Category: perfo Tricot du peuple


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Avec mon groupe de la bibliothèque. Crédit photo : Catherine Roy

Pour ce nouvel opus du Tricot du peuple, cette fois-ci dans une bibliothèque de Montréal, sur le thème des conversations de confidences et d’impressions partagées sur le Québec et le Canada, quelques thèmes ont soulevé particulièrement l’attention des participantes : la condition féminine, la condition des sourds, la discrimination. Quoique présentée comme une activité de francisation, deux Québécoises francophones sourdes sont venues à toutes les rencontres avec leur interprète en LSQ (langue signée québecoise).

Cette fois-ci, le projet était de tricoter un tricot collectif qui prendrait la forme d’un chemin de table, une fois assemblé.

Pour Mai, qui vient de Hong Kong, de la génération d’après-guerre, tout comme pour de nombreux Québécois baby-boomers, elle a été la 1re de sa famille à aller à l’université, venant d’une famille pauvre. Contrairement aux autres femmes de son pays, elle n’a jamais appris à cuisiner, car sa mère le lui interdisait, préférant de sa fille consacre tout son temps aux études. Sharmin nous a apporté un dessert traditionnel de son pays, le halua du Bangladesh. Miam ! Partager des recettes, ça rapproche… Wow, quel beau geste d’amitié !

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Selon Sharmin, les mariages arrangés ne se font plus dans son pays. De plus, la famille de leur beau-fils ne peut plus réclamer une dote pour le mariage de leur fille; la police pourrait même venir chez eux s’il y avait une plainte. Cependant, on est « libre » d’offrir une dote à sa belle famille…

Lucie, une des deux Québécoises sourdes et un peu aussi son amie Nicole nous ont raconté les exigences de perfectionnisme des sœurs au couvent, à l’école de leur enfance et adolescence des années ’50 et ‘60. Elles devaient nettoyer les plinthes du bas des murs tous les jours et devaient souvent recommencer leur travail après l’inspection jugée insatisfaisante des religieuses. Au couvent, Lucie a aussi appris à plier et à repasser ses vêtements. Aujourd’hui, elle ne fait plus ainsi ce genre de tâches ménagères, sauf pour la façon de bien placer sa lingerie. Nous rions !

Je leur fais remarquer qu’à travers ce qui nous semble de nos jours un excès, les générations suivantes ont perdu le sens du travail bien fait. Il me semble qu’on atteint même depuis très récemment (4 ou 5 ans) de façon plus évidente un niveau fréquent de travail bâclé, voire des erreurs professionnelles dans tous les secteurs de la société, ce que j’appelle quasiment un fléau, car cela cause beaucoup de petits (et parfois gros) ennuis au quotidien… On nomme d’autres causes de cet état de fait : la déconcentration du multitâche avec les nouveaux outils technos, les coupes budgétaires issues des politiques du gouvernement dans les services sociaux et éducatifs, le déficit d’attention plus élevé qu’avant, notamment.

Plus tard dans la conversation, Mai, qui a un vraiment bon niveau de français avancé et qui avait demandé ce que voulait dire le mot « fléau », m’épate en reprenant rapidement et naturellement son nouveau mot «fléau» dans une autre phrase, dans un contexte un peu différent. Je la félicite pour sa maitrise de la langue française qu’elle a apprise à sa retraite : preuve que la chose est possible ! Mais disons qu’elle est spécialement douée, car même mes bons et jeunes étudiants ne savent pas assimiler un nouveau mot de vocabulaire aussi vite ! Détail amusant, la fille de Mai, Eva, a participé l’année dernière à une de mes rencontres, dans le cadre des festivités du 375e de Montréal…

Les tricoteuses sont bien curieuses de savoir comment il se fait que sont des religieux qui étaient à l’époque les seuls enseignants. Ça me donne l’occasion de parler d’histoire du Québec, ce que j’adore faire : je leur raconte la Révolution tranquille (1960-70) en éducation, en effleurant les autres domaines de la langue, de l’économie et de la condition féminine.

Francy de l’Équateur, mais ici depuis presque 20 ans et mariée à un Québécois francophone… qui porte un nom anglais, rapporte que son mari a vécu de la discrimination parmi les francophones lorsqu’ils sont venus s’établir définitivement au Québec au tournant des années 2000 et ce simplement à cause de son nom.

Lucie avoue avoir renoncé à chercher du travail dans la communauté entendante, à cause de la discrimination. On a aussi appris sur la langue des sourds : une véritable langue, comme le français ou n’importe quelle autre langue, avec sa grammaire et ses tournures de phrases particulières… qui cause parfois des problèmes de traduction. Nous avons un peu discuté de cela avec Rosiane, l’interprète qui accompagnait les deux sourdes.

Francy nous fait remarquer que même les personnes discriminées font involontairement de la discrimination. J’ajoute que même s’il y a bien sûr des formes plus graves de discrimination, comme celle pour le travail, la plupart des gens vivent à un moment ou à un autre de leur vie une forme ou une autre de discrimination… gros, femme, immigrant, langue, handicapé, etc. ou simplement une personne différente des autres dans un groupe s’en trouvant ainsi exclue.

Je conclus que notre activité a réussi à créer des liens vraiment amicaux entre plusieurs personnes, car elles ont appris à se connaitre, d’autant plus qu’il y avait, en même temps une autre activité de création avec plusieurs des mêmes personnes. Avec Catherine, la responsable de l’activité, nous concluons que c’est la fréquence rapprochée de l’activité qui est le principal vecteur de la réussite cette médiation culturelle.

Pour moi, je suis très heureuse d’avoir dirigé ces rencontres; j’ai beaucoup appris et les conversations étaient vraiment passionnantes. Merci !

Et notre création est vraiment réussie : elle servira d’élément décoratif et d’identification pour servir le thé lors d’autres activités à la bibliothèque.

Tricot du peuple_final_avec théière_Crédit photo Catherine Roy

Le Tricot du peuple «Confidences». Crédit photo : Catherine Roy

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« Malheureusement à notre époque, la notion d’engagement glisse trop souvent dans une perception utilitaire de l’art. Elle doit prendre une couleur politique identifiable pour prétendre à la nécessité. Mais moi, j’ai besoin de réaffirmer que ressentir le monde, c’est aussi un engagement. »

Evelyne de la Chenelière in Le Devoir, 21-04-2018

Le Tricot du peuple Feu Feu Joli F. avril et mai 2018. Crédit photo _CRousseau_3254 (41)

La Tricoteuse du peuple avec une des participantes au Parc Lafontaine (2018)

 

Dans cette performance, j’accompagne et j’appuie la démarche de l’anthropologue et créateur Mathieu Parent autour de son installation relatant l’incendie criminel du parlement de Montréal au Bas-Canada et de sa bibliothèque en 1849 par les torys anglais. Cet événement historique s’est passé dans le sillage de la rébellion des Patriotes et d’une crise économique qui affecte nouvellement les marchands anglais. En effet, à l’appel du journal The Gazette qui s’insurge contre le vote du parlement donnant une indemnité aux victimes de la guerre, dont de nombreuses veuves dont les maris sont morts, une manifestation contre ce vote vire à l’émeute autour du Parlement. La bibliothèque est une perte totale et la presque totalité des livres s’envole en fumée.

Autour de cette histoire qui mena à une nouvelle constitution par l’Acte d’Union des Haut et Bas-Canada, j’invite les gens à se questionner sur le contenu d’une éventuelle nouvelle constitution. Je demande aux passants et aux visiteurs de l’installation de Mathieu au Parc Lafontaine à Montréal: si vous aviez une nouvelle constitution à écrire, avec qui, comment ou qu’est-ce vous mettriez dedans ? (1)

Le Tricot du peuple Feu Feu Joli F. avril et mai 2018. Crédit photo _CRousseau_3254 (25)

L’installation Feu Feu Joli F de/avec Mathieu Parent et des participants. Crédit photo:  Caroline Rousseau

Les temps ont bien changé depuis les Patriotes et depuis l’écriture de la Constitution canadienne de 1867, écrite par une élite politique, elle-même élue par une poignée de gens favorisés économiquement. Et vous, mes lecteurs, si  aujourd’hui, vous aviez à écrire une constitution, quels mots importants, idées importantes afin de rassembler les gens y mettriez-vous ?

Tricot Feu Feu Joli F-1

Un des nouveaux Tricots du peuple fini sur l’installation de Mathieu Parent

Parfois on me demande qu’est-ce qu’une constitution exactement. Je dis aux gens que je ne suis pas une spécialiste, mais que, en gros, il s’agit d’un document qui permet de définir les valeurs d’un peuple, de partager les pouvoirs entre les provinces et d’établir les mécanismes de règlements de conflits entre les personnes et entre les provinces canadiennes. La question est complexe, mais tous les participants à ce nouveau Tricot du peuple ont eu au moins un mot en tête pour la définir : paix (pas d’obstruction) (dit 2 fois, dont une enfant de 4 ans), meilleur échange économique du commerce interprovincial, éducation gratuite, démocratie directe (représentation tirée au hasard, comme pour les procès criminels), vérité, silence, reddition de comptes, révolte pour un sans État, écoute, consultation, implication et fierté des Autochtones et Inuit, respect, meilleure communication et capacités de critique des autres, et d’autres qui m’ont moins frappée (je ne prends pas de notes durant nos conversations et confections du Tricot).

 

Peut-être parce qu’il s’agit d’un événement intellectuel, les passants sont moins portés que d’habitude à vouloir tricoter avec moi, plusieurs préfèrent simplement converser et réfléchir, avec moi… et le Tricot avance moins vite… Mais bon, tricoter n’est pas l’objectif, mais le prétexte… J’ai tendance à retomber comme nous tous dans une approche matérialiste… Aussi, comme tous mes Tricots de rue, je dois prendre le temps de montrer comment tricoter avant d’aborder véritablement notre sujet de conversation.

Le Tricot du peuple Feu Feu Joli F. avril et mai 2018. Crédit photo _CRousseau_3254 (30)

Les enfants sont aussi invités à faire quelques mailles et à donner leur opinion sur ce qui est important pour leur avenir… Crédit photo:  Caroline Rousseau

Lors de ma 3e et dernière performance, il fait enfin beau après un printemps tardif et il y a beaucoup de monde qui passe par là; les gens sont souriants et, tout comme moi, ont probablement plus envie de socialiser.

