De mes archives

«Ce n’est peut-être pas la mission de l’Art de prêcher une morale, toutefois, fatalement l’Art enseigne, renseigne. Il est confesseur d’âmes. Il a aussi, sans doute, comme autre attribut d’ordonner en un cosmos le chaos de l’inconscient. D’un désordre, d’une souffrance, d’un déséquilibre, il conduit à une stabilité, à une harmonie, à une joie!»

Ozias Leduc, lettre à P.-É. Borduas, 1943

Gabrielle Messier, à sa résidence de Port-Daniel, Québec, 1999.

La peintre Gabrielle Messier, à sa résidence de Port-Daniel, Québec, 1999.

 

Août 1999, 2e visite chez Gabrielle Messier

L’automne dernier, Mme Messier m’a écrit pour me dire qu’elle avait changé d’avis au sujet de l’auteur de mes peintures. Elle ne croyait plus que c’était de Leduc assisté d’un autre, mais complètement d’un autre : son maitre, Luigi Capello et contrairement à l’avis de l’expert Laurier Lacroix qui avait laissé entendre qu’il s’agirait peut-être de peintures de jeunesse de Leduc.
Même si j’étais évidemment déçue, le mystère planait encore et j’avais envie de connaitre un peu plus cette peintre qui a été l’assistante à la fin de la vie de mon arrière-grand-oncle Ozias Leduc. J’ai un projet de documentaire ou de radio en tête, mais c’était totalement flou encore, à cette étape. Je suis dans l’exploration, je crois.
Mais, mais, mais, oh déception! Visite peu fructueuse, car un de ses anciens élèves était chez elle à Port-Daniel, un homme sympathique… mais qui est resté avec nous presque toute la durée de ma visite, ce qui fait que nous n’avons pas pu nous consacrer à Leduc et à ses souvenirs de lui. Elle m’a dit que c’était un policier de la Sûreté du Québec ! [beaucoup plus tard à l’automne 2015, j’apprends qu’il « avait loué une chambre chez Gabrielle Messier, en fait chez sa nièce, Mireille Gagner, avec laquelle elle résidait : le policier y habitait durant les jours où il travaillait, car sa résidence permanente était éloignée.  Mon mari m’a rappelé que Gabrielle donnait même des cours de peinture à ce policier lorsqu’il avait des temps libres» m’écrit l’ancienne responsable du fond Gabrielle Messier à la Bibliothèque et archives nationales du Québec, Mme Monique Lanthier que je remercie. Et elle ajoute : «Gabrielle n’a pas agi différemment avec vous qu’avec toute autre chercheur : elle était très sollicitée, ce qui la rendait un peu méfiante, ce qui est très compréhensible.»]

Je lui ai demandé gentiment pourquoi elle n’avait pas reporté notre rencontre, puisqu’elle était occupée avec ce que je croyais être un visiteur, en lui disant que cela ne m’aurait pas dérangée puisque je passais une partie de l’été en Gaspésie. Pas de réponse claire; elle a tenu (et lui aussi) qu’il reste avec nous. Du coup, cela m’a intimidée, cela a enlevé beaucoup d’intérêt à ma visite. Rétrospectivement, je me rend compte, que malgré une première rencontre chaleureuse, j’avais pas réussi à établir un lien de confiance avec elle et je n,«vais pas réussi à établir clairement que j’étais d’abord et avant tout à la recherche de mes racines familiales. Je ne me suis jamais présentée comme chercheure à elle.
Alors je me suis même sentie endormie à un moment, peu présente, surtout après qu’elle m’eut refusé de voir une lettre de Leduc alors qu’elle sortait une peinture du XVe s. d’un peintre allemand (Witterguneim ?) que Leduc lui avait donnée. Cette peinture sur plaque de cuivre de petit format avait été acquise par le maitre  de Leduc, L. Capello, lors d’un voyage en France. Leduc avait prêté 1000 $ à Capello et avait gardé cette peinture en gage de remboursement. Comme Capello ne l’a jamais remboursé, Leduc avait gardé cette veille peinture.
Au sujet de son hypothèse sur mes photos de peintures comme étant de Capello, elle a dit que c’était à cause du style… mais elle a vite changé de sujet, pas moyen de la faire parler sur ça non plus.
Sur Leduc, j’ai au moins su qu’il avait une pommeraie (à St-Hilaire) et que lorsqu’elle s’y promenait au printemps, lors de la floraison, elle avait un effet d’enivrement semblable à celui du cidre.
Elle a beaucoup apprécié le travail de Lévis Martin (dont j’ai cité des extraits dans mon article précédent sur ce blogue), dont j’ai appris qu’il était un prêtre défroqué, quoiqu’avec un langage plus complexe, moins accessible que Laurier Lacroix.

