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Crédit source : Ed Snowden, sur WBTHblog

La saga de l’affaire Snowden continue cette fois-ci avec l’agence d’espionnage du Canada, le SCRS. Alors que «la loi interdit de cibler des citoyens»*, on apprend dans les médias que ce service a espionné illégalement, tout comme l’agence américaine, les métadonnées des Canadiens via leur téléphone, leur courriel, leur géolocalisation ou leur adresse IP, pendant 10 ans, sans effacer les données non probantes, comme la loi l’exige. « Les agences contournent la loi en expliquant qu’elles ne ciblent personne en particulier, puisqu’elles ramassent toutes les métadonnées »* générales et non les conversations ou les écrits eux-mêmes… Plus de détails sur http://quebec.huffingtonpost.ca/2016/11/04/le-renseignement-canadien-epingle-pour-abus-de-collecte-de-donnees_n_12790658.html

De plus, un énorme scandale fait actuellement rage au Québec sujet de la possession par la police de listes de tous les numéros de téléphone effectués et reçus par une dizaine de journalistes, et dans certains cas, pendant plusieurs années. Cette affaire vise pour l’instant la police de Montréal et la Sureté du Québec. Si la police et encore davantage le pouvoir judiciaire (juges de paix) qui a donné ces mandats de surveillance est dans un effroyable tord, personne n’a encore demandé aux journalistes pourquoi ils n’ont pas protégé leur cellulaire et leur courriel ? Un reporter qui fait du journalisme d’enquête devrait protéger toutes ses données. Une négligence ou une naïveté qui pourrait leur coûter leurs sources, voire mettre la vie en danger de certaines qui sont en relation avec le monde criminel !

Les institutions sont, une fois de plus, fortement ébranlées, et la confiance des citoyens également, et dans certains cas, les sources ou les sonneurs d’alerte, ce qui met fortement à mal notre «démocratie», déjà fortement affaiblie.

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Étant fille de diplomate et journaliste, les questions de protection et de droit à la vie privée comme base de l’intégrité humaine dans un régime dit démocratique m’ont toujours intéressées au point où j’en ai fait la trame de fond d’un récit encore inédit que j’ai écrit en 1995 «Le Fiel à la bouche» et dont je parlais dans mon billet «Refusons la société de surveillance»(1) en  2013 (et dont vous pouvez trouver quelques extraits sonore dans le bandeau de droite). Ce billet portait également sur le lanceur d’alerte Ed Snowden et sur les méthodes légales et illégales d’espionnage et de surveillance de masse des gouvernements américains et britanniques via notamment les réseaux téléphoniques, les courriels privés et les réseaux sociaux. En 2013, j’avais joint ma voix aux 562 écrivains qui avaient écrit aux Nations-Unies pour dénoncer ces méthodes de société sous surveillance.(2)

Comme vient de le faire très justement remarquer Salil Shetty, le secrétaire général d’Amnesty International :« il est ironique que Snowden soit traité comme un espion alors que son acte courageux a attiré l’attention sur le fait que les gouvernements américain [via son agence NSA] et britannique ont espionné illégalement des millions de personnes sans leur consentement.» On nage en pleine inversion du discours public, comme l’avait si bien pressenti l’écrivain Aldous Huxley en 1932  dans son roman «Le meilleur des mondes» en pensant aux pays totalitaires comme la Russie avec ses caustique slogans «la paix, c’est la guerre» ou «l’amour c’est la haine» dans une «novlangue» bureaucratique édulcorée. Or ces méthodes ont non seulement maintenant cours en toute impunité… dans nos pays, mais des personnes qui les dénoncent en les révélant sont accusées au criminel d’espionnage ! À l’heure numérique, et comme l’a été Huxley à l’époque, il importe d’être vigilant, lucide et prévoyant quant à l’utilisation que la police et nos gouvernements élus font de nos données numériques et des nouvelles technologies.

«En juin 2013, Edward Snowden a partagé avec des journalistes des documents des services de renseignements américains qu’il avait collectés alors qu’il travaillait comme sous-traitant en matière de sécurité à la NSA. Ces documents ont révélé l’ampleur des opérations de surveillance électronique mises en place par les gouvernements américain et britannique, qui surveillaient les métadonnées via les activités en ligne et les communications téléphoniques de millions de personnes à travers le monde.»  (extrait de la pétition d’Amnesty International*).

