«Afin que vif et mort, ton corps ne soit que roses.»

Pierre de Ronsard, 1578

Sweet Silent Walks 001C’est le temps des rosiers sauvages et des pivoines, ces arbustes sauvages et fleurs cultivées de juin qui sentent si fort et si bon, fleurs par excellence du début de l’été. Une collègue de travail m’avait conseillé une activité de marche dans le cimetière Mont-Royal qu’elle venait de faire il y a deux semaines. Elle avait adoré «Sweet Silent Walks sur la montagne», organisée par Christelle Franca (1), activité rituelle nouveau genre (et sans prétention) pour de petits groupes de marcheurs en silence dans un parc hors du commun sur le flanc nord-ouest du Mont-Royal à Montréal, un côté fort peu connu du grand public et encore moins des francophones, puisqu’il s’agit d’un cimetière surtout anglo, jouxtant un cimetière juif. La communauté anglophone a historiquement toujours eu un goût prononcé pour les espaces verts, la plantation et la  conservation des arbres, et ce bien avant le mouvement écologique… Ce cimetière, avec ses arbres tricentenaires et son aménagement unique en fait un haut lieu montréalais de beauté, de tranquillité (sans jeu de mot 😉 ) et même de sérénité… si les mots «mort», et la vue de «tombes» ou d’«épitaphes» ne vous font pas peur et si vous y êtes même ouvert.

Après un accueil chaleureux de Christelle, suivi d’une sorte de méditation inspirée par quelques commentaires philosophiques de son cru, notamment sur les paradoxes de la vie et de la nature, elle demande à une nouvelle personne (puisqu’il semble y avoir des habitués de son réseau de connaissances et amis), moi en l’occurrence ce jour-là, de piger une carte dans un jeu de tarot qu’elle a elle-même conçu. La carte pigée inspirera notre marche. Je pige la carte «Force et unité», avec une de ses photos, ici une main ouverte à côté d’un arbre du cimetière. Elle commente cette carte en disant sentir un grand regroupement de forces constructives. Justement, elle pensait nous faire la tournée des plus forts arbres du parc, ça tombe bien et tout le monde semble avoir, comme moi, le cœur réjouit par cette proposition. C’est le début de la soirée, la lumière du soleil commence à changer dans une de ces très longues journées qui suivent (et précèdent) le solstice, avec près de 16 h de lumière à ce temps de l’année.

Nous pénétrons d’abord un petit boisé sur le bord d’un ruisseau (un des rares ayant survécu à l’urbanisation).

À l’entrée de ce boisé, j’ai immédiatement la vue d’un rayon de soleil pénétrant à travers le feuillage touffu et se jetant sur l’eau d’où l’on voit une très légère brume en sortir, phénomène naturel que je n’avais pas eu encore le plaisir ni la chance de goûter de mes yeux… Magique ! Quelles autres surprises m’attendent dans ce paysage hors du commun ? Nous passons un moment devant un triple érable argenté, un «grand-père» (ainsi que les appellent les Autochtones) qui doit faire certainement dans les trois-cents ans, probablement le plus vieil arbre de toute la montagne, l’arbre de la photo de ma carte pigée. Après en avoir fait le tour avec admiration, je m’y colle le dos quelques instants puis m’y assois un peu afin de bien le sentir et mieux observer ses ramages, cherchant d’où vient le chant des oiseaux.

Au creux de la montagne sur la cime d’un arbre mort, nous avons la chance de voir un de ces grands oiseaux carnassier, plutôt rare, un urubu à tête rouge (comme un dindon) qui nous regarde aussi… puis il prend son majestueux envol… Quel spectacle ! Justement, avant de partir, une amie de Christelle m’avait raconté que lors d’une marche précédente, ils avaient vu de loin trois de ces oiseaux en train de manger un raton laveur crevé, puis envolés ensemble à leur approche, un «puissant moment de vie» dit -elle… ce à quoi j’ajoute avec le sourire… «de vie… et de mort». Ma collègue qui était là à cette marche m’en avait parlé aussi, le genre de situation qu’on n’oublie pas…

 

Marche au Jardin botanique1_crédit photo Ève Marie Langevin

Selon la conteuse et psychanalyste Clarissa Pinkola Estés, le pommetier en fleur symbolise « un aspect féminin magnifique, l’aspect de notre nature dont les racines plongent dans le monde de la Mère Sauvage et le nourrissent par en-dessous » et dont le fruit symbolise « la nourriture et la maturation de notre connaissance de Soi. » (3)

Plus loin, une série de pommetiers très tardifs encore en fleur, blanc et rose, me font rêver; c’est l’heure de s’enivrer, comme le disait mon arrière-grand-oncle le grand peintre Ozias Leduc (2) qui avait une pommeraie à Saint-Hilaire, paraphrasant peut-être Baudelaire.

