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« Quand chaque femme fait honneur au Soi, de la façon la plus dépouillée possible, l’énergie créatrice devient disponible pour l’ensemble, et cette énergie contribue aux changements qui soutiennent les transformations de l’humanité. Lorsque les femmes ne seront plus perdues, à demander aux autres de leur dire ce qu’elles devraient faire ou comment elles devraient vivre, il y aura de grands changements dans notre monde » Jamie Sans, «Treize mères originelles»

« L’inhumanité infligée à un autre détruit l’humanité en moi. » Emmanuel Kant

 

Je vous propose ici de (pour)suivre une réflexion sur le pouvoir dans les groupes, pour faire suite à une publication à la une d’aujourd’hui du journal Le Devoir (Montréal) qui se penche sur une des stratégies d’empowerment (ou libération de l’aliénation du peuple) : « Se libérer sans vous, se libérer de vous » (1) et pose des questions sur les actuelles imprécations du «Vivre ensemble».

En revenant sur une réflexion et expérimentation à ce sujet vécue au sein de la mouvance Occupy / Occupons Montréal en 2011-2012, la question du pouvoir se pose notamment dans la mixité ou non-mixité des (sous-)groupes militants. Question pour laquelle j’avais des sentiments tiraillés. Autrement dit, quelles sont les circonstances qui font qu’on choisit délibérément de militer dans un groupe non-mixte, comme un groupe de femmes, un groupe de Noirs, un groupe autochtone, un groupe gay ou queer, et même certains syndicats, etc., bref toutes ces «minorités» marginalisées où on vit, d’une manière ou d’une autre, une forme d’oppression face à la majorité ou à un groupe dominant, que ce soit l’exclusion sociale comme le sexisme, le racisme ou l’homophobie ou encore l’exclusion économique, politique ou religieuse. Vaste question…

J’aimerais alors partager ici d’abord quelques extraits significatifs de cet intéressant article du Devoir (1) que voici, suivi de mon billet.

« Constamment déçus par l’idéal d’une société  ‘juste’ qui leur est projetée encore davantage en ces temps de crise et de paupérisation, certains groupes pensent plutôt l’émancipation comme « la séparation d’une société fausse ». Ségolène Roy, blogueuse

« De telles pratiques peuvent mettre à l’abri certaines petites communautés pendant une période, mais à la longue, elles tendent à pénaliser les personnes qui en font partie en les privant de réseaux sociaux performants et en limitant la mobilité sociale.» Pierre Anctil, prof d’histoire, Université d’Ottawa

 

Quelques grands-mères et un grand-père font le résumé de leur cercle de parole.Crédit photo : Vincent-René

Quelques grands-mères font le résumé de leur cercle de parole puis plus âgé grand-père clôt la journée par un dernier témoignage, lors du cercle autochtone/non autochtone MITSHETUTEUAT, avril 2014. Crédit photo: Vincent-René

« Greg Robinson tempère en disant que ‘c’est un argument fort de demander comment les [personnes racisées] peuvent espérer mériter le respect ou l’égalité si elles n’ont pas les moyens de gérer leur propre mouvement. En revanche, c’est un argument fort de dire qu’on ne casse pas l’exclusion raciale par un mouvement exclusif.’» G.R., professeur d’histoire, Université du Québec à Montréal

« En tant que membre du groupe dominant, il est difficile pour les hommes cisgenres (nés de sexe mâle et s’identifiant au genre masculin) qui souhaitent se joindre au mouvement [féministe] de comprendre le refus de leur présence par les féministes. Car grandir et évoluer en tant qu’homme n’inclut pas – ou très peu- l’expérience de refus ou de rejet.» Sophie Chartier, journaliste, Le Devoir

Cercle afroaméricain. Angela Davis wanted_Black Panthers

Black Panthers

Une fois par année, le collectif radical Les Hyènes en jupons fait une manifestation non mixte à Montréal et les femmes reçoivent dans la rue des salves d’insultes misogynes de la part des passants et des policiers :

« À la question ‘pourquoi ça dérange ?’ Laura (nom changé) hésite. ‘Je pense que la non-mixité politique fait voir aux hommes qu’ils risquent de perdre certains privilèges.» « On l’utilise [notre groupe de femmes non mixte] comme lieu de ressourcement ». Laura, militante, Les Hyènes en jupons

Dans les groupes non mixtes (safer spaces), « On gagne des espaces intimes de confiance. Mais attention, les groupes non mixtes ne sont pas nécessairement dénués d’oppression. Il reste des rapports de pouvoir et il faut sans cesse les remettre en question.» Stéphanie Mayer, chercheuse en sciences politiques à l’Université Laval (2)

« Toutes trois soutiennent qu’il est important de remettre en question fréquemment les tactiques.» Sophie Chartier, journaliste, Le Devoir (1)

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1re assemblée générale d’Occupons Montréal au Square Victoria, rebaptisé «Place du peuple», 2011

La mouvance Occupons Montréal a expérimenté et réfléchi aussi sur cette façon de militer, et dont voici un résumé (3) :

– Concept d’espaces sécuritaires (safer spaces) pour soi et entre-sois : modèles de justice communautaire ou réparatrice (ni policière ni étatique), analyse et dénonciation de l’oppression vécue dans notre propre organisation : comment changer les dynamiques de pouvoir ? Sortir de l’aliénation par notre prise de conscience, on arrive enfin à ce niveau où on est prêt à développer une méthodologie concrète.

– Sortir de la culture l’hyper sécurisation pour exister dans l’espace public et psychique; trouver un équilibre entre sécurité/insécurité. Se défaire de la peur aussi qui nous est inculquée par le gouvernement et autres, en donnant une réponse originale à la violence de la marginalisation.

 

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Assemblée générale d’Occupons Montréal. Fabrice Marcoux, Mikelaï Cervera et Ben Godin anime un cercle sur les «Engagements», réflexion menée par le Comité de philosophie politique, 2012. Crédit photo: Ève Marie

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J’ajoute aujourd’hui ma réflexion et expérience sur le tissus social et la communication nonviolente qui a muri sur ce sujet.

