tous les deux que c’était un jeu tacite. La conversation a pris un tour surréaliste quand le plus gros des policiers a confié que sa grand-mère lui avait montré à tricoter lorsqu’il était adolescent et qu’il n’avait pas détesté cela… J’imaginais, le sourire en coin, quelle rigolade ils auraient pendant longtemps de ce… témoignage… Au moment où j’allais mettre le tricot dans les mains du 1er policier, le plus petit, ils ont eu… un appel d’urgence, et ils ont dû partir rapidement. Incroyable !

perfo-policiers1_15-09-12_creditphoto_peter-thomas-kennedy-OM99%_Occupons Montreal_GF

La Tricoteuse du peuple, rue Notre-Dame, Montréal, septembre 2012.
Crédit photo: Peter-Thomas Kennedy-OM99%

 

De temps en temps, la conversation prend un tour très personnel. Au parc Émilie-Gamelin, au centre-ville de Montréal, au début juin 2012, lors de ma première prestation, une itinérante m’a raconté comment la police traitait son père dans les années 1950 lorsqu’il était drogué, je l’ai admirée dans sa résilience. Elle n’était pas habituée à ça, on a eu les larmes aux yeux ensemble, se serrant les mains. Elle est partie les yeux brillants. Touchant ! Ou encore, sur la petite esplanade du métro Mont-Royal, un homme, qui semblait assez isolé dans la vie, m’a longuement parlé de sa mère qui était décédée il y a peu de temps parce que le tricot lui faisait penser à elle. Il revenait toujours à la même phrase, comme une obsession que j’essayais de décrypter; il me fallut plus de doigté dans cette conversation. Il m’a tellement remercié avant de partir, que j’en étais à la fois gênée et contente. Frappant ! Dans le quartier Villeray à Montréal, au parc Molson en juillet de cette année-là, j’ai longuement conversé et tricoté avec un artiste immigrant du Maroc, nouvellement arrivé, qui ne pouvait évidemment concevoir de critiques à l’égard de son nouveau pays d’adoption. Même l’expression « Printemps arabe » en français, il ne l’avait jamais entendue avant. Surprenant ! Quelquefois, c’est avec les enfants que je tricote et que j’échange. Trippant ! Et tout cela, généralement dans l’espace public, sur les parvis, sauf en hiver. Pour l’instant, j’ai amené mon personnage seulement dans les quartiers de Montréal, mais j’aimerais bien le faire voyager au Québec et ailleurs et pratiquer mon anglais et mon espagnol…

Ève Marie_Tricot du peuple_ détails recadrés_2014

La Tricoteuse du peuple lors des Journées de la culture 2014, au métro Mont-Royal, Montréal. Crédit photo : Pierre Boissonneault

***

« L’espace public » c’est quoi, au fait ?

Comme le remarquait récemment le journaliste Marco Fortier du journal Le Devoir[ii], le « ‘design tactique’ est devenu incontournable pour les administrations municipales. Les maires ont de la pression pour redonner une partie de l’espace public aux gens, réduire la circulation automobile et rendre la ville plus belle. » La récente tendance au développement de nouvelles places publiques, à Montréal comme partout dans le monde, voit récemment le déploiement de nouveaux lieux de convivialité, de repas et pique-niques en commun, de rencontres de voisinage et même d’activités sociales ou artistiques (avec une mini-scène permanente) ou d’activités politiques (comme « Nuit Debout sur la Place de la république à Paris) au gré d’initiatives citoyennes ou institutionnelles. D’après F. Choay (2009), « l’espace public est la partie du domaine public non bâti, affectée à des usages publics. L’espace public est donc formé par une propriété et par une affectation d’usage ». J. Jacobs (1961) souligne comment l’espace public « se caractérise non par l’affectation à un usage particulier, mais par le mélange entre le mouvement libre des piétons et toute une série d’activités publiques ou privées, qui peuvent s’y dérouler de façon temporaire et en tous cas s’y interfacent à partir des espaces plus spécialisés qui le bordent.[iii]  » Bien que les places publiques existent depuis l’Antiquité dans les cités grecques, le concept comme tel n’a été défini en sociologie qu’en 1962 par J. Habermas[iv], mais il se serait inspiré de Kant, selon Dominique Wolton[v] qui nous apprend que :

«Le mot public apparaît au 14e siècle, du latin « publicus »; ce qui concerne « tout le monde ») :  le processus au cours duquel le public constitué d’individus faisant usage de leur raison s’approprie la sphère publique contrôlée par l’autorité et la transforme en une sphère où la critique s’exerce contre le pouvoir de l’État.. On remarque au XXe siècle, une tendance à la privatisation des places publiques, en particulier dans les pays anglo-saxons.»