« La beauté d’une couleur simple lui vient d’une forme qui domine l’obscurité de la matière et de la présence d’une lumière incorporelle qui est raison et idée. » Plotin

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Puis, dans ce cimetière protestant, je trouve presque caché, au pied d’un arbuste, un minuscule hôtel bouddhiste… on n’est pas sectaire dans le coin, on dirait… Marche au cimetière Mt-Royal_crédit photo Ève Marie Langevin 007

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Presque à côté, une petite sculpture me tire les larmes, celle d’un enfant mort. Je pense à ma tante marraine, récemment décédée, qui avait fait une fausse couche pour son premier et dont les tombes se trouvent de l’autre côté de la montagne….Marche au cimetière Mt-Royal_crédit photo Ève Marie Langevin 006

 

 

 

 

 

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Non loin, une tombe majestueuse et récente (car c’est le côté du vieux cimetière, la plupart des tombes datent du 19e, début 20e siècle) de Molinari (sans prénom, ce qui est rare). Sur le coup, je pense qu’il s’agit de la tombe du peintre du même nom, que j’avais jadis croisé en compagnie d’un de ses camarades, le peintre Serge Lemoyne, et qui m’avait fait grande impression, surtout par ses poèmes, pas tellement par sa peinture à laquelle je n’y comprenais pas grand-chose et sur laquelle j’avais gentiment ironisé. Mais non, il s’agit d’une femme au nom de famille Molinari, dont le nom complet est inscrit à l’arrière, ainsi qu’une épitaphe qui m’a vraiment impressionnée : « Parce que je suis solaire / et je retournerai à la lumière », aussi une des rares épitaphes en français de ce côté du cimetière.

Marche au cimetière Mt-Royal_crédit photo Ève Marie Langevin 005À ce moment, je sors mon cellulaire pour prendre une photo. Je ne pensais pas me déconcentrer en faisant en plus des photos, mais je ne peux y résister et je retourne même quelques mètres plus loin pour faire deux autres photos des artéfacts précédents qui m’avaient frappée… me jurant d’en faire un usage modéré, car la photo empêche souvent de vivre le moment présent, une activité en soi à laquelle je préfère me consacrer entièrement, vie d’ex-vidéaste oblige…

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Marche au cimetière Mt-Royal_crédit photo Ève Marie Langevin 008Sur le haut flanc est, aux limites de ce jardin, nous prenons un moment de repos, admirant un nouveau point de vue du couchant sur le Centre-ville qu’on devine au loin, entre les grands arbres matures. Heureusement, Christelle a prévu un chasse-moustique aux huiles essentielles -qu’elle a fait elle-même-, car c’est l’heure de la mouche qui pique… Nu-pieds une bonne partie du trajet, je marche sur de doux tapis qui sentent si bons… serait-ce du thym fleuri ? Mais oui… Un des seuls moments où je parle en le faisant remarquer à un autre participant.Marche au cimetière Mt-Royal_crédit photo Ève Marie Langevin 009

Au retour, sur une tombe, Christelle attire notre attention sur une sorte de minuscule «ver» (?) jaune brillant de la minceur d’un cheveu qui bouge en s’entortillant sur lui-même… tout simplement inusité et magnifique comme insecte… Elle sait comment attirer notre attention sur toutes sortes de beautés.

Marche au cimetière Mt-Royal_crédit photo Ève Marie Langevin 010C’est la brunante, il fera bientôt noir et nous nous dirigeons vers la sortie. À ma grande surprise, il y a ici la tombe (?) de la peintre Marcelle Ferron où en tout cas un banc avec son épitaphe s’y trouve, avec une phrase puissante sur la détermination à être elle-même et à vivre par elle-même à une époque conservatrice du Québec qu’on a appelé la Grande Noirceur des années 1930 à 1960 :

« On nous considérait à l’époque comme des révolutionnaires alors que nous nous étions seulement à l’heure. On avait osé être nous-même et on s’est retrouvé à l’avant-garde.  Marcelle Ferron, artiste-peintre signataire du manifeste du Refus global » (1948)

Banc Marcelle Ferron2_crédit Ève Marie Langevin 07-19De retour à l’entrée, nous faisons de nouveau une mini méditation, puis je lui parle de Marcelle Ferron qu’elle ne connaissait pas encore, en lui expliquant qu’à l’époque, ce groupe d’artistes du Refus global ont payé très cher leur choix de rester eux-mêmes, poussés pour plusieurs à l’exil et bouleversés dans leur famille. Mais malgré tout, ils avaient réussi à créer de grands œuvres ouvrant ainsi la voie à ce qui nous semble aujourd’hui plus «normal» et un peu plus «aisé» à faire.