Bref, ma performance relationnelle qui vise, comme toutes les autres fois (2) à prendre contact avec des inconnus, joint plus spécialement des motifs politiques cette fois-ci…

Le Tricot du peuple Feu Feu Joli F. avril et mai 2018. Crédit photo _CRousseau_3254 (4)
Tricot en cours… sur conversation de démocratie directe. Crédit photo:  Caroline Rousseau

 -quoique que lors de mes performances pour le 375e de Montréal, nous avions beaucoup conversé autour d’enjeux sociaux comme l’immigration et le vivre-ensemble (3).

C’était vraiment intéressant de converser sur ce sujet, j’ai adoré mon expérience!

Mes deux prochaines performances comme Tricoteuse du peuple seront à la bibliothèque de Parc-Extension à Montréal (une activité de francisation, sur le thème des confidences et de l’appréciation critique du Québec)  en mai 2018 ainsi qu’à la Maison de la culture de Verdun (sur le thème de la poésie et de la démarche de création) en août et septembre 2018. Tous les détails sur la page Facebook à mon nom au https://www.facebook.com/%C3%88ve-Marie-Langevin-750633708443354/

Pour ma participation comme telle à l’installation de Mathieu, j’ai  choisi de restituer une notice d’un livre sur la teinture des vêtements.

*/*

Et vous, qu’en pensez-vous, comment voyez-vous les choses ?

 

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(1) Voici la démarche, la réflexion et les questions plus précises que nous avions préparées ensemble, Mathieu et moi pour la réalisation de cette performance.

QUESTION 1

  1. De quelle(s) façon(s), comment écrire une constitution ?
  2. Qui devrait écrire une nouvelle constitution tenant compte de nos nouvelles réalités du 21e siècle ?
  3. Pour ces questions, en intro, j’amènerais les choses ainsi :
  4. Si vous aviez à écrire une constitution, comment vous y prendriez-vous ?

QUESTION 2

  1. Quels sont les récits ou les mythes fondateurs qui vous inspirent (traditions occidentale, amérindienne, asiatique africaine, etc.) pour définir votre identité ?
  2. Quels sont les principes de bien commun qui sont importants pour vous / pour la nation ?
  3. Quels sont les éléments rassembleurs de sens commun que tous les humains partagent ?
  4. Si vous aviez à coécrire une constitution, quels seraient les éléments importants et pourquoi ?
  5. Qu’est-ce que vous chérissez dans votre cœur comme avenir pour le peuple ?
  6. Pour ces questions, au point de départ, on pourrait résumer les choses ainsi :
  7. Quels récits, raisons ou sagesses devraient selon vous inspirer la réalisation d’un tel écrit ?

SOUS-QUESTIONS (QUESTION 2)

  1. La notion de « droit » peut-elle être surpassée (pensée en dehors de ce cadre restreint) visant le plein développement humain et la limitation des abus individuel et collectif ?
  2. La notion de « besoin » peut-elle être surpassée (pensée en dehors de ce cadre restreint) visant le plein développement humain et la limitation des abus individuels et collectifs ?
  3. Pour ces sous-questions, au besoin, selon le déroulement de la conversation, on résumerait les choses ainsi :
  4. Quelles responsabilités devrions-nous prendre (et partager)
  5. pour élargir le bien commun et favoriser un développement
  6. humain respectueux des personnes dans nos sociétés ?

+ Autres thèmes à aborder (réflexion et compréhension) en préparation, au besoin

  1. À quoi sert une constitution ? et Quels sont les enjeux d’un tel exercice ?

 

(2) Voir mes autres billets sur mes performances au https://evemarieblog.wordpress.com/category/perfo-tricot-du-peuple/

 

(3) Voir mon livre « Mémoires. Tricotés serrés. Journal d’un vivre-ensemble. » disponible sur commande sur ma page fb ou en prêt à la Grande Bibliothèque de Montréal.

On se tricote un avenir 01-06-12 PLAN HANCHE

La Tricoteuse du peuple. Crédit photo: Pierre Chevalier

Je serai au Parc Lafontaine, à côté de l’Espace Lafontaine (Montréal)  les samedis 21 avril et 5 mai 2018, vers 15h* dans le cadre de l’événement Feu Feu Joli F organisé par l’Atelier Mange-Camion.

J’inviterai le public à monter maille par maille un nouveau Tricot du peuple collectif et à y mettre, dans votre geste et vos paroles, nos meilleures pensées et élans du cœur pour l’avenir du peuple. J’aimerais parler avec vous pendant qu’on fait ce Tricot : si vous aviez à écrire une constitution, comment vous y prendriez-vous? Quels récits, raisons ou sagesse devraient selon vous inspirer la réalisation d’un tel écrit ? Quelles responsabilités devrions-nous prendre et partager pour élargir le bien commun et favoriser un développement humain respectueux des personnes et du vivant dans nos sociétés ? C’est cette trame du peuple que nous voulons constituer, refaire notre tissu social si éraflé, créer peut-être un maillage entre les personnes.

***

Tricoter ensemble, montrer/apprendre à tricoter, puis éventuellement échanger ou méditer sur l’avenir du Québec, tel est l’objet et la gestuelle concrète de cette performance artistique. C’est un art de la conversation.

 

Durant le printemps érable, lors de l’occupation du parc Lafontaine en 2012, j’ai remarqué que le fait de me tenir sur le trottoir pour inviter les gens à y participer créait comme une porte d’entrée à l’activité… et éventuellement, pour certaines personnes, permettait de s’intéresser aux ateliers d’Occupons Montréal** où je participais également. C’est une bonne stratégie relationnelle : je suis là avec mes deux Tricots collectifs : c’est spontanément vu comme une activité familière (qui permet l’échange) par les passants et par le public qui viennent voir, cette fois-ci,  une installation au sujet de la mémoire de la bibliothèque du Parlement du Bas-Canada incendié par les Anglais en 1849 (montée par Mathieu Parent).

Je suis là pour engager la conversation avec des questions sur l’écriture d’une éventuelle nouvelle constitution, une vision d’un bien et d’un sens commun et tout ce qui nous passe par la tête et le cœur ce jour-là… et ça crée un lien avec les inconnus… parce que les gens sont généralement timides (comme moi) et les personnes ont tellement besoin de parler et d’être écoutées, en ce moment plus que jamais.

Lors de mes plus récentes expériences comme Tricoteuse du peuple, j’ai beaucoup parlé de vivre-ensemble et d’immigration, notamment pendant les activités du 375e de la fondation de Montréal. Pendant les Journées de la culture, j’ai aussi parlé de l’avenir du Québec et d’art. Au parc Lafontaine en 2012, j’avais rencontré un biologiste qui avait longtemps vécu en Chine et m’a parlé de leur relation aux étrangers et de sa théorie sur la disparition progressive de l’immigration au Québec. Incroyable ! Au parc Émilie-Gamelin cette même année, lors de ma 1re performance, une itinérante m’avait raconté comment la police traitait son père dans les années 1950 lorsqu’il était drogué, et je l’avais admiré dans sa résilience. Elle n’était pas habituée à ça, on avait eu les larmes aux yeux ensemble, se serrant les mains. Elle était repartie les yeux brillants. Touchant ! Au parc Molson, j’avais longuement conversé avec un nouvel arrivant, artiste immigrant du Maroc, qui ne pouvait évidemment concevoir de critique à l’égard de son pays d’adoption. Même l’expression « printemps arabe » en français, il ne l’avait jamais entendue avant. Surprenant ! Bref, ces performances sont tissées de rencontres éphémères et de conversations enrichissantes… et parfois inattendues, et il me reste dans les mains le merveilleux travail collectif tricoté, les vibrations des conversations captées par la laine et les couleurs.

Alors, créer une petite rivière relationnelle qui y mène ou qui sort de l’installation de l’Atelier Mange-Camion, c’est vraiment plaisant !

Plus de détails sur l’ensemble de l’événement au https://www.feufeujolif.com/programme

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* Événement annulé en cas de pluie

** Dans la foulée des occupations de lieu public menée par le Mouvement Occupy en 2011, un peu partout dans le monde,a fin de questionner l’économie du «1%».

 

«Il y aurait avantage à réinvestir l’espace public avec une réflexion plus calme, plus posée» Jérémie McEwen au sujet de son nouveau livre «Avant, je criais plus fort»

Mes abonnés auront surement remarqué que mes billets se font plus rares. Je me suis en effet consacré à l’écriture d’un livre sur le vivre-ensemble, relatant une expérience de création artisanale avec le Tricot du peuple et de médiation cultuelle avec des citoyens de Montréal «Mémoires. Tricotés serrés. Journal d’un livre ensemble», que vous pouvez trouver sur ma page fb professionnelle au https://www.facebook.com/%C3%88ve-Marie-Langevin-750633708443354

Mais au-delà de cela, je me questionne depuis plusieurs mois sur le fait de prendre la parole dans l’espace public. Nous sommes tous surchargés, soûlés d’«information» de qualités diverses. Que puis-je apporter d’autre, de plus, de mieux, sans répéter ? La poète en moi a besoin de prendre son temps, de ne pas céder à ce courant, cette tentation de publier à tout prix.

Je planche actuellement sur une nouvelle faisant d’état d’une recherche au cégep de Maisonneuve (école postsecondaire à Montréal) à l’effet que les enseignants s’autocensurent dans leur propos et certains sujets chauds à aborder en classe, afin de ne pas trop soulever la controverse et simplifier leur gestion de classe. Comme enseignante à l’éducation des adultes au secondaire et à l’université, je me sens très interpellée par cette nouvelle. Ainsi, afin de respecter la diversité des modes de vie et des opinions, on choisirait l’indiversité des discours abordés en classe ?  J’ai soumis récemment ce problème philosophique et pratique à ma directrice qui m’a simplement répondu : «merci pour ce partage».

À suivre… dans le silence et la réflexion pour l’instant… Bienvenue comme toujours à vos commentaires afin de susciter la conversation virtuelle 🙂

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Lancement du 2e Tricot du peuple sur la Place Rodolphe-Rousseau à Montréal, le 26 août 2017. La Tricoteuse du peuple est entourée de quelques participantes au projet et de quelques invités. Crédit photo : Maude Touchette

La Tricoteuse du peuple expose Tricotés serrés, un travail artisanal réalisé avec des citoyens laurentiens du 26 août au 2 septembre 2017, sur la nouvelle place Rodolphe-Rousseau de Saint-Laurent à Montréal.