Ce qui me frappe d’abord dans ces analyses, c’est l’absence complète de référents intra-personnels. Toute l’analyse est axée sur des dynamiques interpersonnelles, sociales ou politiques, au mieux groupales. Pourtant, ce sont aussi des individus qui exercent ce pouvoir. En effet, pourquoi toujours cette dichotomie tellement binaire entre sociologie et psychologie ? Dans quelle aliénation les relations de pouvoir nous mènent-elles ? Comment s’en sortir ? N’y a-t-il pas lieu de s’interroger sur les sources de ces relations de pouvoir ? Si tous les humains ont, certains plus que d’autres il s’entend, à un moment ou à un autre, vécu une relation de pouvoir avec un autre ou des autres, soit comme oppresseur, soit comme opprimé, soit les deux en même temps, n’est-ce pas là aussi un reflet de notre propre esprit et de la façon dont nous nous traitons nous-mêmes, soit la domination d’une partie notre psyché (l’ego par exemple) sur une autre partie? N’y a-t-il pas lieu de se demander comment une telle mécanique (?) se développe dès l’enfance et si elle n’est pas, à son tour, encouragée par certaines postures ou dynamiques familiale, sociale ou politique ? N’y a-t-il pas lieu aussi de chercher aussi du côté des neurones-miroirs qui seraient à la base du développement des langues humaines et du développement de l’aversion, de l’empathie et du désir mimétique (4) ?

Si la fin du XXe s. et une partie de XXIe siècle sont et seront dominés par une forte recherche identitaire menant à la fois à des évolutions individuelles ou nationales ET à des dérives communautaristes, voire sectaires, voire terroristes, il y a fort à parier que ce champ de recherche, d’expérimentation et de philosophie qui, pour l’instant, n’est que l’apanage d’avant-gardes, deviendra un thème fort de notre siècle si bouleversé.

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J’en profite pour remercier l’artiste, poète et militante Koby Roger Hall pour m’avoir fait connaitre ce concept de «safer spaces» et ces pratiques pour la 1re fois, lors d’une réunion bilan d’OM. Elle a tenu, notamment, avec Frédéric Biron Carmel et la galerie SKOL  un site d’«archives vivantes » d’Occupons Montréal. Plus de détails au http://skol.ca/wp-content/uploads/2012/08/feuillet_koby_fred_angl1.pdf et https://www.facebook.com/occupymontreal/posts/143543362450865 et http://www.rcaaq.org/html/fr/actualites/expositions_details.php?id=15600

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(1) Texte au complet au http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/457146/se-liberer-sans-vous-se-liberer-de-vous

(2) Auteure du mémoire « Du ‘nous femmes’ au ‘nous féministes’ : l’apport des critiques anti-essentialistes à la non-mixité organisationnelle »

(3) Voir mon billet du https://evemarieblog.wordpress.com/2012/09/16/occuponsmontreal-bilan/ et publié également dans la revue Possibles, au http://redtac.org/possibles/category/du-printemps-arabe-au-printemps-erable-un-nouveau-cycle-de-luttes-sociales-vol-36-no-2-hiver-2013/section-i-du-printemps-arabe-aux-indignes/

(4) 1996, Giacomo Rizzolatti et Corrado Sinigaglia, http://www.agoravox.fr/actualites/technologies/article/neurones-miroirs-i-une-decouverte-48805 :

«Chez l’homme, on a observé la présence des neurones miroirs dans le cerveau encore immature du jeune enfant. Et chez l’adulte, ces réseaux miroirs apparaissent comme bien plus développés que chez les autres primates. Ce détail semble anodin et couler de source puisque le cerveau de l’homme est bien plus gros que celui des singes. Mais le fait que les neurones miroirs y soient très développés n’est pas fortuit. Car tout dispositif naturel possède une contrepartie fonctionnelle et si ces neurones sont présents en nombre, c’est sans doute parce qu’ils ont un lien avec ce qui sépare l’homme de l’animal. La raison et le langage aurait dit Aristote. Et plus généralement, l’intersubjectivité. »

«Voici ce que déclare Robert Sylvester, écrivain des sciences « La découverte des neurones miroirs est absolument renversante. C’est aussi la découverte la plus importante et elle est pratiquement négligée parce qu’elle est si monumentale que nul ne sait qu’en faire »

«Le neurone miroir est en fait multifonctionnel. Et semble fonctionner selon trois modes, le négatif, suscitant l’aversion et donc, porteur de différenciation ; puis le neutre, disons la cognition empathique, détachée de force attractive ou répulsive ; enfin le positif, lieu où le désir se fait mimétique et où le danger de conflit se dessine. »

«Il existe une sorte de mécanique, voire de dialectique des miroirs. En fait, un processus de renforcement, de surenchère, que Bateson avait du reste découvert dans les conflits»

«Et les oiseaux ? N’avons nous pas un mécanisme de ce type [mimétisme] lorsque deux moineaux se disputent une miette de pain ? Et aussi dans la genèse des langages que ces subtils animaux ont pu déployer pour communiquer à travers le champ. Ce qui nous ramène à l’homme et une question sur l’origine du langage. Selon Rizzolatti, les mécanismes miroirs font que des actions deviennent des messages sans médiation cognitive (sous entendu, rationnelle) Si bien que le mécanisme miroir pourrait être à l’origine de la genèse du langage. En permettant notamment qu’un message émis devienne pertinent pour son récepteur. »

Daniel Goleman, auteur de «L’intelligence émotionnelle» a aussi beaucoup aborder ce sujet des neurones miroir dans son livre.

 

 

 

Louis Riel

Louis Riel, ad 1880

En 1885, le Métis Canadien-Français Louis Riel de l’Ouest canadien est condamné à mort au Manitoba pour avoir défendu et armé les siens pour protéger leurs terres, pour retrouver leurs droits civils et de propriété et pour avoir lutté contre l’avancée des arpenteurs, de la colonisation et du Canadian Pacific.

Après des actions pacifistes, il lance un appel à une résistance armée aux chefs amérindiens Big Bear et Pound-Maker, et aidé par un autre chef Métis, Gabriel Dumont (1). Selon l’historien Jacques Lacoursière (2), « cet événement remet en cause les fondements mêmes de la Confédération » canadienne naissante : « l’agitation dans le Québec contre l’exécution d’un Canadien-Français sommairement condamné par un jury et un juge anglais devint une révolution politique.» Mason Wide (3).