Autrement dit, il est important de comprendre que Snowden n’a pas publié lui-même les informations, mais a demandé à des journalistes chevronnés du journal britannique The Guardian  de faire un tri dans la masse d’information sur les activités licites et illicites de la NSA et dont les actions portaient atteinte à la protection de la vie privée prévue dans la constitution américaine. En choisissant cette façon de faire des révélations, Snowden n’a pas porté atteinte à la sécurité des personnes et les journaux ont fait des révélations ciblées et vérifiées en toute légalité. Le Washington Post a aussi fait des révélations pour lesquelles il a obtenu le prix Pulitzer en 2014, conjointement avec le quotidien britannique The Guardian, pour ses articles sur les informations transmises par l’informaticien.

Mais cette semaine, l’éditeur vire-capot du Washington Post dénonce Snowden, ce qui est un précédent unique et dangereux dans les annales du journalisme d’enquête, où la direction d’un journal dénonce ensuite une de ses sources dans un éditorial (3). Ce texte vient de lui valoir (heureusement) une pluie de critiques aux États-Unis comme ailleurs dans le monde (4). La conséquence aberrante de cet éditorial est que les futurs lanceurs d’alerte pourraient devoir renoncer à leur devoir de conscience, seul devoir qui fait qu’on reste un être humain. Ce n’est pas un détail.

Un autre volet des révélations de Snowden concernait le programme de surveillance en ligne PRISM qui «consistait à obtenir [légalement] des données issues des réseaux sociaux et des plus importants services de messagerie électronique.» (2)… mais le faisaient à l’insu des utilisateurs de ces réseaux (Facebook, etc.) «La surveillance de masse révélée par Snowden a un impact sur les droits fondamentaux des citoyens du monde entier.» (autre extrait de la pétition d’Amnesty International)

*Peu avant le lancement du film d’Oliver Stone sur ce sujet, la pétition internationale :

«Edward Snowden is a hero not a traitor»

a été lancée pour demander à Barack Obama une grâce présidentielle pour Snowden. Cette pétition est menée notamment par Amnistie International, Human Rights Watch et l’Union américaine pour les libertés publiques (ACLU) : https://www.amnesty.ch/fr/themes/surveillance/docs/2016/la-grace-a-edward-snowden#  (texte d’explication) et https://www.amnesty.org/en/get-involved/take-action/Edward-Snowden-hero-not-traitor/ (pétition)

Par ailleurs, selon le BWRHblog , on apprenait en juillet 2016 que «Edward Snowden is working on an iPhone case which would alert its user and deactivate a device should it be accessed by an unauthorized party.»

Edward Snowden a posé néanmoins un geste illégal en 2013 en relayant des informations secrètes aux médias. Mais l’ancien procureur général des États-Unis Eric Holder avait parlé de son geste comme un « service public » en attirant l’attention du public sur ces actions cachées du gouvernement. Pour ces deux côtés de la médaille, un terrain d’entente doit être trouvé afin de permettre à Snowden de sortir de Russie non comme un criminel et lui donner la possibilité de défendre adéquatement son action dans le but d’élargir le débat public sur ce vital enjeu.

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(1) https://evemarieblog.wordpress.com/2013/12/26/refusons-la-societe-de-surveillance-et-vive-edward-snowden/

(2) http://www.ledevoir.com/societe/justice/394827/refusons-la-societe-de-surveillance?utm_source=infolettre-2013-12-11&utm_medium=email&utm_campaign=infolettre-quotidienne

(3) https://www.washingtonpost.com/opinions/edward-snowden-doesnt-deserve-a-pardon/2016/09/17/ec04d448-7c2e-11e6-ac8e-cf8e0dd91dc7_story.html?utm_term=.8c1c927d99be

(4) http://www.ledevoir.com/societe/medias/480500/le-washington-post-tance-pour-avoir-lache-snowden

et http://www.ledevoir.com/opinion/blogues/les-mutations-tranquilles/479959/appel-a-la-grace-presidentielle-pour-edward-snowden

 

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