 

L’œuvre mesure près de 11 mètres et reflète les couleurs de la diversité et de l’harmonie interculturelle du quartier. En effet, cet étonnant tricot collectif est le résultat de plusieurs mois de tricotage et de conversations sur le « vivre ensemble » avec des citoyens du quartier de toutes origines et âges confondus. Les participants ont ainsi échangé sur des sujets de société parfois épineux, mais oh combien importants pour la cohésion sociale, l’écoute, l’expression de soi et l’ouverture d’esprit.

Le tricot a été réalisé par une soixantaine de personnes au cours de 12 rencontres qui ont eu lieu depuis janvier 2017 avec la participation de la Maison des familles, du Comité des ainés du YMCA, de l’Auberge Transition, du Carrefour des ainés du Centre des loisirs, du Musée des Maîtres et Artisans du Québec et des bibliothèques du Boisé (adultes et enfants) et du Vieux Saint-Laurent (adultes). Ce projet de médiation culturelle a ainsi permis à des voisins de se rencontrer, de partager leurs idées et leurs savoirs, de mieux se connaître et peut-être tisser des liens pour l’avenir.

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Détail-graffiti du 2e Tricot du peuple, par La Tricoteuse du peuple et les citoyens de Saint-Laurent. Crédit photo : Maude Touchette

Financé par la Ville de Montréal dans le cadre de son 375e anniversaire, ce projet a été coordonné par le comité immigrants du COSSL (Comité des Organismes Sociaux de Saint-Laurent) en collaboration avec les bibliothèques de l’arrondissement où ont eu lieu la plupart des rencontres.

Les tricots sont ici assemblé et exposé pendant une semaine comme art public du tissu social, tricot-graffiti et art éphémère.

La 3e partie du projet, la publication des mémoires des conversations avec la Tricoteuse du peuple, se fera à l’automne prochain par le COSSL.

Tricotés Serrés est le 2e Tricot du peuple après le Tricot du Printemps érable.

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Une des rencontres de Tricotés serrés, à la bibliothèque du Vieux-Saint-Laurent, durant le printemps 2017. Crédit photo : Raphaël Lavoie

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Informations additionnelles :

http://journalmetro.com/local/saint-laurent/actualites/1190309/tricotes-serres-a-saint-laurent/

https://www.facebook.com/events/146952902520942/?acontext=%7B%22source%22%3A5%2C%22page_id_source%22%3A376356825801713%2C%22action_history%22%3A[%7B%22surface%22%3A%22page%22%2C%22mechanism%22%3A%22main_list%22%2C%22extra_data%22%3A%22%7B%5C%22page_id%5C%22%3A376356825801713%2C%5C%22tour_id%5C%22%3Anull%7D%22%7D]%2C%22has_source%22%3Atrue%7D

 

Note au lecteur : Ce texte a été publié dans la revue Possibles en avril 2017.

***

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Rencontre pour le Tricot du peuple «Tricotés serrés» à la bibliothèque de Saint-Laurent, Montréal, avril 2017

On se tricote un avenir ensemble…

Faites le nombre de rangs

rouges ou jaunes ou mélangés

qu’il vous plaira

en pensant à ce que

vous désirez, vous chérissez

comme avenir.

Que la pensée du peuple

se prenne dans les mailles

puis se projette sur notre monde

puisque c’est dans nos cordes.

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Tricot du peuple 2012-12-détail 1

Le Tricot du peuple «Printemps érable». Détail 2. 2012-2016

Au printemps 2012, pendant ce qu’on appelle au Québec le « Printemps érable » ou le « Printemps étudiant », la créativité est descendue dans la rue pour appuyer les étudiants en grève pendant plusieurs mois. Par la parole, par des actions directes pacifiques concertées ou non, l’imaginaire s’est déployé incroyablement durant la crise sociale qui a opposé une partie du peuple au gouvernement. Slogans de rue, affichettes design, photos et graffitis géniaux, banderoles et objets divers de nature théâtrale, personnages de rue costumés (ou parfois quasi nus, en signe de rébellion…) ou mascottes, manœuvres artistiques et performatives et bien d’autres types de manifestations ont appuyé les plus traditionnels moyens de communication que sont les textes d’opinion dans les journaux, et maintenant sur les blogues et les commentaires dans les réseaux sociaux, les paroles prises à la radio, les débats souvent virulents, et les quelques rares émeutes de rue très durement réprimées par la police.

 

L’origine du Tricot du peuple

 J’ai vu un jour une photo (de Jacques Nadeau dans le journal Le Devoir) de trois jeunes femmes avec de la laine dans le visage durant une manif, comme «masque» -en signe de désapprobation- et j’ai voulu les retrouver. Lors d’une de ces fameuses manifs « du 22 » qui attiraient tant de monde et tant de joie et quelques frissons quelques jours après le vote de l’inique loi 78 qui interdisait notamment, à toute fin pratique, toutes les manifestations spontanées et les annonces de manifs[i], j’ai marché le 22 mai 2012 avec des milliers de Québécois en tenant une balle de laine rouge haut la main, la tête haute, invitant parfois à la blague et avec le sourire les policiers à venir chercher la balle… de laine (je me souvenais de la commotion qu’avait causée le « lancer du toutou » avec une sorte de gros lance-pierre artisanal de l’autre côté du « mur », lors des manifs altermondialistes au Sommet des Amériques à Québec en 2001). Je proposais ici une version modérée et ironisée de cet événement et cela faisait rire ou parler les gens.

C’est incroyable ce que mon personnage avec cette balle/ce fil de laine liée à mon visage et tenue ainsi a généré comme symbolique dans l’esprit très riche des passants ! Voici ce que des passants m’ont dit au sujet de cette balle de laine : pouvoir/force ou avenir du peuple, conflit mêlé/démêlé entre le gouvernement/les étudiants et une partie du peuple, bébé naissant, bombe à retardement, masque, paradoxe entre libération et enfermement ou emprisonnement, déesse Parques filant nos jours, notre destinée, etc., etc. On peut s’amuser énormément avec la métaphore du « fil » et de son verbe « filer » … J’ai été fascinée par l’imagination populaire et cela m’a donné l’idée, quelques jours plus tard, de créer un personnage de rue, une sorte de clown chic, très maquillée, un peu excentrique, qui ferait tricoter les gens, tout en discutant avec eux de l’avenir du Québec. Je me suis aussi souvenue de ma mère qui m’avait appris à tricoter pendant mon adolescence, et je n’avais pratiquement pas touché à des broches à tricoter depuis ce temps…

Le tricot : objet de médiation pour la conversation

Depuis ce jour, à chaque performance, j’invite des passants sur la rue ou des manifestants à monter maille par maille le Tricot du peuple et à y mettre, dans leur geste, dans leurs mots, leurs meilleures pensées et élans du coeur pour l’avenir du peuple. C’est la trame du peuple que nous voulons (re)constituer; refaire notre tissu social si éraflé, si déchiré et créer peut-être un maillage entre les personnes, entre les idées au hasard des rencontres. Une participation du public à la maison m’envoyant le fruit de leur travail par la poste ou lors de petites réunions de tricot politique est aussi parfois en branle pour que les personnes qui ne peuvent pas participer aux événements publics puissent le faire, à leur façon, chez eux. Ma cousine, la militante pour le droit des sourds et malentendants, Julie Elaine Roy m’en a fait un magnifique panneau, alors qu’elle devait rester chez elle, rageant de ne pouvoir sortir en voyant à la télé de jeunes étudiants se faire tabasser par la police chaque jour pendant des semaines, en 2012. Si le projet se développe suffisamment, on pourra penser organiser une exposition des travaux réalisés. Plus récemment, je viens de commencer un nouveau projet avec des groupes d’immigrants « Tricotés Serrés » dont je vous parlerai davantage plus loin.

Tricoter ensemble, montrer/apprendre à tricoter, puis éventuellement échanger, converser ou méditer sur l’avenir du Québec, tels sont les objets et la gestuelle concrète de cette performance artistique engagée.

Le tricot est le plus souvent un prétexte. Comme un objet de médiation pour avoir et favoriser la conversation entre inconnus. Un petit lien se crée alors entre le ou les participants et moi, comme artiste performeuse en leur expliquant brièvement le projet. Je leur montre d’abord comment tricoter, car la plupart ne savent pas, souvent cela s’arrête là, ils sont contents d’avoir fait quelques mailles ou quelques rangs et d’avoir encouragé ce projet; mais plus souvent encore, les tricoteuses ou les tricoteurs maitrisent assez rapidement le point mousse de base et parfois les meilleurs qui savent déjà tricoter ajoutent des points de fantaisie ou changent de couleur. Cette distance technique nous permet alors de converser librement sur les sujets qui les intéressent ou encore ils ou elles préfèrent tricoter et méditer dans leur bulle. Je dirige généralement la conversation de manière à faire parler les gens, me mettant davantage et mode écoute. Les hommes plus jeunes, en particulier et contre toute attente, s’y intéressent et prennent plaisir à apprendre à tricoter, ce qui est une petite révolution en soi pour ces derniers (on les voit occasionnellement en train de tricoter dans le métro, par exemple, durant l’hiver). Quelquefois, ils renoncent rapidement, mais continuent la discussion, alors je prends le relais et tricote à leur place, tout en continuant à converser. Mais cette situation arrive rarement. Toutes, tous, les jeunes et les moins jeunes s’y investissent avec une belle énergie. Ça peut ressembler autant à une rencontre haute en énergie qu’à un moment de quasi-prière… car ces deux Tricots du peuple portent la magie de tant de personnes qui y ont contribué avant et avec souvent des échanges inspirés et inspirants… Le Tricot porte sa porte « vibration »…  Cet échange peut durer quelques minutes et parfois plus, comme pendant le Forum social mondial l’été dernier à Montréal où deux participantes ont longuement échangé avec moi, pendant une heure ou deux, car les activités avaient changé de place et il n’y avait plus grand monde sur place au parc de Maisonneuve.

Également, lorsqu’il y a plus de monde, comme j’ai au moins deux Tricots en route, il y a deux personnes au tricot qui ne se connaissent pas et qui finissent généralement par parler ensemble, se donnent des trucs ou commentent la situation présente (manif, atelier d’Occupons Montréal, parfois Journée de la culture ou le temps qui passe). Dans ce cas, j’ai parfois besoin d’un/e complice ‘prof’ de tricot, qui aide un des participants lorsque la conversation tourne plus en duos ou que les deux participant.e.s ont besoin d’assistance technique en même temps.