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Le nouveau chef du parti National au Québec, Honoré Mercier, en fera d’ailleurs la lancée d’un de ses discours resté célèbre au Champ de Mars à Montréal en novembre 1885, juste après la pendaison de Louis Riel à Régina :

« Riel notre frère est mort, victime de son dévouement à la cause des Métis dont il était le chef, victime de fanatisme et de trahison. »

Un nouveau chant, sur l’air de la Marseillaise avec de nouvelles paroles « La Marseillaise rielliste » était en vogue au Québec en 1885 :

Enfants de la nouvelle France,
Douter de nous est plus permis!
Au gibet Riel se balance,
Victime de nos ennemis (Bis).
Amis, pour nous, ah, quel outrage!
Quels transports il doit exciter!
Celui qu’on vient d’exécuter
Nous anime par son courage.

Refrain
Courage! Canadiens! Tenons bien haut nos cœurs;
Un jour viendra (Bis) Nous serons les vainqueurs.

Que veulent ces esclavagistes?
Que veut ce ministre étrangleur*?
Pour qui ces menées orangistes**,
Pour qui ces cris, cette fureur ? (Bis)
Pour nous, amis, pour nous, mes frères,
Ils voudraient nous voir au cercueil,
Ces tyrans que leur fol orgueil
Aveugle et rend sourds aux prières.

Refrain

Honte à vous, ministres infâmes,
Qui trahissez, oh! lâcheté!
¬Vous avez donc vendu vos âmes!
Judas! Que vous ont-ils payé? (Bis)
Dans la campagne et dans la ville
Un jour le peuple vous dira:
Au bagne, envoyez-moi tout ça!
La corde n’est pas assez vile!

Refrain

Source de la chanson : reproduction d’un texte de l’Institut d’Histoire de l’Amérique française,
collection Lionel Groulx (2)

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La Cour suprême du Canada va entendre très prochainement une cause au sujet des droits linguistiques des francophones de l’Ouest canadien, dont une bonne part sont des Métis. Les juges vont déterminer si « la Reine Victoria a réellement promis à Louis Riel de préserver l’ensemble des droits des Métis de la terre de Rupert (vaste territoire duquel sont nés la plupart des provinces et territoires de l’Ouest canadien) en échange d’une adhésion pacifique à la Confédération » (4). Après des recherches approfondies dans les archives du Manitoba, à Ottawa, à la compagnie de la Baie d’Hudson et à Londres pour trouver des preuves historiques et constitutionnelles pour cette cause, l’avocat de cette cause devant la Cour suprême, Me Roger Lepage vient d’affirmer qu’« à l’époque, la Couronne nous a dit que si l’on déposait les armes elle respecterait nos droits civils, religieux et de propriétés. Ça incluait nos droits linguistiques.» (4)

À noter qu’il y a eu deux rébellions avec Riel : une aux alentours de la Confédération canadienne (1870) et l’une après (1885).

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* Possiblement une allusion au 1er ministre conservateur canadien John A. Macdonald, qui préféra une politique d’apathie (selon Lacoursière, 1973) face aux revendications des Métis en 1885, puis envoya l’armée. Pourtant, quelques années plus tôt, en 1869, les 10,000 Métis de la Rivière-Rouge (actuelle région de Winnipeg) des terres d’Assiniboia, « les Métis francophones avaient obtenus des garanties et des promesses solennelles de la part du gouvernement Macdonald, selon lesquelles ils pourraient conserver leur mode de vie, leur langue, leur religion et leur terres.» (5)

** En 1885, « les Orangistes d’Ontario réclament la tête de Riel pour venger la mort de Scott » J. Lacoursière (1973). Pendant le gouvernement provisoire de Riel de 1870 dans l’Ouest canadien, « reconnu pour sa haine des Métis francophones, Thomas Scott [avait] menacé, avec d’autres colons ontariens, de se rebeller. Arrêté en 1870 [par les Métis], Scott est jugé, condamné et exécuté.» Pierre Rousseau, (2003) (6)

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(1) Le chef métis Gabriel Dumont sera l’invité de la Société St-Jean-Baptiste en 1888, pour donner une série de conférences.
(2) Jacques Lacoursière, Denis Vaugeois, Jacques Provencher, « Canada – Québec, synthèse historique », éditions du Renouveau pédagogique, Montréal, 1973
(3) Mason Wide, « Les Canadiens français de 1760 à nos jours », Le Cercle du Livre de France, Montréal, 1963
(4) Le Devoir, 7/02/15, http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/431175/une-contravention-pour-deterrer-l-heritage-de-riel#ajout-commentaire

(5) Le Devoir, 7/02/15, http://www.ledevoir.com/politique/canada/431166/la-gifle

(6) Le Devoir, 25/08/03, http://www.ledevoir.com/non-classe/34656/le-fin-mot-de-l-histoire-riel-notre-frere-est-mort-honore-mercier

famille linguistique selon tlfq

Les familles linguistiques dans le monde. Source : http://www.tlfq.ulaval.ca

 

Encore quelqu’un qui dit que le français est «difficile», mais au moins, il le met entre guillemets, indiquant par là que la chose est discutable. C’est Louis Cornellier dans le journal montréalais Le Devoir (1) qui écrit un très intéressant article à d’autres égards.

Réagissant à une sortie de notre «difficile langue française» dixit notre nouvelle ministre de la Culture au Québec, mme Hélène David, le journaliste C. Rioux écrivait en mai dernier dans ce même journal :

«[…]nombre de linguistes, dont le défenseur [français] du multilinguisme Claude Hagège, estiment que l’orthographe de l’anglais est en réalité beaucoup plus difficile que celle du français puisque les mêmes sons s’y expriment dans un plus grand nombre de graphies différentes. On pourrait aussi rappeler à Mme [la ministre] David que, selon le Prix Nobel Gao Xingjian, auteur de La montagne de l’âme, il est d’autant plus facile d’avoir une écriture correcte en français que notre grammaire est stricte et les exceptions, moins nombreuses qu’ailleurs.» (2)

Enfin, un ami russe arrivé au Québec à 6 ans et scolarisé dans un collège français (de France), m’écrivait récemment que :

«Pour ma part, je n’ai jamais pensé que le français est plus « difficile » que l’anglais, seulement que les difficultés de l’anglais sont ailleurs (prépositions, orthographe, modes du passé) [et j’ajoute : moins de familles de mots ayant les mêmes bases], tandis que le français a ses facilités (règles strictes, en effet) et ses difficultés (prononciation des voyelles pour les locuteurs slaves, germaniques, etc). Les deux langues sont grammaticalement très faciles en comparaison avec l’inuktitut ou le finnois et lexicalement/morphologiquement relativement au mandarin.» [et j’ajoute : la conjugaison est facile en mandarin, car il n’y a pas de temps, seulement des marqueurs de temps, comme hier, demain, etc.).