L’activité terminée, sortis du cimetière, en voulant rejoindre la rue Côte-Sainte-Catherine, Christelle propose de passer par un sentier qui nous mènera au coin de la rue Mont-Royal et Côte-Sainte-Catherine. Il fait presque noir, c’est l’heure entre chien et loup. Elle nous montre une clairière jouxtant le sentier, un lieu spécial où les merles se rencontrent en journée.  Nous croisons un marcheur qui parle sur son cellulaire en promenant son chien… cette manie moderne de faire deux choses en même temps… J’entame une conversation avec elle en lui parlant de la carte pigée et de son intéressant commentaire sur les forces constructives. Oui, il y a plein de belles initiatives plus ou moins connues (je pense au numéro de la revue Possibles où j’ai participé et où nous parlions de cela justement [4]) et souvent ignorées des médias qui préfèrent le drame. Elle me dit entrainer son attention pour les voir et les entendre -ça c’est ma «leçon» du jour-. Je sens le besoin d’exprimer néanmoins un point de vue complémentaire au sien. Je lui dis que je sens aussi une grande colère latente dans la société québécoise et que j’ignore comment cela se canalisera… Dans d’autres pays, elle s’exprime déjà librement… Elle avait parlé des paradoxes dans la nature, dans le monde. Je lui dis en voilà un autre, des forces de vie, des forces de mort s’activent puissamment. Elle me dit oui, j’ai vécu à Beyrouth. Je lui réponds, les forces d’unité, c’est vrai il y en a plein, mais il faut éviter les lunettes roses. Il y a toujours Éros et Thanatos. On vit toujours le cycle. Tu vis le cycle. Ainsi se termine notre amicale et passionnante conversation.

«J’ai toujours tout unifié en faisant de tout, de chaque chose, un miroir de mes pensées. » Fernando Pessoa

Nous terminons notre marche en silence. En bas, je les salue et les embrasse tous ainsi que Christelle que je remercie grandement pour cette belle découverte. Elle est vraiment créatrice de nouveaux rituels, notre société en a bien besoin !

En attendant l’autobus, j’écris ceci dans mon carnet :

Le livreur de St-Hub

S’étire

En gazant au Pétro-Canada

Drôle de façon

De livrer du gras

 

Dans l’autobus, la chauffeure se plaint d’avoir une bursite au talon. Elle dit à la passagère à l’avant avec qui elle est en grande conversation : «Je ne savais pas qu’on pouvait avoir mal là ! ». Elle rit. Sa passagère sort à ce moment et rit aussi, faute de mieux. Oui, c’est vrai, c’est tellement drôle la douleur !… Mieux vaut en rire ?

 

Ainsi va le siècle, ainsi va le cycle.

 

Je pense maintenant à mon petit cousin, le poète Gilbert Langevin.

«Vienne vienne le temps des vivants

Le vrai visage de notre histoire

Vienne vienne le temps des victoires

Et le soleil dans nos mémoires.»(un texte qu’il avait donné à la chanteuse Pauline Julien)

Mais aussi :

«Année de malheur où la peur était reine

On trempait son courage dans un baquet de haine

Des épines couronnaient le désir dénoncé

L’amour avait des gants pour ne pas se blesser.»

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(1) https://www.christellefranca.com/services?tag=about

(2) Ozias Leduc fut le maitre de peinture du peintre Paul-Émile Borduas, auteur principal du manifeste du Refus Global (1948) que signa notamment sa jeune étudiante en peinture Marcelle Ferron et dont voici un extrait. Ainsi se transmet et se transmute « le trésor, la réserve poétique, le renouvellement émotif où puiseront les siècles à venir » de génération en génération d’artistes.

(3) Clarissa Pinkola Estés. 1996. «Femmes qui courent avec les loups. Histoires et mythes de l’archétype de la Femme sauvage» Paris : Grasset

(4) Revue Possibles, 40e anniversaire « Utopies concrètes et pratiques émancipatoires» vol. 40, no 2. Automne 2016. Montréal http://redtac.org/possibles/category/utopies-concretes-et-pratiques-emancipatoires-40e/imaginer-les-utopies-concretes/