Un nouveau projet de quartier pour le 375e anniversaire de Montréal

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Le Tricot du peuple «Tricotés serrés» en mars 2017

En 2017, je commence sept nouveaux Tricots du peuple dans le cadre d’une activité d’animation sociale et culturelle pour le 375e anniversaire de la ville de Montréal avec principalement les organismes du Comité immigrant du quartier de Saint-Laurent à Montréal et la bibliothèque du quartier, chapeauté par le Comité des organismes sociaux de Saint-Laurent (COSSL) : le projet « Tricotés serrés ». Il y aura aussi, une mémoire écrite de mes souvenirs de rencontres, pour témoigner de la parole du peuple et en particulier ici, celle des immigrants. Ainsi, ces rencontres se veulent un moment de conversations au sujet du « vivre ensemble »… depuis 375 ans jusqu’à nos jours d’interculturalisme, puisqu’il s’agit d’un projet de création populaire d’un très grand tricot de cinq mètres.

Avec un fil de laine qui nous relie tous, différent.e.s participant.e.s (avec ou sans expérience en tricot) confectionneront 6 tricots avec moi pendant ma tournée des associations communautaires et des bibliothèques. Ils seront aussi un témoignage-trace de nos conversations, partages et travail en commun après l’expérience : ils serviront finalement à « habiller » le mobilier de la nouvelle place publique Rodolphe-Rousseau derrière le métro Côte-Vertu, dans le quartier multiculturel de Saint-Laurent à Montréal, lors de son inauguration en été 2017. C’est pour moi une première expérience d’art public, en  laine-sculpture laissée à l’extérieur, on va voir combien de temps nos artefacts vont résister aux intempéries et aux vandales… pas de doutes qu’il s’agit d’un art… éphémère. Si les Tricots résistent jusqu’en novembre, je les retirerai pour les donner à un autre projet pour les itinérants dans le quartier de St-Léonard (Montréal) où Kathy Martel met, pour eux, des foulards autour des arbres et des poteaux avec les enfants de la garderie. Des tricoteurs et tricoteuses sont également recherchés pour la fabrication d’ornements en laine.

En somme, un art de la conversation et une gestuelle impliquant un travail collectif en art contemporain, avec de la fibre… Ainsi, retricoterons-nous le… tissu social.

L’occupation de l’espace public et la rencontre des personnes

À la mi-juin 2012, lors de la nouvelle stratégie d’occupation temporaire de lieu public d’Occupons Montréal au parc Lafontaine, lors du Printemps érable, j’ai remarqué que le fait de me tenir sur le trottoir pour inviter les gens à y participer créait comme une sorte de porte d’entrée pour certaines personnes. Lorsque je me tenais à proximité d’une activité de groupe, cela amenait parfois un passant à s’intéresser, par exemple, aux ateliers de discussions d’Occupons Montréal à proximité, ou plus souvent, à simplement me poser des questions sur ce qui se passe là… et à suivre le fil dans le gazon qui les mène jusqu’à l’atelier. Parce que les gens sont généralement timides (comme moi) et qu’ils ont tellement besoin de parler et d’être écoutés, en ce moment plus que jamais. C’est comme créer une petite rivière relationnelle qui mène en soi, vers les autres ou vers d’autres activités en cours. Une activité ludique et familière comme le tricot aide sans contredit à entrer en contact et à créer de petits liens sociaux dans l’anonymat et la solitude des villes, et surtout sur la place publique dont le mouvement international Occupy réclame à grands cris, ici comme ailleurs, la reconnaissance et la protection.

J’ai souvent été fascinée par la sagesse populaire, par ce que des personnes m’ont raconté à leur sujet ou au sujet de la société. Certaines personnes se confient volontiers; lors d’une perfo aux Journées de la culture, à côté du métro de l’Église à Montréal, un homme me racontait un jour qu’il avait entreposé chez lui quelques beaux tableaux de peintres reçus d’un héritage récent et que cela lui apportait bien des soucis. Intrigant !  Une autre fois, au même endroit à Verdun, alors que nous avions formé un petit groupe avec des amis qui étaient venus me visiter et deux participantes de la rue, une vieille dame nous racontait ses soucis de santé avec sa jambe bandée et nous l’a montrée. Elle refusait les soins d’une infirmière depuis trois jours, et ouf, la blessure n’était pas belle. Inquiétant! Au parc Lafontaine dans le quartier du Plateau Mont-Royal à Montréal, une autre fois, j’ai rencontré un biologiste qui a longtemps vécu en Chine et m’a parlé de la relation des Chinois avec leurs étrangers et de sa théorie sur la disparition progressive de l’immigration au Québec. Passionnant ! Un autre avait été observateur lors des premières élections en Tunisie et me relatait son expérience. Lors de l’occupation du parc Sir-Georges-Étienne-Cartier à St-Henri/Montréal juste après le Printemps érable, la police était là avec une ou deux voitures et surveillait de loin les ateliers de discussion et d’apprentissage dans le parc. Dans ce genre d’événement, je me tiens sur le trottoir et invite les passants à tricoter et à discuter de l’avenir du Québec. Comme la voiture de police se tenait non loin de moi, j’ai invité le policier qui était assis du côté passager à tricoter quelques mailles. Une conversation s’en est suivie, puis il est sorti de sa voiture, vite rejoint par son partenaire de route. L’ambiance était plutôt festive et la journée magnifique. Tout le monde était de très bonne humeur. Puis une autre voiture est arrivée, et les deux policiers sont venus voir ce que nous faisions : j’essayais de convaincre le 1er policier de mettre la main au tricot et il ne disait pas non. Nous savions tous les deux que c’était un jeu tacite. La conversation a pris un tour surréaliste quand le plus gros des policiers a confié que sa grand-mère lui avait montré à tricoter lorsqu’il était adolescent et qu’il n’avait pas détesté cela… J’imaginais, le sourire en coin, quelle rigolade ils auraient pendant longtemps de ce… témoignage… Au moment où j’allais mettre le tricot dans les mains du 1er policier, le plus petit, ils ont eu… un appel d’urgence, et ils ont dû partir rapidement. Incroyable !

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La Tricoteuse du peuple, rue Notre-Dame, Montréal, septembre 2012.
Crédit photo: Peter-Thomas Kennedy-OM99%

 

De temps en temps, la conversation prend un tour très personnel. Au parc Émilie-Gamelin, au centre-ville de Montréal, au début juin 2012, lors de ma première prestation, une itinérante m’a raconté comment la police traitait son père dans les années 1950 lorsqu’il était drogué, je l’ai admirée dans sa résilience. Elle n’était pas habituée à ça, on a eu les larmes aux yeux ensemble, se serrant les mains. Elle est partie les yeux brillants. Touchant ! Ou encore, sur la petite esplanade du métro Mont-Royal, un homme, qui semblait assez isolé dans la vie, m’a longuement parlé de sa mère qui était décédée il y a peu de temps parce que le tricot lui faisait penser à elle. Il revenait toujours à la même phrase, comme une obsession que j’essayais de décrypter; il me fallut plus de doigté dans cette conversation. Il m’a tellement remercié avant de partir, que j’en étais à la fois gênée et contente. Frappant ! Dans le quartier Villeray à Montréal, au parc Molson en juillet de cette année-là, j’ai longuement conversé et tricoté avec un artiste immigrant du Maroc, nouvellement arrivé, qui ne pouvait évidemment concevoir de critiques à l’égard de son nouveau pays d’adoption. Même l’expression « Printemps arabe » en français, il ne l’avait jamais entendue avant. Surprenant ! Quelquefois, c’est avec les enfants que je tricote et que j’échange. Trippant ! Et tout cela, généralement dans l’espace public, sur les parvis, sauf en hiver. Pour l’instant, j’ai amené mon personnage seulement dans les quartiers de Montréal, mais j’aimerais bien le faire voyager au Québec et ailleurs et pratiquer mon anglais et mon espagnol…

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La Tricoteuse du peuple lors des Journées de la culture 2014, au métro Mont-Royal, Montréal. Crédit photo : Pierre Boissonneault

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« L’espace public » c’est quoi, au fait ?

Comme le remarquait récemment le journaliste Marco Fortier du journal Le Devoir[ii], le « ‘design tactique’ est devenu incontournable pour les administrations municipales. Les maires ont de la pression pour redonner une partie de l’espace public aux gens, réduire la circulation automobile et rendre la ville plus belle. » La récente tendance au développement de nouvelles places publiques, à Montréal comme partout dans le monde, voit récemment le déploiement de nouveaux lieux de convivialité, de repas et pique-niques en commun, de rencontres de voisinage et même d’activités sociales ou artistiques (avec une mini-scène permanente) ou d’activités politiques (comme « Nuit Debout sur la Place de la république à Paris) au gré d’initiatives citoyennes ou institutionnelles. D’après F. Choay (2009), « l’espace public est la partie du domaine public non bâti, affectée à des usages publics. L’espace public est donc formé par une propriété et par une affectation d’usage ». J. Jacobs (1961) souligne comment l’espace public « se caractérise non par l’affectation à un usage particulier, mais par le mélange entre le mouvement libre des piétons et toute une série d’activités publiques ou privées, qui peuvent s’y dérouler de façon temporaire et en tous cas s’y interfacent à partir des espaces plus spécialisés qui le bordent.[iii]  » Bien que les places publiques existent depuis l’Antiquité dans les cités grecques, le concept comme tel n’a été défini en sociologie qu’en 1962 par J. Habermas[iv], mais il se serait inspiré de Kant, selon Dominique Wolton[v] qui nous apprend que :

«Le mot public apparaît au 14e siècle, du latin « publicus »; ce qui concerne « tout le monde ») :  le processus au cours duquel le public constitué d’individus faisant usage de leur raison s’approprie la sphère publique contrôlée par l’autorité et la transforme en une sphère où la critique s’exerce contre le pouvoir de l’État.. On remarque au XXe siècle, une tendance à la privatisation des places publiques, en particulier dans les pays anglo-saxons.»