Il est vrai qu’il y eu une histoire de complicité entre le français et le russe. Depuis Pierre le Grand, le français était parlé à la cour des tsars et est devenue la langue de la diplomatie internationale au XIXe s. Le grand Tolstoï a écrit le premier chapitre de son œuvre monumentale «Guerre et paix» en français (1865).

Mes collègues qui enseignent à la fois le français et l’anglais langue seconde pourraient vous confirmer dans la pratique ces difficultés spécifiques, mais différentes, de ces deux langues.

Par ailleurs, et contrairement au cliché que «l’anglais est facile», voici ce que me dit un collègue, prof d’anglais.

EN ANGLAIS… aie !

Pour ce collègue, les principales difficultés de l’apprentissage de la langue anglaise sont :

  • Les différentes formes de verbes pour un même temps (continuous…) ;
  • L’orthographe ;
  • Un plus grand décalage de vocabulaire en l’anglais familier (racine germanique) et l’anglais soutenu (racine latine, grecque et normande) ;
  • Les familles de mots plus instables (genre tooth /dentist… et non tooth et *toothist), avec des bases différentes issues de plusieurs anciennes langues.
  • et le linguiste Claude Hagège ajoute : les expressions idiomatiques (voir https://www.youtube.com/watch?v=fjAuHvOMXFE)

EN FRANÇAIS… aie !

En tant que prof de français langue seconde aux immigrants adultes depuis 11 ans et linguiste-didacticienne, j’ai constaté que dépendant de la langue maternelle de mes élèves, les difficultés sont différentes.

  • Le genre des noms;
  • Les petits mots changeant, comme les prépositions (à, de, pour, par, etc.), incluant les verbes indirects utilisant des pronoms différents;
  • L’orthographe et ses nombreuses exceptions, issue de l’histoire de la langue;
  • Les nombreuses irrégularités des verbes du 3e groupe;

Une grande linguiste anglaise disait également que :

«English orthography is often derided as illogical and arbitrary.» «English orthography is therefore very complex and presents an ideal testing ground for cognitive and psycholinguistic theories of spelling, which in turn, undoubtedly, be applicable to other orthographies.» Uta Frith, 1980.

(L’orthographe anglaise est souvent ridiculisée comme illogique et arbitraire. L’orthographe anglaise est donc très complexe mais présente un domaine d’expériences idéal pour les théories cognitives et psycholinguistiques en orthographe, qui, à leur tour, sans doute, sont applicables à d’autres orthographes.)

Alors, croyez-vous toujours que l’anglais est plus facile que le français ?

Si oui, deux derniers arguments, que je donne souvent à mes étudiants qui affirment cela.

Si certaines langues sont effectivement plus difficiles à l’écrit (dont le français et l’anglais), car il n’y a pas toujours de correspondance entre le son phonétique (phonème) et la façon correcte de l’écrire (morphème); (ex. en écriture phonétique (API)  = [mE…] = plusieurs possibilités d’écriture : mais/met/che/maison/ler, [cu] = une seule possibilité d’écriture : cou), à l’oral, il en est tout autre.

En effet, à l’oral, et contrairement au cliché, il n’y a pas de langue plus difficile, car tous les enfants du monde peuvent apprendre leur langue maternelle grâce à l’écoute, puis par l’expression orale.

Alors d’où vient cette impression persistante que l’anglais est plus facile que d’autres langues, dont le français ? Il faudrait regarder du côté sociolinguistique (motivation à apprendre et popularité d’une langue, notamment) et du côté de la formation des maitres. J’y reviendrai dans un prochain article.

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(1) http://www.ledevoir.com/culture/livres/415957/petites-lecons-de-francais-de-bizarreries-et-de-frusse

(2) http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/408490/le-boulet

M. Edwards

Connaissez-vous le poète franco-britannique Michael Edwards ? Né en Angleterre, il vit en France et écrit également en français et en anglais. Il vient d’être élu par ses pairs à l’Académie française. Il constate avec inquiétude que la langue française et aujourd’hui «bombardée» par la langue anglaise :

«Cet envahissement [rapide de l’anglais] cache quelque chose de beaucoup plus dangereux. Que la publicité utilise des mots anglais cache le fait que les Français courent le danger – et je suppose que c’est encore plus vrai au Québec- de ne plus réfléchir en français. Je le constate avec les philosophes qui écrivent souvent en anglais pour être publiés. Même en sciences, celui qui réfléchit en français voit les choses différemment d’un Anglais ou d’un Américain. Si les Français sont obligés de réfléchir en anglais, les différences entres les mondes français et anglais pourraient s’estomper. C’est un danger dont il faut être conscient.» Michael Edwards, dans le journal Le Devoir, 13-04-13

Il ajoute cependant que «la présence de l’anglais n’est pas seulement une menace». Si on peut critiquer cette veille institution qu’est l’Académie française, il n’en demeure pas moins que penser, rêver, communiquer dans une langue donnée n’est pas anodin. Elle fait à ce point partie de notre culture, qu’on ne se rend pas nettement compte à quel point notre façon de nommer le monde est influencée par notre langue maternelle, éventuellement par notre langue seconde, mais moins affectivement. La romancière et essayiste canadienne-anglaise Nancy Huston (qui vit également à Paris) avait aussi écrit de très belles lignes à ce sujet dans «Nord Perdu», que je vous recommande également.

English: First page of the Sixth Edition of th...

Saviez-vous qu’il n’existe pas d’Académie anglaise, fait qui démontre une différence fondamentale de vision entre les deux langues. À ce sujet, Edwards dit également :

«Sur le plan de la langue, la syntaxe française gère la phrase comme, en politique, l’État français gère le pays. Devant une pièce de Racine, l’Anglais moyen a l’impression que les personnages analysent d’abord ce qu’ils sentent et le disent ensuite. Alors que, dans Shakespeare, on a l’impression qu’ils expriment spontanément leurs sentiments. La syntaxe française est une sorte de montgolfière qui plane au-dessus du réel. L’Anglais est une sorte de chemin creux (lane) comme il y en a en Angleterre, qui vous invite à suivre les configurations du terrain. Cette différence explique beaucoup de choses, je crois.»

En ce sens, alors qu’il semble évident aux francophones d’apprendre depuis toujours la syntaxe et la grammaire à l’école, les anglophones de ma génération n’ont pas appris de «grammaire» anglaise à l’école. L’enseignement de la langue anglaise à l’école se passait d’une autre façon (j’ignore si c’est encore le cas, mais je suppose qui oui).