Ce n’est donc pas un hasard si le mouvement Occupy, lancé par un appel de la revue canadienne Adbusters a pris naissance à New York, dans le quartier de Wall Street, au royaume de l’espace privé, et des stratégies policières issues  de la « théorie de la fenêtre brisée » (Broken window/Broken glass theory, Georges L. Kelling, 1982/1996) dont s’est inspiré  le maire de New York Rudolph Giuliani  (et nouveau conseiller en sécurité informatique du président Donald Trump) au tournant des années 2000, puis poussée à l’extrême par le maire Bloomberg avec la « stop-and-frisk tactic », qui vise à intimider et à arrêter, via une police à pieds, notamment les itinérants et toutes personnes ‘non conformes’ dans l’espace public. Ne politique qui a eu néanmoins un certain succès ‘populaire’ en fassant baisser de manière importante le taux de criminalité de la ville[vi]. C’est justement cette réflexion sur la démocratie délibérative ou participative qu’a voulu faire Occupy, notamment en occupant 951 villes en 2011 partout dans le monde, avec une intention formulée ou non d’occuper et de redéfinir la place publique. Le mouvement Occupy aurait-il réussi à attirer l’attention des urbanistes de grandes villes de ce monde ? J’aime croire qu’il a été un des joueurs-clés dans la prise de conscience de l’importance de la (ré)appropriation de la « place publique » qui était alors en voie de régression. On entend encore les jeunes scander dans les rues du printemps-été 2012 : « À qui la rue ? À nous la rue ! » [voir le vol. 36, no 2, fév. 2013, de la revue Possibles consacrée à ces deux mouvements].

Des artistes et des philosophe de l’espace public

Mon travail rejoint sous plusieurs aspects celui de la performeuse canadienne Devora Neumark, et je rejoins comme elle la pensée de Walter Benjamin dans sa notion d’espace public tel que Hannah Arendt l’a définie : soit « un espace de pluralité, d’échange de paroles et d’expériences. »

«Walter Benjamin interroge la perte de l’art de raconter au passage de la modernité, en évoquant justement les communautés traditionnelles où mémoire, paroles, expériences et pratiques sociales étaient partagées. Cette perte serait liée, selon lui, à l’absence de parole commune, et correspondrait également à l’éclatement si ce n’est pas à l’effondrement de la communauté.  [… Il] attribuait une double fonction au narrateur dans la communauté [j’ajoute : conteur, quêteux, voire prêtre ou chamane] : celle de transmettre récit et expérience, mais aussi et conséquemment, de par cette médiation, celle de laisser des traces et de tisser des liens entre les individus.

Dans cette filiation avec la tradition orale, Benjamin passait lui aussi [comme Neumark] par la métaphore du tissage pour énoncer la fondation des rapports entre les individus, essentiels à l’idée de communauté. Liens qui dépendent autant d’une écoute que d’un échange de paroles et d’expériences : car témoigner et raconter impliquent aussi d’être témoin et d’écouter. […] Nous retrouvons là un aspect fondamental de la pensée de Hannah Arendt de faire qu’un simple geste peut devenir dans la sphère publique une action politique.» [Pour elle, voici] ce qui constitue toute la force et le pouvoir du totalitarisme : atteindre et contrôler jusque dans le domaine privé de la demeure.» (Marie Fraser, 2003)[vii]

En ce sens, l’espace public doit être non seulement défendu avant qu’il ne devienne privé, mais protégé et développé. Ce sont ces espaces, qui nous permettent de rester des humains en relation avec d’autres différents de soi, et qui permettent des rassemblements soit ludiques, soit artistiques, soit… politiques.

Enfin, un petit lien historique entre la geste (comme dans LA chanson de geste) de tricoter dans l’espace public avec la Révolution française est à faire.