Ce n’est donc pas un hasard si le mouvement Occupy, lancé par un appel de la revue canadienne Adbusters a pris naissance à New York, dans le quartier de Wall Street, au royaume de l’espace privé, et des stratégies policières issues  de la « théorie de la fenêtre brisée » (Broken window/Broken glass theory, Georges L. Kelling, 1982/1996) dont s’est inspiré  le maire de New York Rudolph Giuliani  (et nouveau conseiller en sécurité informatique du président Donald Trump) au tournant des années 2000, puis poussée à l’extrême par le maire Bloomberg avec la « stop-and-frisk tactic », qui vise à intimider et à arrêter, via une police à pieds, notamment les itinérants et toutes personnes ‘non conformes’ dans l’espace public. Ne politique qui a eu néanmoins un certain succès ‘populaire’ en fassant baisser de manière importante le taux de criminalité de la ville[vi]. C’est justement cette réflexion sur la démocratie délibérative ou participative qu’a voulu faire Occupy, notamment en occupant 951 villes en 2011 partout dans le monde, avec une intention formulée ou non d’occuper et de redéfinir la place publique. Le mouvement Occupy aurait-il réussi à attirer l’attention des urbanistes de grandes villes de ce monde ? J’aime croire qu’il a été un des joueurs-clés dans la prise de conscience de l’importance de la (ré)appropriation de la « place publique » qui était alors en voie de régression. On entend encore les jeunes scander dans les rues du printemps-été 2012 : « À qui la rue ? À nous la rue ! » [voir le vol. 36, no 2, fév. 2013, de la revue Possibles consacrée à ces deux mouvements].

Des artistes et des philosophe de l’espace public

Mon travail rejoint sous plusieurs aspects celui de la performeuse canadienne Devora Neumark, et je rejoins comme elle la pensée de Walter Benjamin dans sa notion d’espace public tel que Hannah Arendt l’a définie : soit « un espace de pluralité, d’échange de paroles et d’expériences. »

«Walter Benjamin interroge la perte de l’art de raconter au passage de la modernité, en évoquant justement les communautés traditionnelles où mémoire, paroles, expériences et pratiques sociales étaient partagées. Cette perte serait liée, selon lui, à l’absence de parole commune, et correspondrait également à l’éclatement si ce n’est pas à l’effondrement de la communauté.  [… Il] attribuait une double fonction au narrateur dans la communauté [j’ajoute : conteur, quêteux, voire prêtre ou chamane] : celle de transmettre récit et expérience, mais aussi et conséquemment, de par cette médiation, celle de laisser des traces et de tisser des liens entre les individus.

Dans cette filiation avec la tradition orale, Benjamin passait lui aussi [comme Neumark] par la métaphore du tissage pour énoncer la fondation des rapports entre les individus, essentiels à l’idée de communauté. Liens qui dépendent autant d’une écoute que d’un échange de paroles et d’expériences : car témoigner et raconter impliquent aussi d’être témoin et d’écouter. […] Nous retrouvons là un aspect fondamental de la pensée de Hannah Arendt de faire qu’un simple geste peut devenir dans la sphère publique une action politique.» [Pour elle, voici] ce qui constitue toute la force et le pouvoir du totalitarisme : atteindre et contrôler jusque dans le domaine privé de la demeure.» (Marie Fraser, 2003)[vii]

En ce sens, l’espace public doit être non seulement défendu avant qu’il ne devienne privé, mais protégé et développé. Ce sont ces espaces, qui nous permettent de rester des humains en relation avec d’autres différents de soi, et qui permettent des rassemblements soit ludiques, soit artistiques, soit… politiques.

Enfin, un petit lien historique entre la geste (comme dans LA chanson de geste) de tricoter dans l’espace public avec la Révolution française est à faire.

« Durant l’ensemble de la période révolutionnaire [française], [les femmes] occupent la rue dans les semaines précédant les insurrections, et appellent les hommes à l’action, en les traitant de lâches. De cette façon, les femmes pénètrent la sphère du politique et y jouent un rôle actif. Mais dès que les associations révolutionnaires dirigent l’événement, les femmes sont exclues du peuple délibérant, du corps du peuple armé (garde nationale), des comités locaux et des associations politiques. » [viii]

Mais elles trouvent le moyen de reprendre une part active à la vie politique comme « Jacobines » en se présentant à la tribune des assemblées révolutionnaires, tout en tricotant pour gagner leur vie, pour se tenir au chaud et ainsi économiser les charbons de la maison qui coûtent cher. Par leurs cris et leurs voix indignées, elles influençaient les législateurs assemblés. Par la suite, « les tricoteuses de Robespierre » se rendaient sur le lieu de la guillotine, toujours en tricotant, pour participer à la vindicte populaire contre les guillotinés. C’est malheureusement surtout cette image négative que l’histoire machiste, la littérature[ix] et le cinéma ont gardée d’elles. Puis, quelques mois plus tard, la révolution se tourne contre elles.

« La Convention interdit aux femmes l’accès à ses tribunes, elles sont pourchassées durant la nuit, puis, trois jours plus tard, bannies de toute forme d’assemblée politique et de tout attroupement de plus de cinq personnes dans la rue [x]. Cette volonté de tenir les femmes à l’écart de la vie politique, quel que soit le parti dont elles se réclament, reflète les craintes de la société quant à la possible violence des femmes, [craintes] qui [ont] parfois pris des proportions démesurées en l’an II. » [xi]

Marilène du groupe Ville-Laine participe au Tricot du peuple pendant l’occupation du parc Molson en juillet 2012

Une amie russe de St-Petersbourg m’a dit aussi que des tricoteuses se tenaient au coin des rues pendant l’occupation nazie en France, lors de la 2e guerre mondiale, pour passer des « renseignements » à des courriers de la Résistance, mais je n’ai pas pu vérifier encore cette information.

Enfin, en tant qu’une des plus vieilles villes en Amérique du Nord, on retrouve à Montréal plus de 50 places ou espaces publics, en plus des rues (voir http://www.imtl.org/photo/place_publique/index.php?start=80&interval=20&sortBy=LAST_MODIFIED&sortType=DESC&TYPE=3&resume=2 . En voici quelques exemples de développement récent, incluant d’autres villes québécoises :

 

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[i] La loi 78 a été abrogée quelques mois plus tard, par le parti d’opposition ayant pris le pouvoir le lendemain de son élection. Même la police ne s’en servait généralement pas, préférant appliquer le règlement municipal du Code la route lui-même contesté en cour (il a fini par être invalidé lui aussi)… Mais un frisson glacé a passé dans la population pendant ces quelques semaines, preuve que la démocratie peut rapidement basculer.

[ii] http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/474364/l-amenagement-urbain-devient-citoyen

[iii] Tiré de http://www.espaces-publics-places.fr/la-place-espace-public-cl%C3%A9-de-la-ville-europ%C3%A9enne/

[iv] Jürgen Habermas . 1962. L’espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise.

[v] Voir Dominique Wolton, http://www.wolton.cnrs.fr/spip.php?article67 (

[vi] Laurent Lemasson, « La ville qui devient sûre », Revue française de criminologie et de droit pénal, vol. 4,‎ avril 2015 et Micheal Greenberg, 2014, in The New York Review of Books.  http://www.nybooks.com/articles/2014/11/06/broken-windows-and-new-york-police/

[vii] Tiré de la revue Parachute

[viii] Collectif, http://www.thucydide.com/realisations/comprendre/femmes/femmes2.htm

[ix] Chateaubriand dans ses Mémoires d’Outre-Tombe (1848), présente davantage les Tricoteuses sous l’échafaud comme un sabbat de sorcières révolutionnaires. Dickens (1859) les présente comme des monstres. Au cinéma, dans l’adaptation de son roman A Tale o Two Cities, J. Conway, cela est encore plus net. Dans l’histoire nationale française, on a retenu davantage l’expression « furie de guillotine » que « tricoteuse », mot qui a d’abord son entrée dans le dictionnaire de Reinhard (1795), alors que le phénomène des guillotines est survenu après les assemblées populaires des tricoteuses. Intéressant et déplorable phénomène de transformation de réalité… de la condition féminine…

[x] Il est intéressant de noter que la loi 78 (2012, gouvernement du Québec) contre la grève étudiante prévoyait, à l’origine, interdire des rassemblements de plus de 10 personnes, hommes et femmes confondus.

[xi] Charlotte Denoël

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La Tricoteuse du peuple avec Marie-Eve Labrecque du COSSL lors du lancement des projets pour le 375e de la ville de Montréal. Crédit photo : TCmédia/Isabelle Bergeron

Samedi dernier avait lieu le lancement de la centaine de projets culturels et communautaires dans plusieurs quartiers de Montréal, en prévision des festivités de son 375e anniversaire de fondation, l’année prochaine (1642-2017).

J’y participerai avec mon personnage de Tricoteuse du peuple et avec un nouveau Tricot du peuple d’une nouvelle couleur (le premier, rouge et jaune a été tricoté lors du Printemps érable avec Occupons Montréal et lors des Journées de la culture avec le grand public), mais cette fois-ci  dans le quartier de St-Laurent en collaboration avec la Table de concertation des organismes d’aide aux immigrants, le COSSL, à l’invitation de Marie-Eve Labrecque.

Notre projet est l’un des deux projets retenus pour ce quartier et l’un des 102 projets locaux choisis par des comités culturels de la Ville de Montréal parmi les 326 reçus. Le journal du quartier a couvert cet événement et j’ai eu l’occasion d’en donner plus de détails. J’y réaliserai des performances axées à la fois sur l’art de la conversation et sur l’art du tricot populaire : le tricot ensemble, comme geste et rêve en commun, comme prétexte à la conversation sur ce que les gens désirent dans leur cœur pour l’avenir du peuple. C’est souvent fascinant ce que les gens ont à dire ! Ainsi le Tricot du peuple comme maillage collectif, toujours le même tricot d’une place à l’autre, avancera de quelques mailles, de quelques rangs, de quelques idées, de quelques nouveaux contacts et échanges à chaque rencontre et nous retisserons ainsi le tissu social si fortement abimé ces dernières années…

J’animerai ainsi des ateliers auprès des membres de divers groupes communautaires, dont de nombreux immigrants de ce quartier, pour favoriser l’échange entre les communautés culturelles, francos, anglophones et Premières nations du quartier. Ce travail-tricot collectif servira, à la fin de l’année, d’habillement pour le mobilier public de la Ville dans leur quartier de St-Laurent, probablement sur une nouvelle place publique appelée «Une place pour rêver», actuellement en construction, en arrière du métro Côte-Vertu. Enfin, un autre aspect de mon travail plus à long terme est l’écriture de ces rencontres en couchant sur papier à la fois expérience vécue et perles de la sagesse populaire. Voir http://journalmetro.com/local/saint-laurent/actualites/982680/celebrations-entre-modernite-et-tradition/

Plus de détails sur l’ensemble des projets au http://www.375mtl.com/devoilement-programmation-quartier/  et dans l’onglet ci-haut  «Tricot du peuple».