Français : Vandalisme sur un panneau bilingue ...

Français : Vandalisme (années ’90) sur un panneau bilingue ARRÊT-STOP au Québec. L’altération vise à remplacer le mot STOP par une référence à 101, la loi québécoise sur la langue française. (Crédit photo: Wikipedia)

La langue d’usage, la langue publique, la langue officielle au Québec est le français depuis 1977 avec la loi 101 votée par le Parti québécois. Sur les réseaux sociaux, certaines pages Facebook, celle d’Occupons Montréal notamment, la discussion se fait malgré tout assez souvent en anglais même si tous les interlocuteurs écrivent le français (certains moins bien que d’autres, c’est normal, mais l’effort est apprécié; j’écris moi-même beaucoup moins bien en anglais). En ce, fait en toute innocence, dans un esprit soi-disant «cool» de main tendue, c’est ça le pire. Débat dépassé, disent certains. Malheureusement, cette discussion ne sera jamais dépassée. Comme pour la pub, ça fait chic de parler ou d’écrire en anglais lorsqu’on est francophone… C’est parler une langue pour une mauvaise raison, à mon avis. Cependant, d’un point de vue sociolinguistique, la popularité d’une langue en fait précisément son développement et facilite son apprentissage. C’est donc comme se tirer dans le pied quand on est francophone au Québec et qu’on communique en anglais au lieu d’encourager les autres à pratiquer leur français. Mais dois-je à nouveau souligner que le fait de parler et d’écrire plusieurs langues est une richesse ? Là n’est pas la question. J’avais souligné ce problème dans un article précédent (onglet en haut «Des dangers du bilinguisme au Québec»), et je continue à trouver cela irritant.

Autre reflet concret  de cette inégale compétition linguistique, ici avec intérêt mercantile à la clé – et en France cette fois-ci, le gouvernement de F. Hollande «a déposé un projet de loi qui vise, entre autres, à faciliter l’enseignement en anglais dans les universités françaises. Un projet dénoncé  par les associations de défense de la langue française.» (Le Devoir, 13-04-13). La ministre française de l’Enseignement supérieur défend son projet comme suit : «Si nous n’autorisons pas les cours en anglais, nous n’attirerons pas les étudiants de la Corée du Sud et de l’Inde. Et nous nous retrouverons à cinq pour étudier Proust autour d’une table, même si j’aime Proust…» Beau sophisme! Alors, si je comprends bien, on n’attire pas assez  avec le français, donc faisons-le avec la «lingua anglica» de l’heure et le français redeviendra populaire!! Est-ce la version moderne du proverbe : on n’attire pas les mouches avec du vinaigre (honey catches more flies than vinegar), proverbe d’origine française ou anglaise ? (d’ailleurs intéressant de noter la différence de vison des deux)? De plus, quel besoin d’attirer des étudiants dont la langue seconde est l’anglais et qui ne souhaitent pas apprendre le français ? N’y a-t-il pas d’autres universités dans le monde pour eux? Je rugis quand je constate cette dérive mercantile (propre à l’internationalisation du commerce ou tout se déroule en anglais, selon la logique anglo-américaine du néolibéralisme). Quand les universités cherchent à augmenter le nombre de leurs «clients» plutôt que d’intéresser, former et faire avancer les étudiants dans différents champs de connaissance et de recherche, il y a un gros problème de vision (voir autre article sur ce sujet). Depuis quand les universités doivent-elles se faire «compétition»? Est-ce leur raison d’être ?

Probablement partout dans le monde, les universités font face à cette dérive de la pensée et de leur mission première. Les HEC (Hautes études commerciales) au Québec, associés à l’Université de Montréal, proposent depuis quelques années des cours en anglais exactement pour les mêmes raisons. Curieusement, la mesure n’avait pas fait scandale au Québec, avait fait légèrement sourciller tout au plus. Mais depuis le conflit étudiant et social du printemps érable, nous avons pris conscience des enjeux de marchandisation de l’éducation qui menacent notre société et nous sommes devenus plus… lucides.

La culture de langue anglaise a donné sans conteste de grandes choses au monde. Mais une langue charrie une culture et une culture charrie une langue… et une économie, n’en soyons plus dupes. Peut-être est-ce une vision trop large qui manque de rigueur, purement intuitive pour l’instant, mais je conclus que depuis la fin des colonisations territoriales, il n’est peut-être pas sans rapport que le capitalisme puis le néolibéralisme aient été créés par les locuteurs de langue anglaise. Cela est sans doute en lien avec l’éthique protestante du travail.

Par contre, point positif sur la relation entre les deux langues selon Edwards, c’est la création d’éventuels nouveaux mots inspirés de l’anglais, mais qui respecteraient la morphologie dérivationnelle du  français avec  préfixe + radical, comme par exemple en anglais infrequent pourrait faire simplement infréquent, du latin frequens (petite parenthèse, sur les 22 pages du dictionnaire anglais pour les mots commençant par in, la plupart ont leur équivalent quasi-identique ou identique en français]. La pénétration des deux langues existe depuis leur fondation, de par l’histoire de Guillaume le Conquérant et ses descendants normands qui furent rois d’Angleterre pendant douze générations (de 1060 à 1399). Ce proto-français avait alors formé la plupart des mots du lexique académique et légal anglais lors de la fondation des universités anglaises, lorsque les étudiants anglais furent chassés… des universités françaises. On pourrait dire, en clin d’œil, que c’est un juste retour inversé des choses… ou encore une vengeance suave de l’histoire de nos langues…

Bref, rien n’est innocent dans le choix d’une communication dans une langue et ses répercussions sont multiples, à la fois personnelles, interpersonnelles et collectives.

Ève Marie Langevin, artiste, linguiste, didacticienne et enseignante du français langue seconde

Verb Conjugation

Verb Conjugation (Photo credit: Aaron Landry)

« une nation qui parle une autre langue que la sienne perd insensiblement son caractère.» Meilhan, 1795

Il semble que le sujet soit dans l’air du temps…  Dans le journal Le Devoir d’aujourd’hui, on rapporte les démarches et les propos d’un haut fonctionnaire de l’ONU, dont je vous rapporte quelques extraits car seuls les abonnés ont droit à la version internet.