« Durant l’ensemble de la période révolutionnaire [française], [les femmes] occupent la rue dans les semaines précédant les insurrections, et appellent les hommes à l’action, en les traitant de lâches. De cette façon, les femmes pénètrent la sphère du politique et y jouent un rôle actif. Mais dès que les associations révolutionnaires dirigent l’événement, les femmes sont exclues du peuple délibérant, du corps du peuple armé (garde nationale), des comités locaux et des associations politiques. » [viii]

Mais elles trouvent le moyen de reprendre une part active à la vie politique comme « Jacobines » en se présentant à la tribune des assemblées révolutionnaires, tout en tricotant pour gagner leur vie, pour se tenir au chaud et ainsi économiser les charbons de la maison qui coûtent cher. Par leurs cris et leurs voix indignées, elles influençaient les législateurs assemblés. Par la suite, « les tricoteuses de Robespierre » se rendaient sur le lieu de la guillotine, toujours en tricotant, pour participer à la vindicte populaire contre les guillotinés. C’est malheureusement surtout cette image négative que l’histoire machiste, la littérature[ix] et le cinéma ont gardée d’elles. Puis, quelques mois plus tard, la révolution se tourne contre elles.

« La Convention interdit aux femmes l’accès à ses tribunes, elles sont pourchassées durant la nuit, puis, trois jours plus tard, bannies de toute forme d’assemblée politique et de tout attroupement de plus de cinq personnes dans la rue [x]. Cette volonté de tenir les femmes à l’écart de la vie politique, quel que soit le parti dont elles se réclament, reflète les craintes de la société quant à la possible violence des femmes, [craintes] qui [ont] parfois pris des proportions démesurées en l’an II. » [xi]

Marilène du groupe Ville-Laine participe au Tricot du peuple pendant l’occupation du parc Molson en juillet 2012

Une amie russe de St-Petersbourg m’a dit aussi que des tricoteuses se tenaient au coin des rues pendant l’occupation nazie en France, lors de la 2e guerre mondiale, pour passer des « renseignements » à des courriers de la Résistance, mais je n’ai pas pu vérifier encore cette information.

Enfin, en tant qu’une des plus vieilles villes en Amérique du Nord, on retrouve à Montréal plus de 50 places ou espaces publics, en plus des rues (voir http://www.imtl.org/photo/place_publique/index.php?start=80&interval=20&sortBy=LAST_MODIFIED&sortType=DESC&TYPE=3&resume=2 . En voici quelques exemples de développement récent, incluant d’autres villes québécoises :

 

_______________________________________

[i] La loi 78 a été abrogée quelques mois plus tard, par le parti d’opposition ayant pris le pouvoir le lendemain de son élection. Même la police ne s’en servait généralement pas, préférant appliquer le règlement municipal du Code la route lui-même contesté en cour (il a fini par être invalidé lui aussi)… Mais un frisson glacé a passé dans la population pendant ces quelques semaines, preuve que la démocratie peut rapidement basculer.

[ii] http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/474364/l-amenagement-urbain-devient-citoyen

[iii] Tiré de http://www.espaces-publics-places.fr/la-place-espace-public-cl%C3%A9-de-la-ville-europ%C3%A9enne/

[iv] Jürgen Habermas . 1962. L’espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise.

[v] Voir Dominique Wolton, http://www.wolton.cnrs.fr/spip.php?article67 (

[vi] Laurent Lemasson, « La ville qui devient sûre », Revue française de criminologie et de droit pénal, vol. 4,‎ avril 2015 et Micheal Greenberg, 2014, in The New York Review of Books.  http://www.nybooks.com/articles/2014/11/06/broken-windows-and-new-york-police/

[vii] Tiré de la revue Parachute

[viii] Collectif, http://www.thucydide.com/realisations/comprendre/femmes/femmes2.htm

[ix] Chateaubriand dans ses Mémoires d’Outre-Tombe (1848), présente davantage les Tricoteuses sous l’échafaud comme un sabbat de sorcières révolutionnaires. Dickens (1859) les présente comme des monstres. Au cinéma, dans l’adaptation de son roman A Tale o Two Cities, J. Conway, cela est encore plus net. Dans l’histoire nationale française, on a retenu davantage l’expression « furie de guillotine » que « tricoteuse », mot qui a d’abord son entrée dans le dictionnaire de Reinhard (1795), alors que le phénomène des guillotines est survenu après les assemblées populaires des tricoteuses. Intéressant et déplorable phénomène de transformation de réalité… de la condition féminine…

[x] Il est intéressant de noter que la loi 78 (2012, gouvernement du Québec) contre la grève étudiante prévoyait, à l’origine, interdire des rassemblements de plus de 10 personnes, hommes et femmes confondus.