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Le Tricot du peuple (détails) fait par le peuple, 2012-2015. Médiatrice et artiste : Ève Marie

Pour pousser plus loin votre réflexion sur l’importance de la conversation sociale dans une société anomique, solitaire et déstructurée sur le plan des relations humaines comme celle tristement devenue la nôtre, saviez-vous que :

«Selon Paul Hawken, auteur et activiste écologique, nous ne sommes conscients ni de notre importance ni de notre valeur dans notre société désordonnée et déstabilisée. » « Il n’est pas facile pour chacun d’entre nous de se sentir relié aux autres, de comprendre ce monde désordonné et déstabilisé et d’y trouver sa place. Bien des gens se demandent : Que puis-je faire? Par où commencer? À qui parler? Comment comprendre ce qui se passe? Comment tout cela me concerne-t-il?»

«La conversation est peut-être un des moyens les plus efficaces d’apprendre, de créer des liens et de trouver un sens à toute chose. Ce sont bien souvent les conversations informelles, plutôt que les propos structurés dans les salles de classe, les nouvelles du bulletin de 18 heures ou les petites phrases de 30 secondes énoncées par des experts, qui nous en apprennent le plus sur le monde. Pour la plupart d’entre nous, les conversations sont au cœur de nos relations. Elles constituent le principal moyen de communiquer avec nos amis, notre famille et même des inconnus dans l’autobus.» Elisabeth Hall, Percolab, Montréal, http://www.percolab.com/des-conversations-qui-recr%c3%a9ent-le-monde/

 

Montréal, aux abords du métro Mt-Royal, 27 septembre ’14.

La tricoteuse du peuple au métro Mt-Royal, Montréal, sept. 2014, pendant les Journées de la culture. Crédit photo: Laurent Dansereau

Montréal, Plateau Mt-Royal, aux abords du métro. Il fait spécialement chaud et beau, bien sûr, les gens sont de très bonne humeur. En même temps, il y a un musicien et il y a deux comédiennes qui lisent du Michel Tremblay un peu plus loin ainsi qu’un mini groupe de manifestants au sujet des trainées suspectes très polluantes de petits avions supposés induire le climat. Belle ambiance culturelle sur la Place!

La tricoteuse du peuple enseigne à un garçon, métro Mt-Royal, Montréal, sept. 2014

La tricoteuse du peuple enseigne à un garçon, métro Mt-Royal, Montréal, sept. 2014. Crédit photo: Laurent Dansereau

À peine arrivée, je n’ai pas le temps de me faire mon « masque » de laine… qui sera très léger aujourd’hui vu la chaleur, que déjà des curieux et surtout des curieuses (peu d’hommes viennent tricoter aujourd’hui) m’approchent pour me demander ce que je fais, c’est quoi le Tricot du peuple, annoncé sur mon affiche par terre. Il y a les vraies tricoteuses qui me montrent des points en me donnant de bonnes adresses pour la laine ou de réseau social comme Ravelry, tout en échangeant sur le sort du monde. Il y a une maman (sur la photo) qui est venue spécialement avec ses enfants, car elle avait beaucoup aimé l’activité d’un groupe de tricot-graffiti, Les Villes-Laines, à l’école de ses enfants. Il y a cette dame et son mari qui me raconte sa vie. Une chinoise accompagnée par son mari francophone, mais qui ne parle pas français et avec qui j’essaie de converser en anglais, mais elle préfère se concentrer sur le tricot, alors je la laisse; une femme voilée qui veut faire tricoter sa fille très timide. Il y a ce jeune homme qui veut apprendre comment tricoter et insiste pour me donner des carottes avant de partir quand je lui dis que je n’ai pas encore diné, ou cet artiste-peintre qui arrive d’une perfo dans le cadre aussi des Journées de la culture et qui a envie de partager et plusieurs autres. Deux heures debout en bougeant peu, en plein soleil chaud, à converser et à montrer à tricoter, c’est une discrète performance pour moi, mais quand même qui me rentre dans le corps après; surtout, je raffine l’art de la conversation. Je me trouve meilleure, depuis le temps -depuis mes débuts en 2012, j’ai refait cette perfo 10 ou 15 fois dans différents contextes, le plus souvent dans le cadre de manifs et événements sociopolitiques. Aujourd’hui le thème qui ressort tourne autour du geste de donner/recevoir : plusieurs personnes l’ont soulevé d’elle-même, sans que je le suggère.

Affiche du Tricot du peuple, Montréal, sept. 2014

Affiche du Tricot du peuple, Montréal, sept. 2014. Crédit photo: Laurent Dansereau

La tricoteuse du peuple discute avec une participante, Montréal, sept. 2014. Crédit photo: Anatoly Orlovsky

Le lendemain, aux abords du métro de l’Église à Verdun, près de chez moi cette fois, du jeune homme engagé qui me parle de son souvenir du printemps érable qui reste mémorable et gravé à jamais dans son cœur, aux personnes âgées, plus nombreuses dans ce quartier, à une jeune femme d’origine indienne, j’ai des conversations particulièrement passionnantes : je n’en reviens toujours pas de la sagesse du peuple. Les gens très isolés par la vie urbaine et contemporaine ont besoin de parler et ne dédaignent pas un brin de philosophie sociale. Mais surtout aujourd’hui plus que les autres fois : les gens s’ouvrent immédiatement à moi. Les personnes conversent entre elles, si bien que nous finissons par former un miniclub social au coin de la rue, car il y a des bancs, mobilier urbain essentiel pour les rencontres de voisinage autant que pour le repos des passants. À quelque distance, un homme parle en anglais de moi et de mon tricoteur sur son cellulaire,  et ne tarit pas d’éloges, il décrit en détail mon costume et sa couleur (safran), comme étant la couleur des bouddhistes. J’ai l’impression d’être un personnage de film. Il ne sait pas qu’on entend presque tout son échange… À un moment, mon tricoteur me dit : il parle de vous. Alors je me tourne vers l’homme et je lui dis avec un large sourire : nous vous entendons! Je lui fais signe avec un tricot dans les mains de se joindre à nous. Interloqué, il me fait signe que non, continue quelques mots au téléphone puis s’éloigne en parlant… malheureusement. Mon tricoteur expert, un homme de 75 ans me raconte que son frère est mourant et qu’il est son exécuteur testamentaire, avec plusieurs tableaux de grands peintres chez lui et que cela lui pèse. Une femme plus âgée encore nous raconte son combat pour se faire respecter par le personnel soignant, considérant que leur méthode de bandage de sa jambe n’est pas adéquate. Elle nous montre sa jambe… vraiment très enflée et un grand oh! sort de nous. Elle nous dit « c’est mon corps après tout! Alors maintenant je fais à ma façon ». Difficile de croire qu’une jambe puisse être enflée à ce point et qu’elle puisse encore marcher! Quand même un peu inquiète, je lui demande pendant combien de temps ils ont mis des bandages et elle me répond : 2 ans!

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Ève Marie, la tricoteuse du peuple, sept. 2014. Crédit photo: Anatoly Orlovsky

Je constate, plus que jamais avec mon costume, mon maquillage coloré et soutenu et mon masque, que je projette sur les gens l’archétype de l’artiste, voire du clown (comme me l’a fait remarquer une amie) : cela met les gens immédiatement en confiance et je sais mieux comment la développer par mon écoute attentive, mes commentaires ou questions appropriés. Aujourd’hui et hier un peu aussi, on me parle surtout de paix. Ma nouvelle approche est de demander comment elles font pour appliquer ceci ou cela tous les jours dans leur vie quotidienne… Vaste sujet!

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Les tricots du peuple, détails, 2014. Crédit photo : Laurent Dansereau

Les tricots avancent très lentement à coups de quelques mailles à quelques rangs à chaque fois par les passants. Sont encore en cours les deux tricots d’origine, rendus à environ 75 X 40 cm. L’un est rouge (+ un peu de jaune), couleur du mouvement des carrés rouges de 2012 et l’autre est jaune (+ un peu plus de rouge), couleur du mouvement Occupons/Occupy de 2011.  Les deux couleurs mélangées symbolisent l’union et la relation qu’il y a eu entre les deux mouvements. Quelquefois, je tricote quand il n’y a personne qui vient ou lorsque la personne renonce à tricoter et préfère seulement me parler. Mais ils sont presque entièrement tricotés par des passants ou des participant.e.s à des actions sociopolitiques. Je dis aux gens : ces tricots dégagent une très bonne énergie, mais la plupart du temps, ce sont les gens qui me le disent spontanément. Un 3e tricot est terminé, il a été fait par ma cousine Julie-Élaine Roy (militante bien connue des Sourds et malentendants du Québec, initiatrice avec Raymond Dewar er Paul Bourcier de la langue des signes québécoise LSQ) pendant le printemps étudiant de 2012, alors qu’elle ne pouvait pas sortir pour prendre part aux manifestations devenues mouvement social. C’était sa façon à elle, me dit-elle, d’y participer, d’encourager le mouvement et de canaliser son indignation devant la réaction politique du gouvernement et celle des policiers.

Les gens me demandent ce que je ferai de ces tricots : je leur réponds qu’un jour (mais je ne suis pas pressée), je les exposerai. Hier, une dame qui avait déjà tricoté pour un abri d’itinérants me donne l’idée d’en donner un à un de ces organismes, d’autant plus que quelques itinérants y ont participé, à la Place Émilie-Gamelin, lors de ma 1re perfo (voir mon article de juin 2012).
Aujourd’hui le soleil est moins chaud, alors lorsqu’un ami, Anatoly Orlovsky, venu pour faire quelques photos et une amie voisine passée là par hasard, nous nous attardons un peu au plaisir de la douceur du temps, mes affiches rangées. Jacinthe nous raconte à quel point la mauvaise situation de la langue française à Montréal la met au bord de larmes, bilinguisme larvé et début d’assimilation, mais que sa situation personnelle ne lui permet pas, pour le moment, de militer.

Je vais revenir ici s’il y a encore de belles journées d’automne.