«Avec les années, Dominique Hoppe a vu la situation du français se dégrader rapidement dans les organismes internationaux. À l’Office européen des brevets par exemple, il y a 30 ans, tous les fonctionnaires parlaient les trois langues officielles de l’organisation : le français, l’anglais et l’allemand. ‘Aujourd’hui, tout se déroule en anglais, dit-il. Même lorsque des francophones se réunissent, ils leur arrivent de se parler en anglais !’»

Et plus intéressant, encore : «Avec l’anglais, c’est la pensée unique qui s’impose, dit-il. Comme les fonctionnaires ne parlent qu’anglais, tous les logiciels, les modèles économiques, sociologiques ou de gestion de projets sont anglos-américains. Puisqu’ils parlent mieux l’anglais, ce sont les anglophones qui finissent par occuper les postes les plus influents.»

«Il s’agit d’un combat pour préserver la diversité culturelle, dit-il. On ne sauvera pas la langue si on sauve pas la culture.»

Voilà donc un excellent exemple de comment le bilinguisme finit par devenir unilinguisme, impose sa culture et sa vision du monde. Et comment le combat pour le développement et le respect du français chez nous en est encore un d’avant-garde. Autre exemple actuel : les Jeux olympiques. Voilà pourquoi je milite en faveur d’une seule langue d’échange à Occupons Montréal. Ce qui ne veut pas dire sans souplesse et sans exception. Chaque personne, bien informée et consciente de cet éternel dilemme et enjeu profond qui fait partie du projet de société que nous essayons de mettre de l’avant, choisit à l’occasion les moments où c’est tout simplement plus utile de parler ou d’écrire en anglais. Je crois que dans une petite organisation, la confiance et l’ajustement a préséance. Ce qui ne veut pas dire que ça nous épargne un débat, bien au contraire, c’est dans ce débat et cette réflexion qu’une meilleure compréhension va naitre, se développer et se maintenir.

http://www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/354579/les-pays-de-la-francophonie-doivent-agir?utm_source=infolettre-2012-07-14&utm_medium=email&utm_campaign=infolettre-quotidienne

Ève Marie, 14 juillet 2012

«moi je gis, muré dans ma boite crânienne/dépoétisé dans ma langue et mon appartenance/déphasé et décentré dans ma coïncidence/ravageur je fouille ma mémoire et mes chairs.» Gaston Miron

Cher Alain,

Oui, le français est précaire à Montréal, beaucoup moins au Québec. Il l’a toujours été et il le sera toujours, compte tenu d’une part du déséquilibre démographique en Amérique du Nord, et d’autre part parce que le français, autrefois langue internationale de la diplomatie, des puissants et des riches a cédé sa place à l’anglais (la cour de Catherine de Russie, grande admiratrice des philosophes des lumières français, préférait parler français que russe, c’était plus chic, idem pour la cour d’Angleterre du Moyen-Âge, conquise par le Normand Guillaume le conquérant, dont la langue normande [une des bases du français]-anglaise était utilisée à la cour, par les juristes et dans la religion; c’est l’effet sociolinguistique de popularité et d’attirance, mais aussi de colonisation, j’y reviendrai plus loin). Donc, le français ne fait pas face à n’importe quelle langue, mais à la langue qui a le plus grand pouvoir d’attraction au monde ! C’est THE langue seconde la plus enseignée dans le monde, et le français vient en deuxième… Cela va sûrement changer au XXIe s. avec les avancées de l’espagnol et du chinois. On voit comment culture et économie sont porteuses des langues dans l’histoire.

Mais restons chez nous. Dans des articles précédents, je faisais allusion  à ces anecdotes, qui je crois, ont une portée collective; c’est la petite histoire du quotidien du peuple : tu trouves ça normal, toi, que dans ton pays, un vendeur te demande sans gène si tu parles anglais pour te vendre ses produits ? N’est-ce pas le monde à l’envers autant d’un point de vue marketing que du point de vue de la langue officielle du Québec ? Et mon histoire au Centre des médias alternatifs en 2001 avec les altermondialistes, lors du Sommet des Amériques à Québec, c’est normal aussi ? L’anti-émeute avait pourchassé les manifestants dans la zone verte, jusque dans la basse ville de Québec. Il y a eu tellement de gaz lacrymogène, que malgré nos portes fermées, on étouffait là-dedans. Nous avons eu une réunion d’urgence avec la centaine de journalistes des médias alternatifs qui se trouvaient là. Nous étions persuadés que la police referait le coup de Seattle, quand ils étaient entrés et avaient arrêté le monde. Nous avons discuté d’un plan. Mais… tout se passait en anglais, pas même de tentative de traduction. Le niveau de tension était maximum et à cause de cela, je ne comprenais pas ce qui se passait… j’étais incapable de sortir un seul mot de ma bouche et j’enrageais totalement d’être dans «ce pays sans bon sens» (comme l’a dit le cinéaste-documentariste Pierre Perrault), étrangère dans mon propre pays ! Batèche, j’étais en train de vivre là, sous mes oreilles, la réplique concrète des «Monologues de l’aliénation délirante» de Miron, pourtant écrit au moins 30 ans plus tôt : «moi je gis, muré dans ma boite crânienne/dépoétisé dans ma langue et mon appartenance/déphasé et décentré dans ma coïncidence/ravageur je fouille ma mémoire et mes chairs» pour lesquels mon père et ma mère se sont battus… Même là, les plus progressistes ne comprenaient pas la nullité de la situation au Centre des médias ce printemps-là.

Mon père a fait un bout d’armée pour payer ses études. C’est là qu’il a connu ses vraies premières humiliations avec la gent anglo. Ça l’a marqué pour la vie. Ensuite, dans les années ’60, il a travaillé comme journaliste à l’Alcan et comme pour un de ses amis ingénieur à Hydro-Québec, les patrons étaient tous anglais, et tous les autres employés étaient français, alors devine quoi ? Toutes les réunions et les communications écrites étaient en anglais. Il s’est battu, il a été congédié. Ensuite, il a connu René Lévesque au Nouveau Journal, puis Lévesque est entré au gouvernement libéral, puis, de fil en aiguille, toute la famille s’est retrouvée à Paris au début des années ’70, et mon père comme diplomate. Là, il a pris d’énormes risques personnels, qui ont marqué notre famille à jamais. Je peux vous dire qu’à l’époque, on ne riait pas avec ces choses-là. Il y a tout un pan de l’histoire indépendantiste qui s’est passé là-bas et qui est relativement peu connue du grand public. Ma mère, elle, s’est recyclée comme traductrice, et m’a transmis son amour des mots et des langues. Plus modérée, elle s’est engagée des années au PQ, mais a fini par tout lâcher car elle en avait assez des sempiternelles chicanes et couteaux dans le dos. Je raconte cela, parce que c’est un peu notre histoire à tous, ça montre d’où l’on vient et où l’on va.