8 septembre 1999
Une amie de Mme Messier, Mme Rita Jacob m’a appelée sur ses recommandations pour avoir des détails sur mes peintures de… Capello (selon Messier). Mme Jacob prétend que Leduc avait eu pour influence scolaire Ingres qui serait le professeur d’un peintre italien dont elle détient une peinture, lui-même prof de Capello. Elle me propose de faire faire des photos à l’infrarouge par son fils pour chercher sa signature ou autres détails insoupçonnés sous les couches d’huiles.
Ma marraine vient de me donner en cadeau le catalogue de l’expo sur Leduc au Musée des Beaux-Arts dont le principal auteur est Laurier Lacroix. C’est totalement passionnant ! Je veux le recontacter.
Manon Paiement, amie et historienne de l’art, dit que le détail du laboureur qui avait attiré l’attention de Messier (voir mon 2e article sur ce blogue) est commun pour l’époque. Selon elle, on ne peut pas dire qu’il soit spécifique à Leduc…
Différentes versions contradictoires circulent sur Leduc au village de St-Hilaire (peut-être selon les époques?). On le voit souvent décrit dans la documentation sur lui comme le «sage de St-Hilaire», mais dans ce catalogue, on rappelle l’anecdote maintes fois racontée par l’élève de Borduas, le peintre J.-P Riopelle… et qui correspond plus aux quelques rares échos que j’en ai eus de ma famille :

«La plus importante des influences que j’ai subies, c’est certainement celle d’Ozias Leduc. Quand je suis allé le voir, c’était un vieillard qui vivait dans une cabane et que tout le monde disait fou. C’était un grand peintre. Il pouvait passer trois, quatre ans sur un tableau.»
Riopelle, in «Ozias Leduc, une œuvre d’amour et de rêve», Musée des Beaux-Arts de Montréal /Musée du Québec, 1996.

Ce passage m’a beaucoup frappé, car j’ai justement fait un rêve cette semaine où tout le monde disait j’étais folle. C’était le rêve du prédateur (1) (intérieur/extérieur). Je finissais par douter de moi, doutant de mon identité, doutant de ma vision présumant marginale, outsider, puisque tout le monde me disait folle. La vilaine petite canarde n’ayant pas encore trouvé son clan, sa famille, non reconnue, rejetée, étrangère (presque) partout où elle passe.
C’est un rêve, bien sûr, mais pas très loin de la réalité avec mon impression d’être étrangère partout où je passe depuis l’âge de 7 ans. Ainsi donc mon aïeul a dû subir le même destin, destin vécu par nombre d’artistes qui vivent sur une longueur d’onde légèrement différente de leurs contemporains.

On aime aujourd’hui que l’artiste ait une vision «originale», mais pas trop originale, car incompréhensible, insondable. On aime donc qu’il soit fou, mais pas trop fou parce qu’incontrôlable ou non marchandisable. Celui-là décrirait l’Art Nouveau, celui qui n’existe pas encore, peut-être l’art de l’an 3000 ou 4000, on pire, l’art d’une autre planète, inconnue dans la Constellation des Perséides. Il donnerait à voir des couleurs que nous ne pouvons pas voir encore avec le développement actuel de nos sens; il mettrait en scène des êtres qui subissent des transformations en direct, passant du chien, au monstre, au divin, il mettrait en jeu des forces surnaturelles qui nous font encore trembler, quand, par malheur, elles se manifestent à nous.
Mais plus concrètement, de quelle folie parlait-on dans le Québec des années 1940 ou 1950, au sujet de Leduc ? D’abord, probablement parce qu’il ne vivait pas comme les autres, en ermite, n’ayant pas eu d’enfant avec Marie-Louise (morte en 1939). Ensuite, sans doute passionné, peut-être même comblé par ses travaux, par les petits détails : on raconte qu’il rebouchait à la mine les minuscules trous laissés par les aiguilles des pochoirs sur les toiles destinées à être installées au plafond des églises! Je l’imagine assez bien alchimiste cherchant Dieu dans la pierre philosophale et faisant peur à tous ces culs secs de l’époque dite «de la grande Noirceur», aux mœurs rustres et contraignantes, comme celles de ma grand-mère «tout en Jésus-Christ» (comme le disait ma mère), celle qui avait descendu dans la cave ces deux peintures-là données que Leduc lui avait données en cadeau (2), et mœurs contre lesquelles, deux générations plus tard, les artistes du groupe automatiste se sont déchainés dans leur manifeste et œuvres du «Refus Global» (1948).
À demander à Mme Messier.

À suivre…

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(1) Selon la thèse de la conteuse et psychanalyste Clarissa Pinkola Estés, «Femmes qui courent avec les loups»

(2) Voir l’article 1re partie au sujet de ce cadeau… peu apprécié de Leduc à ma grand-mère Langevin.

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