bandelette_dialogues1666Il y a 350 ans, un 2 juillet, la ‘première’ dispute philosophique publique au Québec avait lieu…

« Les Relations des Jésuites nous apprennent que le premier débat philosophique public (disputatio) au Québec se déroula le 2 juillet 1666 (…). L’intendant Jean-Talon participa à la discussion en latin. L’un des étudiants soumis à cet examen de philosophie se nommait [le futur explorateur et découvreur] Louis Jolliet. » (Cauchy V. (1968) dans Houde R. (1979).» (1)

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Mathieu Parent, anthropologue et poète de l’Atelier Mange-Camion a organisé le 2 juillet dernier un happening de lecture-discussion autour du texte ancien de La Hontan (1666-1716) «Dialogue avec un Sauvage» (publié en 1703). Tous les participants, dont moi et mon ami Fabrice Marcoux, devaient en lire un extrait qu’il nous avait envoyé par courriel, avec seulement une répétition avant le happening dans un parc très spécial appelé «le Champ des Possibles» à Montréal.

C’était une journée grise, fraiche et très (anormalement) venteuse pour juillet, avec parfois quelques rayons de soleil pour nous réchauffer. La plupart des gens étaient insuffisamment habillés et plusieurs sont partis frissonnants avant la fin. Néanmoins, pour commencer, nous étions une bonne trentaine à s’être déplacés. Mathieu, faisant référence au vent et au chemin de train à proximité et sans doute pour mettre nos esprits ensemble, a proposé d’entonner en canon le chant d’une comptine traditionnelle «Vent frais, vent du matin» :

Vent qui souffle au sommet des grands pins.
Joie du vent qui souffle,
Allons dans le grand…
Vent frais, vent du matin,
Vent qui souffle au sommet des grands pins.
Joie du vent qui souffle,
Allons dans le grand…

Les trois chapitres lus, soit « les lois», «la religion» et «le bonheur» ont été choisis par l’historien Réal Ouellet qui n’a pu malheureusement être des nôtres. Mathieu m’a écrit que «Réal Ouellet a insisté, avec raison je crois, lors de notre rencontre, sur le fait que l’originalité des Dialogues tient d’abord au fait que « le Sauvage [est] Philosophe »,  plutôt qu’à l’idée qu’il serait « le Bon Sauvage ». » Le texte de La Hontan est un débat binaire entre deux personnages, soit l’auteur lui-même et un Amérindien, un Huron qu’il appelle Adario, prototype probable, selon un des lecteurs (Jean-Guy Parent), du grand chef huron Kondiaronk. C’est une sorte d’herméneutique critique du mode de vie français et européen de son époque (17e siècle). Un texte qui aura inspiré le philosophe Leibniz, que La Hontan a fréquenté et probablement Montesquieu et ses «Lettres persanes» (1721) et Rousseau avec le mythe du bon sauvage (1755).

«Les Iroquois & les Hurons […] ont renversé les maximes politiques trop universelles d’Aristote & de Hobes. Ils ont montré […] que des Peuples entiers peuvent être sans magistrats et sans querelles […]. Mais la rudesse des ces Sauvages fait voir, que ce n’est pas tant la nécessité, que l’inclinaison d’aller au meilleur [bien] & d’approcher de la félicité, par l’assistance mutuelle, qui fait le fondement des Sociétés et de Etats […]. Leibniz, Jugement sur les œuvres de Mr. le Compte Sharftesbury, dans Opera Omnia, vol. V (1715), texte rapporté par Réal Ouellet (2)

Le texte de La Hontan, sous forme d’essai-débat, présage peut-être d’un courant libertaire qui mènera notamment à la Révolution française. Mais aussi un texte qui lui aura valu de fortes inimitiés autant en Nouvelle-France qu’en France auprès des pouvoirs établis le menant deux fois à l’exil. Dans ce texte, l’Amérindien défend son mode de vie, mais on comprend vite de nos jours qu’il s’agit en fait de la vision d’un Européen et non des mots qu’aurait utilisés un Autochtone, même en partie instruit en France, comme il est suggéré dans le texte. Mais La Hontan a tout de même vécu 10 ans en Nouvelle-France, ce qui donne de la valeur à son texte, même de nos jours et surtout à l’époque, où il a connu un vif succès et fera le premier rêver du Nouveau Monde nombre d’Européens de l’époque. Là est son originalité littéraire.

Précisément parce que La Hontan expose ses préjugés et automatismes propres à son époque, malgré le degré « d’ouverture » dont il fait état ─comme Champlain qui l’a précédé d’un siècle─, ce livre nous en fait apprendre beaucoup d’un point de vue anthropologique et historique. Cependant plusieurs aspects importants de la vie autochtone manquent, comme le faisait bien remarquer un des participants du public, notamment sur les aspects de cruauté avec les prisonniers des Amérindiens.

