20160218UJ4Y86_460« La seule chose qui ne doive pas céder à la loi de la majorité est la conscience de l’individu.» Harper Lee (1926-2016), écrivaine américaine*

La vérité est-elle complexe, selon vous ?

Il est rare qu’un humain meure deux fois. Une fois dans son corps biologique et une autre fois, beaucoup plus tard, par l’invective populaire ou la rectitude politique voulant rayer son travail de la mémoire historique et collective. Émotions de frustration pour la mémoire de l’artisan et d’accablement suivi de libération pour la victime qui le dénonce… Perdriez-vous la tête ?

Un scandale secoue le Québec ces jours-ci. Nous voulons à la fois connaitre la vérité et savoir comment agir dans le vague. Un grand cinéaste, Claude Jutra est rétrospectivement accusé de pédophilie par son biographe Yves Lever, puis par une victime anonyme qui avait à l’époque des faits allégués entre 6 et 16 ans. Le témoignage de la victime est bouleversant (1) et appelle la compassion. Louise Rinfret, une thérapeute auprès des personnes ayant subi des violences sexuelles, et qui avait travaillé avec Jutra est formelle : le témoignage est crédible (2). Le travail journalistique a été fait selon les règles de l’art : recoupements, vérifications auprès de la famille de la victime, preuve de non-intérêt financier. À sa demande auprès du biographe et du journaliste, son identité est confidentielle.

J’aimerais faire plus clair. Il y a toujours plusieurs côtés. Souvenons-nous-en !

Tout cela reste des allégations : la présumée victime veut rester anonyme et n’a jamais porté plainte à la police. Il n’y a pas actuellement de procès. Malgré cela, en deux jours, 30 ans après son décès, Jutra est passé de cinéaste vénéré à proscrit, voire malfrat infréquentable, même en pensée ou en photo. En deux petits jours, il a été jugé, condamné, victime de lynchage populaire de son travail par de nombreux Québécois et par nos élus. On a tout mêlé, sans prendre l’instant d’un recul et des vérifications habituelle d’une société de droits, comme au temps du Far West !

Québec Cinéma a décidé de changer le nom de ses prix Jutra pour sa cérémonie annuelle des meilleurs films québécois. La ministre de la Culture, Mme Hélène David, a demandé aux villes de retirer le nom de Claude Jutra de la toponymie du Québec. Quelques heures plus tard, de nombreux maires, dont le maire de Montréal M. Denis Coderre et le maire de Québec M. Régis Labaume, ont acquiescé.

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 J’ai connu Claude Jutra en 1972, quand j’étais enfant, mon petit frère aussi. Et je vous jure que c’était un monsieur bien.

En montage de son film Kamouraska dans un studio parisien, le cinéaste Claude Jutra cherchait une voix de petite fille avec l’accent québécois pour doubler celle qu’il avait filmée. Après avoir contacté la délégation du Québec où mon père travaillait, il est venu chez nous pour m’enregistrer. Ma mère nous avait avertis, mon frère et moi, qu’un «grand monsieur» allait venir pour me parler et qu’il fallait être gentils. Il était en effet impressionnant. Nous étions très intimidés par lui. Il ne parvenait pas à me faire parler normalement. Alors il a joué avec nous. Nous avons joué au cheval et cow-boy et nous avons beaucoup ri. Après cela, plus détendue, il a pu m’enregistrer correctement. Puis il a demandé à ce qui je vienne au studio pour faire un 2e enregistrement. Ma mère m’a mise dans un taxi (autre époque, autres mœurs!), a donné ses recommandations au chauffeur. Moi, je me sentais comme une grande. J’étais très fière. Là-bas, j’ai parlé au micro pour la première fois dans un studio noir. De l’autre côté de la vitre, Jutra écoutait et discutait avec une autre personne je crois. Puis une femme m’a donné des bonbons en me remerciant et  en me disant qu’ils allaient rappeler mes parents pour dire s’ils retenaient ou non ma version. Pour sortir, j’ai marché dans des couloirs drabes qui m’ont semblé infinis. Malheureusement, ils ont choisi une autre voix. Mais je crois que c’est cette forte expérience très positive qui m’a fait choisir le travail d’artiste-vidéaste à l’âge de 23 ans, lors de mon stage universitaire.

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Le problème dans cette affaire est l’anonymat de la victime d’une part, et d’autre part, la confusion entre l’homme et l’œuvre. Alors que les autres enfants, surtout les garçons, qui l’ont connu en bien sortent ! Au contraire, s’il y a d’autre(s) victime(s), qu’elle(s) sorte(nt) de l’anonymat  et porte(nt) plainte ! Venons-en au fait pour guérir. Oui c’est difficile de porter plainte, surtout après tout ce temps et contre une personne connue. Mais il faut le faire. Oui un crime semble avoir été commis, un crime grave dans une société de « droits», à prendre très très au sérieux pour avoir vraisemblablement gâché une vie. Ce témoignage m’a bouleversée… mais il manque une vérification légale encore AVANT de prendre des décisions si sérieuses. Ce présumé crime… s’il sort de l’anonymat, sera avéré  vrai (ou faux), il sera jugé pour ce qu’il est.

Toutefois, changer de nom le prix Jutra, ça se comprend, je suis entièrement d’accord, l’apparence de vérité suffit. Je comprends que des artisans du cinéma n’aimeraient pas nécessairement recevoir un prix à son nom. Il y aurait toujours un malaise chaque année. MAIS… faire disparaitre le nom de Claude Jutra de la toponymie du Québec ?? C’est aberrant, son œuvre devrait aussi disparaitre de la mémoire collective ? Quelle folie de la novlangue s’empare de nous ?