[xi] Charlotte Denoël

« Plus que toute autre forme d’aliénation, je pourrais en dire ce qu’Angelo Rinaldi fait remarquer de la pauvreté : ‘Elle sépare à jamais de ceux qui ne l’ont pas subie, quelle qu’en soit la suite.’ Aliénation : traduction de Entfremdung, Hegel : dépossession. Ne plus s’appartenir. Devenir étranger à soi-même. En ces années auxquelles je fais allusion, je ne savais plus reconnaitre dans les signes de ma langue la présence incrustée, voilée ou éclatante, d’une autre langue : ses calques, ses syntagmes, sa sémantique. »

Gaston Miron, « L’Homme rapaillé »

 

Fete-Nationale-Quebec-logo-photo-courtoisie-publiee-par-INFOSuroit

source : Info Suroit

On s’est beaucoup penché sur les différences ces dernières années.

Maintenant, le temps semble être venu de davantage ressentir, exprimer et réfléchir notre socle commun, nos ressemblances sur lesquels construire notre territoire, notre nation, notre culture, notre mode de vie, notre vision du monde. Et le faire dans notre langue commune, le français. On pourrait regarder du côté de la condition humaine aussi… mais à ce compte toutes les frontières tomberaient aussi…

Puis viendra un autre temps où on pourra regarder en face à la fois nos différences et nos ressemblances, fondement, à mon avis, d’une véritable identité collective et d’une véritable vie démocratique.

***

.

 

Dans une lettre publiée aujourd’hui dans le journal Le Devoir « Aller de l’avant et ne laisser personne derrière » (1), les porte-parole du parti politique Québec Solidaire parlent d’un devoir d’exemplarité dans un « examen de conscience » des forces indépendantistes. Cette affirmation me laisse dubitative… Le récent échec de la convergence indépendantiste des différents partis et mouvements souverainistes ne me semble pas être spécialement exemplaire, même si je suis bien consciente que les médias ne peuvent que rapporter partiellement les fondements d’une nouvelle.

Si je venais d’un autre pays ou d’une autre province, je me dirais : mais comment ces Québécois peuvent-ils prétendre vouloir faire un pays alors qu’ils ne peuvent même pas se mettre d’accord sur une base de discussion ? Je crois que les forces indépendantistes sont conviées à un devoir d’alliances… eh oui à « faire mieux », comme les porte-parole de Québec solidaire le disent si bien.

Par ailleurs, nous manquons de données probantes pour analyser et comprendre l’évolution du vote allophone depuis le dernier référendum de 1995. Je lis dans les journaux des chiffres contradictoires. Aujourd’hui, on dit que « 68 à 80 % du vote non francophone » irait vraisemblablement au Parti libéral fédéraliste et anti-indépendantiste, mais il me semble avoir déjà lu que le vote de la jeune 2e génération issue de l’immigration se répartissait à peu près comme l’ensemble des Québécois quant à son allégeance indépendantiste ou fédéraliste. Les médias, les firmes de sondage et la recherche universitaire pourraient-ils mieux nous éclairer sur ces questions ? Cela aiderait à appuyer nos opinions et nos actions.

Enfin, je partage avec le parti de Québec Solidaire la vision idéale d’un rejet de politiques tablant sur la peur… Mais c’est, à mon avis, la faiblesse de la gauche de tout temps d’être enfermée dans un idéal et de ne pas vraiment comprendre profondément que, par exemple, des gens ont vraiment peur ! Il y a une sorte de déni de réalité qui a probablement fait la faiblesse des formations de gauche… et la force des groupes d’extrêmes.

«L’étau se resserre / Et lance un cri de détresse / Vers les cœurs de pierre / […] J’ai le mal du pays / […] J’ai mal à ma mère aussi/ L’étau se resserre / J’ai mal à mon frère aussi / L’étau se resserre / J’ai mal à ma sœur aussi / L’étau se resserre / J’ai peur et mon père aussi.» (2)

Louis-Jean Cormier « Un refrain trop long »

 

Finalement, j’aimerais faire un clin d’œil à l’auteur-compositeur et chanteur Claude Dubois qui a chanté sa chanson (un vrai classique !) hier, lors du spectacle de la fête nationale :