Et tu sais quoi, l’année dernière, à la Caisse de dépôt, l’un des fleurons de la révolution tranquille créé entre autres par Jacques Parizeau en 1965 – et bien, un des nouveaux patrons était… à nouveau unilingue anglais ! On n’avait pas vu ça depuis des lustres ! Est-ce que c’est acceptable, ça ? Non, c’est un grave recul et c’est tout simplement scandaleux, sans compter le trou de 40 milliards $ en 2009… Quel exemple ça donne, tu crois… mes collègues, profs de français, au secondaire généralement très peu politisés, ont commencé sérieusement à s’énerver avec ça cette année. Qu’est-ce qu’on va dire à nos étudiants adultes immigrants ? Ben oui, forcez-vous pour apprendre le français pour travailler, sauf si vous voulez obtenir un poste hyper payant avec beaucoup de prestige et de pouvoir ?? Quel exemple les institutions québécoises et canadiennes donnent-elles ??

Aspects sociolinguistiques et étapes d’assimilation

Discussion sur les réseaux sociaux : «Les gens viennent ici parce que le français c’est cool et c’est HOT! » Tu as une très bonne intuition linguistique ici. Tu voudrais jouer la carte de l’attirance naturelle. C’est exactement comme cela que cela se passe (d’ailleurs sur le plan de l’apprentissage, une langue plus populaire est beaucoup plus facile à apprendre). Alors faisons l’exercice ? Quelle langue est la plus populaire dans les cours d’écoles actuellement ? L’anglais, dans de plus en plus de cas. C’est exactement ça le glissement bilingue chez les jeunes. Immigrants ou non, nés au Québec ou pas, c’est l’anglais qu’ils parlent de plus en plus dans les transports en commun depuis environ 3 ans. Avant on les entendait parler français, avec l’accent québécois ou un charmant accent étranger. Quelle langue parle les nouveaux jeunes branchés qui viennent en grand nombre habiter St-Henri à Montréal ? L’anglais. C’est surtout l’anglais qu’on entend dans les restos et cafés à la mode de ce quartier dit «populaire» (dans le sens du peuple), qui a été pauvre… francophone pendant les lustres et qui se gentrifie à vitesse grand V. Où sont les jeunes familles francophones en ville ? Que dalle ! Elle quittent pour la banlieue. Les chiffres étaient dans les journaux récemment. Montréal s’anglicise depuis 5 ans, c’est de plus en plus évident. Quand la métropole devient lentement mais sûrement si différente des régions sur le plan linguistique et ethnique, il y a lieu de s’inquiéter! Si rien n’est fait à court terme, on peut prévoir d’énormes conflits sociaux avant une génération.

Voici comment les linguistes ont étudié l’assimilation linguistique dans le monde. Lentement au début puis assez rapidement, une «nouvelle» langue devient populaire; il y a une étape intermédiaire de bilinguisme, puis la langue initiale disparaît progressivement. Ces phénomènes ont beaucoup été étudiés dans le monde, c’est à quoi Claude Hagège ci-haut faisait allusion. Je t’invite à te documenter. Alors comprends-tu pourquoi on doit «forcer» la note dans la réalité qui est la nôtre ? Que les «lois du marché» néolibérales du laisser-faire ne fonctionnent pas pour la langue ici non plus ?

Motivations à apprendre le français?

Depuis un an ou deux,  le bruit court chez nos élèves qui parlent déjà anglais, qu’ils n’ont pas besoin de bien maitriser le français pour pouvoir travailler à Montréal. Que de très bons postes et bien payés sont disponibles en anglais. Les exemples récents (fin 2011) très peu inspirants de chefs de département, unilingues anglais (d’une filiale, dir. exploitation et dir. des ressources humaines,)[i] et de membres du CA à Caisse de dépôt et  des hauts fonctionnaires fédéraux unilingue anglais (cours suprême, vérificateur général) À la Banque nationale le patron est unilingue anglais[ii]; Tout cela a marqué  l’imaginaire. On se croirait de retour aux années ’60 où les cadres d’Hydro-Québec  étaient encore unilingues anglais et que les communications collectives se passaient en anglais!

Pour les profs, si cette tendance s’accentue, ça va être plus difficile d’enseigner, pour les écoles, plus difficile d’attirer, de garder et de faire réussir des élèves en francisation. Cela touchera potentiellement aussi les raccrocheurs à l’éducation des adultes, dont une partie de plus en plus grande vient de l’immigration, sans parler des conséquences sur les familles où la langue à la maison sera la langue de leur pays bien sûr, et… l’anglais. Rendu là, dans ce scénario catastrophe, on ne peut plus rien faire, il faut agir en amont, bien avant! Vigilance et créativité !

Pistes de solutions périphériques à l’éducation, par effet de vase communicant, en plus d’un renforcement de la loi sur la langue officielle (loi 101) :

– Urbanisme et langue : quartiers qui attirent de jeunes familles francophones.

– Arts, chanson, littérature, médias et langue : création et diffusion culturelle en français.

– Techno et langue : développement de logiciels conçus en français.

– Éducation et langue : modèles individuels d’inspiration pour les élèves.

*/*

 C’est pourquoi les politiques de tolérance au Québec ne fonctionnent pas; l’application de la langue d’affichage le montre bien, même ce gouvernement libéral a reconnu à mi-mots son échec récemment (avec visée électoraliste, comme on s’en doute). Ben oui, ça serait tellement mieux si tout le monde était respectueux, beaux et gentils, mais ce n’est pas comme cela que ça se passe. C’est pourquoi je suis farouchement contre tout bilinguisme systématique public à Occupons Montréal (publications, réunions, AG) ou ailleurs, non évidemment dans nos échanges perso où j’aimerais pratiquer mon anglais plus souvent… À un moment donné, il faut être cohérent !