Ève Marie, 10-10-14

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Performance de Devora Neumark

 

« Les performances [des années ‘90] de Devora Neumark, qui se distinguent par leur relation avec le public et leur insertion dans des lieux urbains, s’offrent comme une forme d’engagement politique et comme une volonté de donner sens à la communauté. Le travail de cette artiste rejoint sur plusieurs aspects la pensée de Walter Benjamin et la notion d’espace public tel que Hannah Arendt l’a définie : soit un espace de pluralité, d’échange de paroles et d’expériences.» Marie Fraser

Deutsch: 100. Geburtstag Hannah Arendt, Foto u...

Deutsch: 100. Geburtstag Hannah Arendt, Foto und Signatur Hannah Arendt. (Photo credit: Wikipedia)

 

« Walter Benjamin interroge la perte de l’art de raconter au passage de la modernité, en évoquant justement les communautés traditionnelles où mémoire, paroles, expériences et pratiques sociales étaient partagées. Cette perte serait liée, selon lui, à l’absence de parole commune, et correspondrait également à l’éclatement si ce n’est pas à l’effondrement de la communauté.  [… Il]  attribuait une double fonction au narrateur dans la communauté [j’ajoute : conteur, quêteux, voire prêtre ou chamane] : celle de transmettre récit et expérience, mais aussi et conséquemment, de par cette médiation, celle de laisser des traces et de tisser des liens entre les individus.»MF

D’une certaine façon, il fait écho aux thèses du sociologue du début du XXe s., É. Durkeim qui remarquait que « le développement de la société industrielle avait affaibli les rapports sociaux, les solidarités et les liens directs» (voir mon blogue sur le monde numérique à ce sujet au https://evemarieblog.wordpress.com/2013/07/23/quand-lindustrie-numerique-sabote-leducation

Walter Benjamin

Walter Benjamin (Photo credit: Wikipedia)

 

« Dans cette filiation avec la tradition orale, Benjamin passait lui aussi [avant Neumark] par la métaphore du tissage pour énoncer la fondation des rapports entre les individus, essentiels à l’idée de communauté. Liens qui dépendent  autant d’une écoute que d’un échange de paroles et d’expériences : car témoigner et raconter impliquent aussi d’être témoin et d’écouter. […] Nous retrouvons là un aspect fondamental de la pensée de Hannah Arendt de faire qu’un simple geste peut devenir dans la sphère publique une action politique.» [Pour elle, voici] ce qui constitue toute la force et le pouvoir du totalitarisme : atteindre et contrôler jusque dans le domaine privé de la demeure.» MF

Perfo 2 Devora Neumark

Devora Neumark, perfo Présence, 1997

En ce sens, l’espace public doit être non seulement défendu avant qu’il ne devienne privé, mais protégé et développé. Ce sont ces espaces, qui nous permettent de rester des humains en relation avec d’autres différents de soi, et qui permettent des rassemblements soit ludiques, soit artistiques, soit… politiques, comme on l’a vu dans la prise d’assaut de la rue tous les jours par les « carrés rouges » pendant plusieurs mois lors de la grève étudiante, devenue mouvement social du printemps érable 2012 au Québec et surtout à Montréal. Avant eux, c’est ce que le Mouvement Occupons/Occupy avait aussi démontré dans sa volonté d’occuper plus de 1500 places publiques dans le monde, notamment au square Zuccotti à New York/Wall Street, et dont les occupants ont été évincés justement parce qu’ils occupaient… un espace privé, propriété de Brookfield Properties (voir http://en.wikipedia.org/wiki/Zuccotti_Park ). À Québec, ce sont les plaintes d’un propriétaire de stationnement privé sous les Jardins St-Roch à la place de l’Université-du-Québec (quelle ironie de nom!),  alors occupée depuis un mois par Occupons Québec, qui avait donné le prétexte au maire pour expulser les manifestants-campeurs.

Je pense aussi au Land Art comme une occupation du territoire, en relation avec une vision profondément écologique du lien entre tous les vivants, comme l’a montré mon grand-oncle, le biologiste et écologiste d’avant-garde, feu Pierre Dansereau.

Pierre Dansereau (1911-2011). Description from...

Pierre Dansereau (1911-2011). Description from source: « Pierre Dansereau professeur à l’Institut de biologie de l’Université de Montréal. Photographie ca 1942-1943. » (Photo credit: Wikipedia)

C’est cette double sensibilité que je développe dans mon travail de création avec mon personnage de la Tricoteuse du peuple.

  • Références :

–  Hannah Arendt, « Condition de l’homme moderne », « Le système totalitaire »

–  Walter Benjamin, « Pour le portrait de Proust », dans « Essai 1».

«Une personne dotée d’Ubuntu se démarque par son ouverture d’esprit et sa disponibilité aux autres. Elle s’exprime à propos d’autrui comme s’il s’agissait d’elle-même (elle sait faire preuve d’empathie et défendre celles et ceux qui sont dans le besoin), et jamais elle ne se sent menacée par les autres, sous prétexte qu’ils pourraient faire mieux qu’elle ou tout simplement faire bien (ou faire du bien…). Ces capacités de se mettre à la place des autres et de se dévouer à des causes qui la dépassent, sans souci de la gloire, semble provenir d’une juste confiance en soi qui s’expliquerait par le fait qu’elle (ou il) appartient à un ensemble plus large, un tout global. De cette intuition découle pour les personnes ayant de l’Ubuntu (prononcer « Oubountou ») la capacité à réaliser rapidement que ce qui atteint les autres dans leur dignité nous blesse toutes et tous autant que nous sommes en tant qu’humains. Quand les autres sont rabaissés, humiliés, torturés ou oppressés, il nous revient donc de nous indigner, de nous révolter dans le respect de l’Ubuntu qui est en nous.» Archevêque Desmond Tutu. (citation originale en anglais à la fin du texte). Voir le clip de Mandela à ce sujet au http://www.youtube.com/watch?v=qyN9AZUb_4c

1-      Mise en contexte : petit historique

Après multiples pressions auprès de notre syndicat et recherche d’informations auprès de mon député, du cabinet de l’ancienne ministre de l’Éducation et du Conseil des gouverneurs élus de la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys (CSMB), à Montréal en 2012 les nouvelles étaient mauvaises. Je voulais connaitre le sort des enseignants « à taux horaire » [= sans permis d’enseignement] (1)  au secondaire pour adultes,  On nous a dit de deux sources sûres (de très haut niveau dans le gouvernement et dans l’administration de notre employeur) que le syndicat était partie prenante et avait «échappé la balle», ce que notre syndicat local a formellement démenti… Quoi ? Eh bien, les profs à taux horaire perdront leur travail d’ici deux ou trois ans s’ils ne se dotent pas d’une nouvelle maitrise qui donne le brevet d’enseignement. Pourtant, tous les permanents ne détiennent qu’un niveau bacc, en éducation, et pas toujours dans leur champ d’enseignement… Deux poids deux mesures? Mais rien n’y fait, c’était l’inertie ou le déni total de toutes les parties en présence, y compris des profs. Ma suggestion faite au syndicat de développer un programme de formation professionnelle sur le modèle des infirmières n’intéresse personne. Rien ne bouge. Au contraire. Ma proposition en assemblée générale syndicale en mars 2012 pour « améliorer les conditions de travail des taux horaire est jugée non recevable par la présidente adjointe de notre syndicat, le SEOM, puis rejetée par l’assemblée des membres collègues qui ne comprennent pas la gravité de ces enjeux complexes.

Puis en avril 2013, au terme de la négociation locale de notre convention collective, les mauvaises nouvelles se confirment : les taux horaires seront relégués à une nouvelle et 3e liste de priorité dans l’attribution des contrats à partir de 2016, nous faisant perdre toute notre ancienneté. Concrètement, cela veut dire que les nouveaux profs sortants du bacc. en éducation mais sans expérience, passeront devant nous. Cela veut dire qu’il n’y aura plus de postes à temps plein, que « des grenailles » (l’expression est d’une directrice d’un des Centres pour adultes où nous travaillons), et ce même si les administrateurs scolaires manquent désespérément de profs… Du corporatisme à l’état pur.

Il y a des limites à l’indignité. Nous avons été « bons » pendant 10 ou 15 ans et tout à coup nous sommes jetés? Nous ne sommes pas défendus par notre syndicat, au contraire? Ils veulent que je me taise alors que j’ai déjà commencé à perdre mon emploi (en 2010, il y avait 28 postes pour les taux horaire; en 2013, seulement quatre sont encore proposés dans notre programme). Pas question! De toute façon, je n’ai plus rien à perdre!

QUOI FAIRE??? Ma santé mentale, mon respect de moi-même, ma reconnaissance professionnelle sont aussi en jeu. Pas question de me laisser aliéner. Je suis une professionnelle compétente, une spécialiste de ma matière, le français langue seconde, même si je n’ai pas le fameux papier. Alors, jouons au jeu du miroir, inspirée par les formes de théâtre participatif d’Augusto Boal, le théâtre de l’opprimé et par les actions de révélation collective et l’ethnométhodologie du psychosociologue Georges Lapassade (2).

*/*

2-  La scène : du théâtre-réalité : une performance artisticopolitique avec un enjeu très réel : un travail.

J’arrive à la séance d’attribution des contrats appelée « bassin » le 22 juin. J’ai mon costume de tricoteuse du peuple, mon Tricot du peuple entre les mains pour m’apaiser et me donner du courage, je suis plus chic que d’habitude, avec de beaux bijoux et je me tiendrai debout.

Je m’assois seule en avant pour avoir les collègues dans le dos, car le spectacle ce ne sera pas moi, mais la mine de la coordonnatrice des ressources humaines et des représentants syndicaux.  Je me concentre en tricotant quelques minutes avant le début de la séance. Comme je suis une des plus anciennes sur la liste de priorité, et qu’il y a quelques absentes, on m’appelle en 2e. Je prends du temps à réagir, mais je me sens poussée, je sens que je n’ai pas le choix de faire un coup d’éclat.

-Absente ? demande la patronne.

– Non, je suis là, dis-je en me levant lentement avec la liste des postes entre les mains.

Silence. D’habitude nous sommes poussés sous pression pour aller à toute vitesse pour choisir un poste.

– Quel poste prenez-vous ?

Encore silence.

–          J’ai un dilemme, j’aurais besoin de vos conseils. J’hésite entre un poste d’été et un poste annuel (mon 2e objectif est de mettre en doute les faits et les réactions à notre exclusion à venir).