Il importe de tirer l’alarme sur le comportement prématuré des élites que nous avons élues. Ce n’est pas un détail. On croirait les ministres et maires être nos anciens curés qui excommuniaient ex cathedra à une autre époque, si loin, si proche… Pourquoi cet empressement ? Poser la question c’est y répondre…

Même l’Union des écrivaines et des écrivains du Québec, dont je suis membre, s’y met ! «Compte tenu des circonstances entourant les révélations sur Claude Jutra, le volet exposition qui présentait des photographies de la maison [des écrivains où siège l’UNEQ] à l’époque où elle lui appartenait et sur lesquelles il apparaissait a été retiré.» Info UNEQ No 136, 17-02-16 (4)

Au contraire, je crois que cette expo devrait être maintenue et être l’occasion de faire un débat sur l’impact de la vie privée sur la perception de l’œuvre des artistes. Et de se souvenir de notre histoire de curés qui nous disaient comment penser et comment travailler, à qui parler et à qui ne pas parler, qui enfermaient les homosexuels dans les asiles, mettaient des livres à l’index et promulguait en chaire et au gouvernement la censure. ET de se souvenir de tous ces enfants qui ont été abusés sexuellement… et que l’Église a habillement caché pendant des années. Ce fut un sale temps où l’inceste, la pédophilie et le viol étaient tolérés et les victimes toujours menteuses et mourant de honte comme dans les pensionnats autochtones (voir mon billet) (3), ou comme pour les Orphelins de Duplessis et tant d’autres plus isolés encore… Dieu merci, nous sommes un peu sortis de cette époque, mais faut-il aller à l’autre extrême en oubliant la complexité des individus et à ce qui les poussent à poser tel ou tel acte criminel ?

Réveillez-moi quelqu’un ! On dirait un cauchemar dans un film de série B. Qu’on fasse vraiment la lumière !

Quelqu’un, quelque part, gardera-t-il mon texte dans le big data mondialisé, le trafiquera-t-il, l’interprétera-t-il à la lumière de cette société de demain qui ne comprendra pas celle d’aujourd’hui qui me permet (encore) de prendre une position même modérée ? Et me le reprochera ? Fera de moi une paria humaine et artistique ?

Claude Jutra est devenu un pêché, même en pensée ! Oh pardonnez-moi !

Tout cela donne décidément froid dans le dos. Il importe de réagir.

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20-02-16

Une semaine plus tard après la sortie de la 1re présumée victime, une 2e victime de Claude Jutra, qui est ose courageusement sortir de l’anonymat, le scénariste Bernard Dansereau, fils du producteur de films Jean Dansereau, affirme au journal La Presse avoir été agressé sexuellement une fois vers l’âge de 12 ou 13 ans par son parrain, Claude Jutra. Son père Jean cessa de voir Jutra pendant 2 ans (5). Quelques années plus tard, ils retravaillèrent ensemble, sans toutefois reparler de cette agression. Dans les circonstances, il n’y a aucune raison de mettre en doute ce témoignage accablant.

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J’ai souvent raconté cette histoire de doublage de film à mes étudiants en français langue seconde, pour amorcer le jeu d’expression orale «détecteur de mensonge». Je trafiquais la fin en disant que j’avais obtenu le rôle et racontais deux autres histoires vraies. Ils devaient trouver le mensonge et ensuite raconter et soumettre leurs histoires au jugement des autres étudiants. Je ne la raconterai plus, avant un bon bon bout de temps. Ce 2e témoignage à visage découvert, cette fois-ci, altère irrémédiablement mon beau souvenir et m’accable. Ce silence des victimes et des témoins qui a duré trop longtemps, en créera d’autres au sujet du bon versant de la vie de Jutra.

Je persiste néanmoins à dire que le rapide effacement de son nom sur la place publique en mémoire de son œuvre (et non en mémoire de sa perversion) est une erreur et un très mauvais signe des temps. Mais j’ajoute que si cette affaire fait parler d’autres victimes de n’importe qui, qu’il n’est jamais trop tard pour le faire, au moins il y aura eu un bon côté.

À cet égard, la caricature de Garnotte ce matin est très éloquente. Pour bien la comprendre, il faut savoir que Jutra s’est suicidé en 1986 du haut du pont Jacques-Cartier à Montréal, qui surplombe le fleuve St-Laurent.

Jutra au poubelle

« Le courage, c’est de savoir que tu pars battu, mais d’agir quand même sans s’arrêter.» Harper Lee

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* tiré de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, prix Pulitzer 1960. Roman qui a dénoncé la  ségrégation raciale aux États-Unis et qui contribua à changer les mentalités.

(1) http://www.lapresse.ca/cinema/cinema-quebecois/201602/16/01-4951514-une-victime-de-claude-jutra-temoigne-des-attouchements-des-6-ans.php?utm_categorieinterne=trafficdrivers&utm_contenuinterne=cyberpresse_vous_suggere_4951523_article_POS1

(2)  http://www.lapresse.ca/cinema/cinema-quebecois/201602/17/01-4951523-affaire-claude-jutra-une-ancienne-amie-du-cineaste-soutient-la-victime.php

(3) https://evemarieblog.wordpress.com/2015/10/23/lettre-dexcuse-aux-autochtones-au-sujet-des-pensionnats-amerindiens/

(4) https://www.uneq.qc.ca/2016/02/18/il-etait-une-nuit-changements-au-programme/

(5) http://www.lapresse.ca/cinema/cinema-quebecois/201602/19/01-4952771-affaire-claude-jutra-une-deuxieme-victime-se-confie-a-la-presse.php

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