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Ce temps si improbable pour un 2 juillet combiné avec cette énorme concentration à écouter des lectures pendant 3 heures, intercalées de deux déplacements dans le parc et de deux brèves périodes pour émettre des commentaires (qui serviront à la discussion finale après la lecture) ont induit chez moi un flottement de la pensée, augmenté par ce lieu improbable et plutôt enchanteur, un petit boisé au milieu de la ville, sauvé des condos par des citoyens agronomes, artistes et écolos –entre le chemin de fer, les blocs de manufactures et le couvent des Carmélites avec son très haut vieux mur de pierres et ses grands arbres matures. Justement, un des dialogues de l’auteur finit par le mot « couvent ». En se tournant vers Adario pour l’écouter lire à son tour, La Hontan (M.) se tourne davantage vers ce couvent, comme pour évoquer la syncronicité du moment…

Deux ou trois moments magiques me furent donnés lorsqu’à la lecture du dialogue sur la religion, la cloche du couvent sonna longuement, lentement. La couleur de la lumière sous le ciel ombrageux, parfois traversé par un bref rayon de soleil, les vents puissants virant à l’envers les feuilles des arbres centenaires, alors que j’étais à demi couchée dans ce parc sauvage, jonchés de petits sentiers naturalisés appelés ici par les habitants des « lignes de désir » et n’ayant pour vue que ces « grands-pères » feuillus et le vieux mur du couvent, je me sentis alors happée doucement dans un de ces moments hors temps et hors saison, presque hors histoire (avec cette vue de ce côté du parc sans bâtiments modernes). Les voix des lecteurs devinrent un décor lointain d’esprits parlant devant la toute puissance de la nature, cette voix du grand Manitou défendue par Adario, une 3e voix de la nature semblant s’imposer aux deux autres, l’air de dire : « Écoutez-moi bonnes gens !! ». Sensible à cet appel, j’ai senti une sorte de long moment de non-pensée et de présence totale au monde, un cadeau comme il ne m’en arrive pas souvent… Merci !

Durant ce dialogue sur la religion catholique vs. la spiritualité amérindienne, un autre de ces beaux moments finement synchrone fut la distribution de petits pains maison faits par M. lui-même. Étant assise, je voyais à peine les pains distribués aimablement dans un sac par une autre participante, la jeune Jeanne. Ma main tomba sur un double pain qui n’avait pas encore été détaché. Hésitant à le garder, J., en bonne future mère de famille… ou Sœur économe et gentiment sévère, me fit remarquer par un mot ou deux soufflés doucement qu’il pourrait en manquer pour les autres… et je m’empressai alors de remettre le 2e pain dans le sac… presque gênée d’avoir eu « une mauvaise pensée »… Le pain était exquis, comme discrètement aromatisé de tomates séchées (?). Manger ensemble ce pain… quel beau geste ensemble, à un moment où justement, on nous parle d’hostie dans le texte… Geste trop souvent oublié de nos jours où la chrétienté est exit par la nouvelle religion de l’argent ou de la violence.

La fin de l’après-midi ramena de plus longs moments ensoleillés très appréciés… alors que mon corps grelottait un peu sous les vents. Appuyée à un arbre, je fermai les yeux quelques instants pour mieux sentir la chaleur de notre père le Soleil réchauffer mes joues. Quel plaisir de sentir cette longue caresse quand on a été en manque toute la journée !

Ce fut bientôt mon tour de lire. Forte de cette expérience, j’introduisis ma lecture avec une improvisation assaisonnée d’une tournure discursive de l’époque,  m’adressant à l’auteur joué par Mathieu : « Mon ami, …, que notre Dieu le vent dissipe ces mauvaises pensées et que le Soleil réchauffe nos cœurs, aujourd’hui !», ce qui a bien fait rire les valeureux spectateurs qui restaient encore pour cette dernière lecture.

Ensuite, on nous a offert de rentrer à l’intérieur pour nous réchauffer à la coop Temps Libre, à l’arrière du parc pour discuter, échanger et pique-niquer. La table était haute, longue et étroite et pour peu, quoique dans un cadre très convivial, et sans façon, on se serait presque cru à la première cène…

Pour finir en beauté, les organisateurs avaient eu la délicatesse de prévoir un petit cérémonial pour clore le happening en plantant une fleur ou une plante symbolisant chacun des trois chapitres sur les trois sites où nous les avions lus… mais nous sommes partis à la fois délicieusement fatigués et ragaillardis…

Quelle belle journée !

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Quelques mots

sur le Champ des Possibles

Le lieu, un parc mi-sauvage derrière des manufactures, appelé «Le Champs des Possibles» à Montréal, dans la partie industrielle du quartier Mile-End est un parc indigène auto-organisé par des citoyenNEs du quartier, et plus récemment par la Ville. Ici on entend l’idéateur et organisateur appeler «Adario», le personnage qui discute avec l’auteur de La Hontan, dans son livre «Dialogue avec un Sauvage» (1703).

Ce livre d’histoire du Québec a été lu et discuté en partie lors de ce happening, 350 ans jour pour jour après la première dispute philosophique européenne organisée en terre du Québec.

Pour plus d’info sur ce parc citoyen, voir https://amisduchamp.com/

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(1) http://aqction.info/evenement/dialogues1666-lectures-debats-pique-nique/

(2) Réal Ouellet. 2010. «Lahontan. Dialogue avec un Sauvage». Montréal: Lux.

Dialogue 1666-2

 

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