Ceci dit, je comprends la nécessité de vouloir communiquer avec/entre anglos comme le mentionnait un autre camarade, surtout pour cette campagne électorale qui s’en vient, et où les médias anglos sont particulièrement déformants. Il est tout à fait normal que des anglos s’adressent en anglais à d’autres anglophones. Donc ça n’est pas simple, c’est pour ça qu’on en discute…

Mais si ça peut vous rassurer, y’a plus complexe que nous… Il y a, par exemple, en Afrique du Sud, 11 langues officielles, dont deux langues coloniales fédérales (anglaise et afrikaans [dérivé du néerlandais]) et 9 langues indigènes provinciales, dont le zoulou. En Papouasie-Nouvelle-Guinée, il y a 850 langues parlées (et on ne compte pas les dialectes). Au Québec : 13 langues d’origine sont parlées, dont deux coloniales, les autres autochtones. Et ces chiffres ne tiennent pas compte des nouvelles langues immigrantes.

Alors, il y a de l’espoir… Mais je le répète : le statut de l’anglais n’est pas égal à celui du français, sans parler des langues autochtones, et c’est sur cette inégalité fondamentale qu’il faut travailler. Vous connaissez cela, je crois, les inégalités…


[ii] http://www.lapresse.ca/actualites/201111/19/01-4469596-un-patron-unilingue-anglophone-a-la-banque-nationale.php

je t'aime, je t'aime pas

je t’aime, je t’aime pas (Photo credit: canadapost)

C’est bien évidemment une question très sensible qu’on soulève ici, et dont on n’aura jamais fini de parler. Ce que j’essaie de faire remarquer c’est que l’intérieur (Occupons Montréal- OM) n’est pas différent de l’extérieur (Mtl /le Québec). Les défis linguistiques qu’on vit au Québec sont aussi les défis linguistiques qu’on vit à Occupons Montréal, et ce dans un contexte d’anglicisation de Montréal. Comment les résoudre ? Dans une petit organisation où il y a plusieurs anglophones et allophones, il est évident qu’il nous faut une métho de facilitation, d’accueil et d’ouverture à l’autre. Et je ne parlais pas de tri/multilinguisme de d’autres langues qui sont toute une autre question, idéalement souhaitable. Je parle de la relation spécifique du français et de l’anglais dans notre contexte; et comme on le sait, en Amérique, ces deux langues ne sont pas sur le même pied d’égalité. C’est sur cette inégalité fondamentale qu’il faut intervenir. Je m’inquiète qu’on confonde camaraderie individuelle et nécessité collective. Bien sûr qu’on aime avoir des conversations avec nos camarades one by one dans différentes langues. Mon commentaire était au sujet des communications et échanges collectifs et publics (affiches, annonces de projets et langue(s) de réunion, etc.).

Je maintiens cependant que la loi 101 s’applique à tous les Québécois, y compris les participant.e.s à OM. Je ne comprends pourquoi nous ferions exception. Et pour le volet international d’OM, l’anglais est évidemment incontournable. Alors la question est : comment intégrer à court terme et encourager à connaitre la langue et la culture commune à moyen terme ? La connaissance est un de nos engagements «M’éduquer et encourager l’échange des connaissances.», alors quel est le problème ? Encourager les personnes à apprendre la langue officielle du Québec me semble tout à fait normal. Pour cela ça prend une motivation. Si tout était bilingue, il n’y aurait plus aucune motivation. C’est pour cela que mes étudiants immigrants viennent dans mes classes. Ils savent qu’ils doivent parler français pour travailler à Montréal (sauf dans certains postes clé du pouvoir comme à la Caisse de dépôt, au gouvernement du Canada ou aux Canadiens de Montréal…). De nombreuses langues sont en voie de disparition dans le monde. Les exemples de bilinguisme comme étape intermédiaire à l’unilinguisme sont tout aussi nombreux.

Ce qui n’empêche que j’aimerais écrire et parler ma seconde langue aussi bien que certains de mes amis et connaissances. Vous pouvez être fiers !

Ève Marie, 7 juillet

Flag of La Francophonie Français : Drapeau de ...

Drapeau de la francophonie

Claude Hagège à la Conférence-débat "La F...

Claude Hagège (Photo credit: Wikipedia)

LANGUE FRANÇAISE. Dans la foulée du Forum de la langue française, le grand linguiste polyglotte Claude Hagège, habituellement chantre de l’enseignement des langues secondes dans le monde sert un avertissement sans équivoque sur le risque de ‘bilinguisation’ institutionnelle et collective, et dans le cas du Québec, qui sera suivie de l’assimilation. Le Devoir rapporte que pour Hagège :

«la Francophonie est ni plus ni moins ‘en guerre’ non pas contre l’anglais, mais contre une américanisation qui veut imposer une langue unique sous le couvert de la mondialisation». Il estime que, compte tenu des menaces spécifiques que l’anglais fait peser sur français au Québec, celui-ci ne devrait pas être enseigné trop tôt».  (1)

 

Ça prenait bien un Français pour venir nous rappeler de nous respecter nous-même. La loi 101 est là pour ça. Dans l’espace public et au travail, on parle français. C’est simple et c’est tout. Je suis encore traumatisée qu’au Centre des médias alternatifs, lors du Sommet des Amériques en 2001, la langue d’échange dans nos locaux n’était que l’anglais. On était justement là pour critiquer la mondialisation et la pensée unique et hop tout le monde à l’anglais, sans traducteur. Dans un événement international, l’anglais a bien évidemment une très grande place, mais dans ce contexte militant, c’était tout simplement choquant qu’il soit impossible de s’adresser à tous en français, sans qu’on ait pensé à des interprètes. À Occupons Montréal (OM), la semaine dernière, je voyais encore une affiche promo bilingue d’un projet OM. Aujourd’hui, un ami anglo me demandait gentiment de traduire mes communications pour un projet… sans réaliser l’énormité de sa demande. Il y a des cours de français gratuits dans les commissions scolaires pour ça. La réponse est clairement non, et je n’ai pas à m’excuser pour être ‘gentille’ avec mes amis anglos (qui comprennent d’ailleurs généralement mieux que certains francos la précarité de notre situation linguistique).

Au Québec, notre situation spécifique veut clairement dire que le bilinguisme des institutions (ville, gouvernements) est la 1ère étape d’une assimilation rapide en une ou deux générations à Montréal, deux ou trois dans le reste du Québec. La dernière fois que je suis allée magasiner un cellulaire au centre-ville de Montréal, un vendeur m’a demandé pour la 1ère fois de ma vie,  et ce sans aucune gène, «Do you speak english ?» Signe des temps.

Ève Marie, artiste, enseignante et linguiste

____________________

(1) http://www.ledevoir.com/politique/quebec/353897/claude-hagege-s-oppose-a-l-enseignement-intensif-de-l-anglais

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