«Comme un million de gens
Qui pourraient se rassembler
Pour être beaucoup moins exploités
Et beaucoup plus communiquer,
Se distinguer,
Se raisonner,
S’émanciper,
Se libérer,
S’administrer,
Se décaver,
S’équilibrer,
S’évaporer,
S’évoluer,
Se posséder

Mais autour d’eux, y avait plus petit et plus grand
Des hommes semblables en dedans. »

Claude Dubois «Comme un million de gens»

Bonne Saint-Jean ! (3)

__________________

  1. http://www.ledevoir.com/politique/quebec/502017/aller-de-l-avant-et-ne-laisser-personne-derriere . Par ailleurs, leur titre Allons de l’avant est aussi le slogan du mouvement Occupons Montréal (Occupy)… mais ce n’est sans doute qu’un hasard.
  2. L’auteur-compositeur et chanteur Louis-Jean Cormier fait aussi référence au désastre écologique dans cette chanson… qui sera un enjeu puissant du débat-crise fédéraliste-indépendantiste, notamment en ce qui concerne le passage d’oléoducs sur le territoire québécois qui pourraient polluer le fleuve Saint-Laurent pendant des générations en cas d’accident. En effet, les deux Partis libéral du Canada et du Québec sont en accord avec le passage de l’oléoduc Énergie Est sur le territoire canadien et québécois. Et… notre Saint-Laurent d’amour vient d’être déclaré par le Parti Libéral du Québec le « premier lieu historique » du Québec !
  3. Pour mes lecteurs étrangers, sachez que la Saint-Jean est le nom traditionnel de la Fête nationale du Québec, le 24 juin.
«Les connaissances non reliées tuent la connaissance et font apparaître une nouvelle ignorance qui s’ignore elle-même au cœur de la prolifération des connaissances», souligne Edgar Morin.

Photo: Fred Dufour Agence France-Presse «Les connaissances non reliées tuent la connaissance et font apparaître une nouvelle ignorance qui s’ignore elle-même au cœur de la prolifération des connaissances», souligne Edgar Morin.

«… l’être humain serait-il surtout en train de se perdre… dans la simplification des choses, dans l’illusion, mais aussi dans cet aveuglement qui l’empêche d’appréhender sérieuse

ment les désastres qu’il est lui-même en train de nourrir ? »

Je relaie ici intégralement un trop bon article du journal Le Devoir de Fabien Deglise au sujet du plus récent opus d’Edgar Morin « Connaissance, ignorance, mystère », auteur et philosophe pour lequel j’ai toujours eu le plus grand respect et admiration.

«[il] montre du doigt le somnambulisme du monde politique qui vit au jour le jour, du monde intellectuel aveugle à la complexité et l’inconscience généralisée qui contribuent à la marche vers le désastre.»

 

Le coup de crayon du 8 mai
Garnotte et
Pascal

Edgar Morin et l’éloge du mystère

Le philosophe invite à aller au-delà des algorithmes pour éviter

la catastrophe

6 mai 2017 |Fabien Deglise | Livres
[Si vous avez un problème de lecture-mise en page, référez-vous directement à la source : http://www.ledevoir.com/culture/livres/498035/entrevue-edgar-morin-et-l-eloge-du-mystere]

A trop vouloir baliser ses déplacements, l’être humain serait-il surtout en train de se perdre… dans la simplification des choses, dans l’illusion, mais aussi dans cet aveuglement qui l’empêche d’appréhender sérieusement les désastres qu’il est lui-même en train de nourrir ?

Le philosophe français Edgar Morin, fin observateur du monde qui l’entoure depuis 95 ans, doute de moins en moins de cette dérive. Dans son dernier essai, Connaissance, ignorance, mystère (Fayard), il appelle d’ailleurs à lever la tête de nos réseaux sociaux, à affronter les déterminismes numériques pour mieux surmonter nos peurs ataviques de l’inconnu, déjouer les « nouvelles ignorances » et surtout changer le cours des choses dans des sociétés où paradoxalement, l’expansion des connaissances fait désormais régresser, selon lui, la connaissance.

« La croyance en une vie sociale ou personnelle régulée ou programmée par algorithme [ces formules mathématiques qui orientent choix et contenus dans les univers numériques] est illusoire, indique Edgar Morin dans une entrevue accordée il y a quelques jours au Devoir. L’histoire de l’humanité, des sociétés, de la personne ne peut échapper à l’inattendu, le hasard, la folie, la créativité. Or, si elle libère, la technique, aussi, asservit » en finissant même par atrophier l’intelligence, poursuit-il.