Silence. (D’habitude les profs disent sans tarder leur choix, même s’ils ne savent plus trop quoi prendre, c’est très très stressant, cela ressemble à un marché de viande. Mon premier objectif est de ralentir le processus et de revenir à un temps plus humain). Dans la salle, il devient évident  que quelque chose ne  tourne pas comme d’habitude.

–          Notre syndicat vient de négocier une 3e liste de priorité pour les taux horaire où nous serons relégués à la voie… (je cherche mes mots)… de garage…, dis-je en me tournant vers mes soi-disant représentants pour lesquels je vote et paient une cotisation.

Quelques rires dans la salle. Je sens que je peux pousser un peu plus loin.

–          Bon, ce n’est pas la place pour parler de ça, vous allez me dire quel poste vous voulez.

–          Je peux enseigner au cégep et à l’université, mais je ne pourrai plus enseigner au secondaire?

–          C’est seulement en 2016, intervient la représentante syndicale.

Ils grimacent tous en avant, déjà exaspérés. Il y a une centaine de profs dans la salle, dont un bon nombre sans brevet, mais avec beaucoup d’expérience. À la séance, on vient de comprendre le jeu, quelques collègues plus hardis ou plus désespérés crient,  m’applaudissent, d’autres lancent : vas-y Ève! Mais c’est une toute petite minorité qui ose réagir. J’estime que je n’ai pas assez d’appui pour chauffer davantage la soupe.  Encore calmement, je propose une solution.

–          À la CSDM, ils ont eu le même dilemme dans les années ’90 et ils ont proposé aux profs une formation professionnelle à l’interne.

Aucune manifestation d’intérêt de la part de la patronne ni du syndicat. Il me reste à achever mon tour de piste. La démonstration est sans équivoque au cas où certains en douteraient encore. Le résultat du test est désolant, mais cela à l’avantage d’être (enfin) clair.

–          Quel poste ?

–          C’est vous la spécialiste en ressources humaines. Pouvez-vous me conseiller ce que je devrais choisir?

–          C’est à vous à choisir.

Encore silence. On s’impatiente sérieusement à la table, incapable de percevoir le drame humain qui se joue.

–          Étant donné que la Commission scolaire ne m’offre aucune perspective d’avenir, je vais prendre seulement le poste à court terme, le numéro 31. Et je me rassois.

–          Il est déjà pris (rire dans la salle).

–          Je me relève. La patronne grimace. Hum… alors je vais prendre le…32.

Je me rassois et reprends mon tricot.

On passe au numéro suivant…

*/*

Mes expériences à Occupons Montréal et dans le printemps érable m’ont appris une chose : la nécessité de transporter nos luttes et nos idéaux dans notre vie quotidienne, y compris à notre travail. La vie n’est pas séparée en morceaux : le croire ou faire comme si, c’est succomber à l’aliénation et à la facilité qui finit par se retourner.

J’ai donc pratiqué la communication non violente tout en affirmant et informant sur un point essentiel. La rue ne suffit pas. Le mouvement se continue, même s’il est plus discret. Même si le « jeu » met en scène deux côtés, à la fin je ne considère pas la partie adverse comme des ennemis, mais plutôt comme un miroir de moi et de nous. J’essaie de laisser au moins une toute petite porte ouverte, sait-on jamais… un miracle inattendu. Quelqu’un quelque part va-t-il se réveiller et réaliser l’aberration et l’énormité de cette erreur?

Une fois de plus, on voit comment en « ressources humaines », un conflit de travail mal géré ou pire nié, s’il mène à l’apathie d’une majorité, à des stratégies de séduction (communément appelée lichage de …) d’un petit nombre, il mène également à la radicalisation d’une fange plus ou moins importante et plus ou moins active de personnes estimant vivre une grave injustice collective. Le conflit étudiant l’année dernière en est notre plus récent exemple, et  nous vivons exactement cela à l’interne, à plus petite échelle (d’ailleurs, ces mesures ne sont pas étrangères à la marchandisation de l’éducation dénoncée l’année dernière et issues notamment des nouvelles méthodes de gestion du bien public comme un bien privé : tout cela se tient). Même certains enseignants permanents, d’ordinaire si frileux et habituellement de fieffés individualistes, devant l’ampleur du désastre annoncé, commencent à comprendre que cette mise au rancart d’un certain nombre de profs aura des effets pervers sur leur propre travail. Certains se mettent récemment à nous conseiller des poursuites judiciaires ou une sortie en règle dans les médias.

Enfin, cette situation n’est pas sans amener une importante remise en question du syndicalisme comme outil de protection et de développement des travailleuses(eurs) à statut précaire. De plus en plus, ce syndicalisme de nantis, devenu des corporations déguisées, peine à répondre à leurs obligations légales de défense de l’ensemble de leurs membres et à servir de courroie de négociation tampon entre l’employeur et les travailleurs. (3)

Néanmoins, ma décision est prise depuis longtemps : je me cherche un nouveau travail au cégep ou à l’université comme prof de langue/littérature/didactique. Mais je suis peinée pour mes collègues d’expérience qui n’ont pas de maitrise et donc pas cette possibilité d’aller travailler au postsecondaire, ils sont complètement piégés. Il leur reste à faire la nouvelle maitrise qualifiante ou à se contenter de petits remplacements à la pièce des années durant, dans un état de précarité totale. Mais pour la plupart d’entre eux (sauf les plus jeunes),  ce ne sont  pas des options, pour toutes sortes de bonnes raisons. Pour ma part, je refuse de faire cette maitrise,  car j’ai déjà une maitrise récente en linguistique et didactique des langues secondes (4); je n’ai  ni le temps, ni l’argent, ni la motivation de le faire, car je n’apprendrai rien et j’y perdrai mon temps et mon $. Je préfère quitter le système et perdre toutes mes années d’ancienneté.  Il n’est pas très tentant de donner sa force de travail, son intelligence et son cœur à un tel employeur… À un niveau plus spirituel, je sens que je me dois d’être la digne fille de ses parents, je me dois de pousser plus loin l’héritage de mon père qui m’a appris à ne pas avoir peur et de ma mère qui m’apprend encore à lutter contre les injustices…

3-        Épilogue

Pourtant, j’aime l’école où je travaille présentement; le choix est déchirant et je pleure en sortant de cette séance, rapidement suivie de rires lorsqu’une autre collègue se met à pleurer en évoquant son inscription à la maitrise qualifiante et que je propose de former un clan des pleureuses…

Finalement et contre toute attente, plusieurs collègues m’ont félicité par la suite pour cette intervention.

(1) La vaste majorité des enseignants au secondaire détient un bacc. en enseignement qui leur donne accès au permis d’enseignement et au brevet après la réussite de leur stage et un certain nombre d’heures d’enseignement. La loi sur l’instruction publique permet néanmoins aux commissions scolaires d’engager des enseignants à taux horaire. Les mêmes programmes de langue seconde donnés par des profs au ministère de l’Immigration ou dans les universités ne requièrent pas ce permis.

(2)    Le psychosociologue français s’est fait connaitre à la fin des années ’60 avec un contrat de l’Université du Québec à Montréal visant à régler un important conflit de travail avec les employés de soutien et dont les interventions ont contribué nommément à créer leur 1er syndicat, le SEUQAM. Une de ses interventions réussies, qui avait fait école par la suite, est d’avoir créé une situation de toute pièce, genre de dérapage contrôlé pour amener les parties à trouver une solution issue d’une crise.

(3) Comme une lutte similaire, menée dans les années ‘9o auprès puis contre mon syndicat d’artistes, le RAAV, avec les peintres Nikolaï Kupriakov, Hélène Goulet et Louisa Nicol (et notre groupe Divergence ) a montré les effets pervers du syndicalisme par réaction grégaire des «tinamis», formation de clique et reproduction de lutte de pouvoir entre les chefs et une minorité active.

(4) Ma formation initiale de «jeunesse»  était en psychosociologie de la communication… et en animation et recherches culturelles. J’arrive à l’âge merveilleux où on commence à faire une synthèse de soi et à voir le fil conducteur de sa vie…

________________________

Les suites : une nouvelle activité :

ATELIER SUR LA SURÉROGATION = ACTIONS HÉROÏQUES

QUOI FAIRE??? Ma santé mentale, mon respect de moi-même, ma reconnaissance professionnelle sont  en jeu à mon travail, tout comme vous, probablement ? Pas question de me laisser aliéner. Je suis une professionnelle compétente, une spécialiste de ma matière, le français langue seconde, même si je n’ai pas le fameux papier qu’on m’exige subitement, après dix ans de valeureux travail. Alors, faisons deux choses ensemble : d’abord réfléchissons sur la surérogation, ces actes héroïques dont les exemples récents de Assange, Snowden, Manning , Weiwei ou Spence peuvent nous inspirer, mais créons-les à notre niveau, à notre travail de tous les jours. Partageons nos expériences d’actions héroïques, puis créons nos propres scénarios et dispositifs de microactions grâce à de l’auto/intercoaching de groupe, en jouant au jeu du miroir, inspirées par les formes de théâtre participatif d’Augusto Boal, le théâtre de l’opprimé et par les actions de révélation collective et l’ethnométhodologie du psychosociologue Georges Lapassade (2).

Ne plus avoir peur, tel est notre devoir. Il s’agit d’un retournement où le devoir d’accomplir quelque chose d’héroïque dans notre milieu de vie (travail, famille, réseaux) est plus important que nos droits. Précisément, accomplir de telles actions de simple héros et héroïne dans le proche quotidien, multiplié par deux, vingt, cent, mille peut finir par avoir un impact réel et créer un effet d’entrainement. Ces actes Ubuntu* nous permettent aussi, à un niveau spirituel, de dépasser justement notre peur et d’être les dignes enfants de ce que nos parents nous ont appris, en poussant plus loin par amour  leur propre expérience. Quand l’amour remplace la peur… on ne sait pas ce qui peut arriver de merveilleux.

* «ubuntu» : revoir la citation du Tutu à ce sujet au début de l’article

La tricoteuse du peuple vous invite à la RÉOCCUPATION DU COEUR DE L’ILE d’Occupons Montréal,  le 14 juillet à 12 h, au parc Molson.

Inscription sur notre meetup au http://www.meetup.com/Occupons-le-Parc-Molson-12-14-juillet-2013/

« A person with Ubuntu is open and available to others, affirming of others, does not feel threatened that others are able and good, based from a proper self-assurance that comes from knowing that he or she belongs in a greater whole and is diminished when others are humiliated or diminished, when others are tortured or oppressed » Archbishop Desmond Tutu

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