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Avec mon groupe de la bibliothèque. Crédit photo : Catherine Roy

Pour ce nouvel opus du Tricot du peuple, cette fois-ci dans une bibliothèque de Montréal, sur le thème des conversations de confidences et d’impressions partagées sur le Québec et le Canada, quelques thèmes ont soulevé particulièrement l’attention des participantes : la condition féminine, la condition des sourds, la discrimination. Quoique présentée comme une activité de francisation, deux Québécoises francophones sourdes sont venues à toutes les rencontres avec leur interprète en LSQ (langue signée québecoise).

Cette fois-ci, le projet était de tricoter un tricot collectif qui prendrait la forme d’un chemin de table, une fois assemblé.

Pour Mai, qui vient de Hong Kong, de la génération d’après-guerre, tout comme pour de nombreux Québécois baby-boomers, elle a été la 1re de sa famille à aller à l’université, venant d’une famille pauvre. Contrairement aux autres femmes de son pays, elle n’a jamais appris à cuisiner, car sa mère le lui interdisait, préférant de sa fille consacre tout son temps aux études. Sharmin nous a apporté un dessert traditionnel de son pays, le halua du Bangladesh. Miam ! Partager des recettes, ça rapproche… Wow, quel beau geste d’amitié !

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Selon Sharmin, les mariages arrangés ne se font plus dans son pays. De plus, la famille de leur beau-fils ne peut plus réclamer une dote pour le mariage de leur fille; la police pourrait même venir chez eux s’il y avait une plainte. Cependant, on est « libre » d’offrir une dote à sa belle famille…

Lucie, une des deux Québécoises sourdes et un peu aussi son amie Nicole nous ont raconté les exigences de perfectionnisme des sœurs au couvent, à l’école de leur enfance et adolescence des années ’50 et ‘60. Elles devaient nettoyer les plinthes du bas des murs tous les jours et devaient souvent recommencer leur travail après l’inspection jugée insatisfaisante des religieuses. Au couvent, Lucie a aussi appris à plier et à repasser ses vêtements. Aujourd’hui, elle ne fait plus ainsi ce genre de tâches ménagères, sauf pour la façon de bien placer sa lingerie. Nous rions !

Je leur fais remarquer qu’à travers ce qui nous semble de nos jours un excès, les générations suivantes ont perdu le sens du travail bien fait. Il me semble qu’on atteint même depuis très récemment (4 ou 5 ans) de façon plus évidente un niveau fréquent de travail bâclé, voire des erreurs professionnelles dans tous les secteurs de la société, ce que j’appelle quasiment un fléau, car cela cause beaucoup de petits (et parfois gros) ennuis au quotidien… On nomme d’autres causes de cet état de fait : la déconcentration du multitâche avec les nouveaux outils technos, les coupes budgétaires issues des politiques du gouvernement dans les services sociaux et éducatifs, le déficit d’attention plus élevé qu’avant, notamment.

Plus tard dans la conversation, Mai, qui a un vraiment bon niveau de français avancé et qui avait demandé ce que voulait dire le mot « fléau », m’épate en reprenant rapidement et naturellement son nouveau mot «fléau» dans une autre phrase, dans un contexte un peu différent. Je la félicite pour sa maitrise de la langue française qu’elle a apprise à sa retraite : preuve que la chose est possible ! Mais disons qu’elle est spécialement douée, car même mes bons et jeunes étudiants ne savent pas assimiler un nouveau mot de vocabulaire aussi vite ! Détail amusant, la fille de Mai, Eva, a participé l’année dernière à une de mes rencontres, dans le cadre des festivités du 375e de Montréal…

Les tricoteuses sont bien curieuses de savoir comment il se fait que sont des religieux qui étaient à l’époque les seuls enseignants. Ça me donne l’occasion de parler d’histoire du Québec, ce que j’adore faire : je leur raconte la Révolution tranquille (1960-70) en éducation, en effleurant les autres domaines de la langue, de l’économie et de la condition féminine.

Francy de l’Équateur, mais ici depuis presque 20 ans et mariée à un Québécois francophone… qui porte un nom anglais, rapporte que son mari a vécu de la discrimination parmi les francophones lorsqu’ils sont venus s’établir définitivement au Québec au tournant des années 2000 et ce simplement à cause de son nom.

Lucie avoue avoir renoncé à chercher du travail dans la communauté entendante, à cause de la discrimination. On a aussi appris sur la langue des sourds : une véritable langue, comme le français ou n’importe quelle autre langue, avec sa grammaire et ses tournures de phrases particulières… qui cause parfois des problèmes de traduction. Nous avons un peu discuté de cela avec Rosiane, l’interprète qui accompagnait les deux sourdes.

Francy nous fait remarquer que même les personnes discriminées font involontairement de la discrimination. J’ajoute que même s’il y a bien sûr des formes plus graves de discrimination, comme celle pour le travail, la plupart des gens vivent à un moment ou à un autre de leur vie une forme ou une autre de discrimination… gros, femme, immigrant, langue, handicapé, etc. ou simplement une personne différente des autres dans un groupe s’en trouvant ainsi exclue.

Je conclus que notre activité a réussi à créer des liens vraiment amicaux entre plusieurs personnes, car elles ont appris à se connaitre, d’autant plus qu’il y avait, en même temps une autre activité de création avec plusieurs des mêmes personnes. Avec Catherine, la responsable de l’activité, nous concluons que c’est la fréquence rapprochée de l’activité qui est le principal vecteur de la réussite cette médiation culturelle.

Pour moi, je suis très heureuse d’avoir dirigé ces rencontres; j’ai beaucoup appris et les conversations étaient vraiment passionnantes. Merci !

Et notre création est vraiment réussie : elle servira d’élément décoratif et d’identification pour servir le thé lors d’autres activités à la bibliothèque.

Tricot du peuple_final_avec théière_Crédit photo Catherine Roy

Le Tricot du peuple «Confidences». Crédit photo : Catherine Roy

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