Sombre perspective ? Le malheur serait en marche et ses artisans ont, à l’écouter et à le lire, le nez collé sur un écran d’ordinateur et le doigt agité frénétiquement sur un clavier ou sur un écran tactile. « L’unification techno-économique du globe et la multiplication des communications ont provoqué non pas une conscience de communauté de destins humains, mais au contraire, les replis particularistes sur des identités ethniques et/ou religieuses ; non pas une grande union, mais une multiplication de dislocations et ruptures politiques et culturelles dégénérant en conflits », écrit-il dans cet essai alliant impressions, réflexions et sagesse, sorte de message d’un penseur indiscipliné, docteur honoris causa de vingt-quatre universités à travers le monde, à ceux et celles qui vont construire et le penser le monde après lui.

Et il montre du doigt « le somnambulisme du monde politique qui vit au jour le jour, du monde intellectuel aveugle à la complexité » et « l’inconscience généralisée » qui contribuent « à la marche vers le désastre »

Le leurre de l’émancipation

Le culte de l’instant présent, l’obsession de la quantification de l’activité humaine, du choix et du commentaire réduit à des codes binaires, tout comme l’enfermement de la pensée humaine dans des réseaux numériques cloisonnés, à des fins commerciales, n’y sont pas étrangers, même si tout cela se joue dans des sociétés dites du savoir où l’hyperconnexion et la démocratisation de l’accès à l’information, à la prise de parole sont érigées en vecteur d’émancipation, en faisant surtout illusion, selon lui. « L’excès d’information tue la connaissance, dit Edgar Morin. Les connaissances non reliées tuent la connaissance et font apparaître une nouvelle ignorance qui s’ignore elle-même au coeur de la prolifération des connaissances. » Cela entretient ce qu’il nomme l’ignorantisme, un mal contemporain qui frappe autant le citoyen ordinaire que les savants et experts confrontés à la même organisation fragmentée de la pensée, à la même connaissance dispersée qui empêche l’émergence de « cette connaissance pertinente qui les relie et qui permettrait d’affronter la complexité ».

« Le règne du calcul », dans lequel l’avènement du tout numérique nous a fait entrer, « occulte les réalités humaines les plus profondes », dit-il. « Le rêve d’une société humaine totalement automatisée sous la loi de l’algorithme conduirait non au surhumain mais à l’inhumain », poursuit-il dans son bouquin en parlant de cette post-humanité où l’humain est en train de se laisser conduire. « Le rêve d’une rationalité algorithmisante tendra à nous réduire en machines triviales. » Et cet idéal est forcément vain, puisque l’incertitude fait partie intégrante de l’aventure humaine, estime-t-il.

Le constat pourrait être sombre avec ces « myopies et aveuglements cognitifs » et collectifs qui « produisent erreurs et illusions » et qui nous rendent « inconscients des processus désastreux que subit la planète », dit Edgar Morin qui continue toutefois de chercher la lumière pour éclairer le présent en rappelant le caractère cacophonique, polymorphe et fou de la vie et à « ressentir la qualité poétique de la vie », à accepter « l’inachèvement de toute connaissance » pour retrouver le sens du mystère, dit-il. « Il faut détrivialiser la vie et s’en étonner 

« Le mystère ne dévalue nullement la connaissance qui y conduit, écrit-il. Il nous rend conscients des puissances occultes qui commandent », ces démons intérieurs et extérieurs qui conduisent « aux excès, aux folies, aux ivresses ». Le mystère permet aussi d’accéder au sublime en s’éloignant de cet « horrible » que trop de calcul serait en train de faire émerger, selon lui, mais qui demeure probabilité dont on échappe en changeant de voie, conclut Edgar Morin.

.
«Connaissance, ignorance, mystère»
Edgar Morin, Fayard, Paris, 2017, 190 pages
Andre-Komatsu-Base-Hierarquica-Hong-Kong-2011-2013-620x362

André Komatsu Base Hierarquica, Hong-Kong, 2011-2013

Le billet pourrait aussi s’intituler l’immobilité ou la décadence. Période de transition qui précède le vrai printemps, la Renaissance. C’est ce que la philosophie chinoise de la sagesse taoïste «Yi King» (bien avant Confucius) nous apprend dans le chapitre 12 «P’i» où les forces de la terre et du ciel vont dans des directions opposées. Je potasse ce livre depuis plus de 25 ans, je commence à le connaitre et je suis tombée cette nuit sur ceci. J’ai pensé que cela vous inspirerait.

