Mahabharata-1

Je viens d’aller voir la pièce «Battlefied» du très fameux metteur en scène Peter Brook (92 ans !) et Marie-Hélène Estienne qui reprennent un des poèmes épiques du livre sacré hindou Mahabharata (« La Grande Guerre des Bhārata »)…  toujours aussi criant d’actualité (1).

Guerre fratricide, victoire triste sur les questionnements humains et sur ce qui reste après le champ de bataille, les frères ennemis réalisent trop tard que «toute victoire est une défaite». Riche matière à réflexion de cette culture millénaire, les personnages se questionnent en faisant référence aux conflits entre deux familles et «aux nombreux dilemmes où entrent en conflit les obligations consécutives aux liens de parenté, d’amitié et de loyauté qui se sont noués précédemment entre les combattants»(2) et plus précisément sur ce qu’est la vraie richesse et la vraie pauvreté. Ils nous montrent notamment que ce qui mène à la guerre, outre la recherche de pouvoir, est la confusion entre le bien et le mal, l’injustice prenant les habits de la justice, l’importance du destin, la mise en veilleuse de la recherche de la vérité et la montée du mensonge public et politique appelé aujourd’hui «faits alternatifs»… Tout un écho à notre actualité mondiale…

En fouillant un peu sur cette épopée, je trouve que cet extrait précède la dernière partie du livre où « la mort de Krishna marque aussi, dans la cosmogonie hindoue, le début de l’ère de Kali Yuga, quatrième et dernier âge de l’humanité, où les grandes idées et les valeurs nobles se sont effondrées et où l’humanité s’achemine vers la dissolution complète des actions justes, de la morale et de la vertu. » On entend assez peu les hindous sur la place publique. Les musulmans et leurs combattants prennent toute la place. On aurait intérêt à tendre l’oreille plus souvent à cette culture et vision du monde. Dans la pièce, un autre passage m’a frappé, celui où on dit que le mal, la guerre n’arrive pas tout d’un coup, mais subrepticement, par petite dose anodine. Et ce vers : «L’anéantissement ne vient jamais les armes à la main. Il vient doucement nu-pieds.» Que faire en de telles périodes sombres ? À mon «âge»:), j’ai vécu assez de belles victoires et de cuisants échecs pour avoir finalement compris qu’il faille simplement accuser le coup, comprendre la leçon de vie puis raller de l’avant avec d’autres projets que l’on considère pour le bien commun, sans trop d’attentes et surtout malgré tout.

Dans la même veine, je poursuis avec vous mes lecteurs dans ce 3e billet ma réflexion sur les attentats de Québec et les intolérances à la différence qui déchirent actuellement nos sociétés. Une autre de mes lectrices m’a écrit un message si touchant, en réponse à la lettre de Paola (publiée dans mon billet précédent «Alerte à a bombe à Concordia»), et que j’ai voulu le publier également à la une. En plus, elle nous fait découvrir une poétesse. Voici son texte.

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Ah, comme c’est beau.
Depuis ce qui me semble être une éternité, à lire en ligne et dans les journaux tout ce que je peux trouver pour mieux comprendre la douleur que j’ai à vivre dans le climat (mondial) actuel, et à chercher presque désespérément des réponses et des analyses sobres et rigoureuses pouvant m’aider à prendre du recul, j’en suis arrivée au même questionnement que celui que tu présentes ici, sur ton blogue.

Dans mes moments d’épuisement et de haut-le-cœur moral, je me suis tournée vers la poésie.
Il y a quelques jours à peine, je suis aussi tombée sur ce poème de Naomi Sihab Nye, une grande poète (1) :

« Kindness » rejoint le message de Paola. Malheureusement, l’œuvre de Shihab Nye n’a pas encore été traduite en français.

Pour paraphraser la poète, je dirais que nous habitons présentement le paysage désolant qui existe entre les régions de la gentillesse (le mot KINDNESS désigne la bonté-bienveillance-générosité-chaleur humaine); nous devons apprendre « la gravité tendre » de la gentillesse.

Il nous faut réellement comprendre tout ce que nous risquons de perdre.

«Kindness

Before you know what kindness really is
you must lose things,
feel the future dissolve in a moment
like salt in a weakened broth.
What you held in your hand,
what you counted and carefully saved,
all this must go so you know
how desolate the landscape can be
between the regions of kindness.
How you ride and ride
thinking the bus will never stop,
the passengers eating maize and chicken
will stare out the window forever.
Before you learn the tender gravity of kindness,
you must travel where the Indian in a white poncho
lies dead by the side of the road.
You must see how this could be you,
how he too was someone
who journeyed through the night with plans
and the simple breath that kept him alive.
Before you know kindness as the deepest thing inside,
you must know sorrow as the other deepest thing.
You must wake up with sorrow.
You must speak to it till your voice
catches the thread of all sorrows
and you see the size of the cloth.
Then it is only kindness that makes sense anymore,
only kindness that ties your shoes
and sends you out into the day to mail letters and purchase bread,
only kindness that raises its head
from the crowd of the world to say
it is I you have been looking for,
and then goes with you everywhere
like a shadow or a friend.»

Naomi Sihab Nye

Réf.: http://writersalmanac.publicradio.org/index.php?date=2007/07/23

Voici le poème lu : https://www.youtube.com/watch?v=MxRiZEwZntM

Michelle P.-Daoust

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(1) Dans les années 1980, avec Jean-Claude Carrière, ils ont aussi créé une pièce de théâtre, véritable morceau d’anthologie sur ce livre,  ainsi qu’un film-série en plusieurs épisodes; voir https://www.youtube.com/watch?v=EENh1hxkD6E&list=PLfWN1WPpI57FpIBbNGPDZ56jK3w7Etdh2

(2) Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Mahabharata#cite_note-1

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