« Le ciel et la terre n’ont plus commerce l’un avec l’autre et toutes choses se figent. Le haut et le bas n’entretiennent plus de relations mutuelles, la confusion et le désordre règnent sur la terre. Au-dedans est l’obscurité, et au-dehors la lumière. Au-dedans est la faiblesse, et au-dehors la dureté; au-dedans est le vulgaire, et au-dehors les êtres nobles (1). La nature du vulgaire croît et celle des êtres nobles est en décroissance. Mais les êtres nobles ne se laissent pas détourner de leurs principes. S’ils n’ont plus la possibilité d’agir, ils n’en demeurent pas moins fidèles à ces principes et se retirent dans le secret (2). Ils ne permettent pas qu’on les gratifie de revenus.

Lorsque la défiance mutuelle règne dans la vie publique par suite de l’influence exercée par les hommes vulgaires, une activité fructueuse est impossible parce que les bases sont erronées. C’est pourquoi l’homme noble sait ce qu’il a à faire en de telles circonstances. Il ne se laisse pas séduire par des propositions brillantes l’invitant à participer aux affaires publiques : celles-ci ne seraient que périlleuses pour lui, car il ne peut faire sienne la mesquinerie des autres. C’est pourquoi il cache son mérite et se retire en secret.

Les êtres vulgaires sont prêts à flatter servilement leurs supérieurs. Ils supporteraient également l’homme noble s’il pouvait les aider à dissiper la confusion. Cela leur est salutaire. Mais le grand homme supporte tranquillement les conséquences de la stagnation. Il ne se mêle pas aux affaires du vulgaire. Sa place n’est pas là. En acceptant de souffrir personnellement, il assure le succès de ses principes.

Les temps changent. L’homme (3) capable de rétablir l’ordre (4) est arrivé. Mais c’est précisément dans de tels temps de transition que l’on doit demeurer dans la crainte et le tremblement. Le succès ne sera consolidé que par une extrême appréhension qui pense sans cesse : « Et si cela échouait ! ». Confucius dit au sujet de ce trait : « Le danger nait là où l’on se sent assuré à sa place. Le déclin menace là où l’on cherche trop à conserver la situation. »

Mais la stagnation ne dure ne pas éternellement. Toutefois elle ne cesse pas d’elle-même, mais requiert l’homme capable d’y mettre un terme. Là réside la différence entre la paix et la stagnation. » Yi King

Dans le chapitre 64, celui qui précède le printemps aussi, « Avant l’accomplissement », il est écrit :

Les conditions sont difficiles. La tâche est grande et lourde de responsabilités. Il ne s’agit de rien de moins que de ramener le monde de la confusion à l’ordre. C’est pourtant une tâche qui promet le succès, car il existe un but permettant d’unir les forces divergentes.  Il faut seulement s’avancer à pas comptés, comme un vieux renard qui marche sur la glace.

De même, aux moments qui précèdent l’accomplissement, la réflexion et la circonspection sont la condition fondamentale du succès. Si l’on veut parvenir à un résultat, on doit commencer par examiner la nature des forces considérées et la place qui leur convient. Si l’on dispose les forces à leur juste place, elles produisent l’effet désiré et l’accomplissement est réalisé. Mais pour pouvoir manier comme il le faut les forces extérieures, il faut soi-même adopter le point de vue correct. Ce n’est qu’à partir de ce moment que l’on peut agir correctement.

[Le moment venu], il faut que le passage soit réalisé. Il faut s’affermir entièrement dans sa résolution; une telle attitude procure la fortune. Tous les doutes qui peuvent s’élever dans ces graves moments de combat doivent se taire. »

***

Quelques commentaires d’abord et surtout sur la langue. Il va de soi qu’un aussi ancien texte a subi plusieurs modifications, voire évolutions au cours des âges. Approcher ces Anciens demande à la fois du doigté, de l’humilité et du détachement, autant comme lecteur que comme traducteur devant l’incroyable difficulté de saisir une civilisation aussi étrangère à la nôtre, même encore aujourd’hui. Il ne s’agit donc pas de se faire une nouvelle bible du plus ancien livre de Chine, source d’inspiration infinie pour Confucius et Lao Tseu, mais de méditer sur un texte ancien qui a passé le cap des 150 générations et qui vaut vraiment la peine qu’on s’y arrête et qu’on le médite…

 

Il s’agit de la traduction du Yi King – le livre des transformations d’abord en allemand au début du 20e siècle de Richard Wilhelm, puis de l’allemand au français d’Étienne Perrot, aux éditions de la Librairie de Médicis, Paris, 1968. Les défis de traduction sont immenses aussi d’un simple point de vue linguistique, car la langue chinoise écrite se « compose de mots dont le sens est incertain, et ne sont précisés que par le contexte » (Perrot).

Ce texte, d’abord connu par les missions jésuites à la fin du 17e siècle, tomba dans les mains du psychanalyste de G. Jung en 1924, qui le fit traduire par son ami missionnaire protestant ayant longuement vécu en Chine, R. Wilhelm.

Il existe aussi d’autres traductions, dont une autre fort intéressante, mais encore plus impénétrable pour qui ne connait pas les fondements du bouddhisme, le « Yi King bouddhiste » du bouddhiste chinois Chih- Hsu Ou-i (1599-1655), traduit du chinois par Thomas Cleary et de l’américain par Cannelle Ownie aux mêmes éditions Librairie de Médicis, 1987. Dans cette traduction, ce chapitre porte plutôt le titre de « L’obstacle » et éclaire différemment, mais avec autant d’intérêt, ce blocage en soi et dans la société humaine, comme reflet un de l’autre. Cette version plus ésotérique est écrite pour « élucider des possibilités d’avenir, dans le développement social, psychologique et spirituel » (Ownie). Selon cette traductrice, la légende veut qu’une partie du texte ait été transmise bien avant le 17e siècle, à l’époque de la Rome des Césars, ce qui n’est pas impossible, car on sait qu’il y avait déjà commerce de la soie via la Syrie en ces temps reculés. En voici un dernier extrait :

« Si intérieurement, vous parvenez à la tolérance passive, flexible et docile, et placez la nature éclairée, forte, positive, au-delà de vous, intérieurement, vous êtes identique aux petites gens, qui sont principalement concernés par leur propre libération et [que] vous placez les dirigeants éclairés au-dessus de vous, incapable de parvenir à l’illumination vous-même, vous ne pouvez pas influencer les autres, en les poussant à y parvenir. C’est pourquoi la voie du petit sera favorisée, et la voie du vrai gouvernement subira un déclin. »

***

Que veut dire « grand homme » dans notre société défaillante occidentale d’aujourd’hui ? Qu’est-ce que notre histoire nous a appris à ce sujet ? Y a-t-il le risque d’y voir un effet de nouveauté incarné par l’archétype du « sauveur » ? Il convient d’interpréter ces mots «grand homme» avec la plus grande circonspection, car ils viennent probablement d’une antique société chinoise hautement hiérarchisée et machiste. Peut-être aussi faut-il l’intérioriser : le grand homme en soi ? Même question pour «être vulgaire».

Quoiqu’il en soi, ce texte et ce passage dégage une réflexion toujours utile sur le sens de l’action et de la non-action dans différentes périodes de notre vie autant que dans les étapes de la toujours difficile vie collective.

Enfin, ce texte n’est pas une apologie de la passivité politique. Il s’agit plutôt de percevoir et sentir où, quand et à quel endroit l’action politique peut vraiment servir des buts qui dépassent largement notre personne et nos intérêts personnels, un peu comme dans l’«Ubuntu» de Nelson Mandela.

Si ce billet vous a donné le goût de connaitre ce grand livre, j’aurai déjà atteint un de mes but 🙂

Et faites-moi part plus tard de vos découvertes !

Bonne lecture !

 

Mes corps bruts

rassemblement d'espaces

le Blogue de la Bibliothèque publique de Pointe-Claire

Programmation pour adultes et audiovisuel

REEF

Life in the vast human ocean

Club de lecture en ligne

4 out of 5 dentists recommend this WordPress.com site

El blog de Gabrielvl

Memoria de cosas valiosas, interesantes, divertidas o bellas

savoymedia

OSER le dire, OSER l'écrire, OSER le lire, OSER comprendre!

Humeurs Numeriques

Qui suit un autre, il ne suit rien : Il ne trouve rien : voire il ne cherche rien. (Montaigne)

Politique scolaire québécoise

La démocratie, en milieu scolaire???

blog OcraM

barbos . photos . blablas

%d blogueurs aiment cette page :