De mes archives

Ozias Leduc dans son atelier, ad 1925

Mon arrière grand-oncle Ozias Leduc dans son atelier, ad 1900, St-Hilaire, Québec

«L’objet de l’art est d’enseigner; or l’histoire nous montre que, chaque fois que l’Art a oublié cet objet, il était en décadence. Sa gloire est liée aux idées qu’il suscite. Malgré la beauté des formes, la perfection technique, les couleurs magnifiques qui l’ont paré à certains moments de son évolution, il est souvent resté vide de sens. Il n’a attiré l’attention que par ses apparences, et l’esprit s’en est vite lassé; car l’esprit a d’autres yeux que ceux, aisément fascinés, de la chair.»

O. Leduc, 1903, journal The Casket, Antigonish (Nouvelle-Écosse, Canada)

 

Juillet 1998

Mon projet de (re)connaissance du peintre Ozias Leduc (1864-1955) se précise. En faisant des démarches pour faire authentifier une peinture non signée de Leduc que je viens de recevoir en héritage de mon père (Pierre Langevin, 1931-1997) ainsi qu’une autre que ma mère (Paule Panet-Raymond, née en 1932 ) avait gardée, j’ai rencontré un expert de l’œuvre de Leduc et professeur à l’UQAM, Laurier Lacroix. Il m’a parlé de la peintre Gabrielle Messier (1904- ) qui, à l’époque, avait été la jeune l’assistante d’Ozias Leduc et qui est toujours vivante, sur ses 95 ans.

Leduc était l’oncle de mon grand-père Joseph-Émile-Osias Langevin (1894-1979) et selon les souvenirs de ma grand-mère Reine (Leroux) Langevin (1891-1965) (et rapporté par ma mère), Leduc lui avait donné des peintures de lui, il y a bien longtemps de cela. Dans les années soixante (lorsque nous habitions rue Roslyn à Montréal), mon père a trouvé plusieurs peintures de Leduc dans la… cave de mes grands-parents! Selon ma mère, la mentalité de l’époque dans la classe ouvrière voulait qu’avoir un artiste dans la famille soit une honte, comme le pensait l’Église catholique. Mon père en a choisi deux qu’il aimait, un paysage et une jeune femme en forêt ramassant des branches dans son tablier avec deux enfants. Il les a rapportées chez nous, faisant la joie de ma mère. Elle s’y connaissait en matière d’art : elle avait étudié l’histoire de l’art à la Sorbonne et avait pris des cours au Musée de Beaux-Arts de Montréal avec A. Lismer (du groupe des sept) et J. de Tonnancour, dans les années ’50. Mais comme mon père a coupé ses liens avec sa famille dans les années ’60-’70, cette affaire est toujours restée vague par la suite et ma grand-mère est morte en 1965. Maintenant que mon père est mort, je suis complètement dans le vague.

En 1942, Leduc a aussi donné en cadeau au moins une autre peinture du côté des Langevin, à ma grand-tante Maria Laperrière, épouse d’Arthur Langevin (1890-1969). La toile représente un visage de femme. Comme ils étaient parrain et marraine de ma tante Madeleine, c’est elle qui en a hérité à leur décès. Cette toile est aujourd’hui précieusement conservée par ma cousine Ginette Handfield (Madeleine était mariée à Yvon Handfield) depuis 1989. Oncle Yvon vit toujours à St-Hilaire et je veux le rencontrer (je ne l’ai pas revu depuis ma petite enfance, selon ma mère; évidemment, je n’ai donc aucun souvenir de lui).

La sœur de mon père, tante Marthe Langevin, pense que ces deux peintures se sont remplies de poussière au sous-sol probablement parce que Leduc, marié à Marie-Louise Lebrun, n’apportait pas assez d’argent avec son travail de peintre de fresques et peinture et décoration d’églises (il peignait très lentement et était mal payé par les curés). Maman a ajouté récemment,toujours selon la mentalité du temps, qu’il devait être considéré un peu fou de se vouer à de telles activités. J’ai donc deux versions de famille qui concordent.

Alors qu’elle était adolescente, Marthe se souvient combien elle avait été impressionnée par sa visite à St-Hilaire chez son grand-oncle Leduc au début des années ’40. Celui-ci lui avait montré un portrait de la vierge qu’elle avait beaucoup aimé. Elle regrette aujourd’hui de ne pas avoir insisté auprès de mes grands-parents pour qu’ils achètent cette toile.

Par ailleurs, Marthe pense également que mes peintures pourraient être aussi de Jules Rioux, prêtre séculier de Trois-Pistoles, oncle de ma grand-mère Reine Leroux (originaire de Ste-Monique). Elle possède une œuvre de Rioux chez elle et j’ai le projet d’aller la voir pour essayer de visu de rétablir la vérité au sujet de ces deux tableaux non signés.

Madame Messier est la seule témoin directe encore vivante de l’œuvre de Leduc. Laurier Lacroix devrait lui avoir envoyé des photos mes tableaux pour avis, mais je n’arrive pas à la joindre, il ne retourne pas mes appels; je sais pourtant qu’il est à Montréal, c’est bien bizarre.

3 août 1998

J’ai enfin réussi à retrouver la trace de cette chère dame, par le biais du Musée d’art de St-Hilaire, avec Monique Comptois. Par mesure de confidentialité, elle n’a pas voulu me donner ses coordonnées, mais elle lui a envoyé une télécopie pour lui expliquer que je désire la rencontrer lors de mon séjour en Gaspésie. Cela fait une semaine que je n’ai pas de nouvelles et je pars pour la Gaspésie la semaine prochaine…

 

10 août 1998

Le temps me presse, je pense écrire à mme Messier et faire passer cela par le Musée, pour l’intéresser à mes intentions, sans trop en dire, car la lettre va passer par plusieurs mains.

Chère Madame Messier,

N’ayant pas eu de vos nouvelles par l’intermédiaire de M. Lacroix et du Musée de St-Hilaire, je vous écris pour partager avec vous mes préoccupations et mes idées, dans le but de pouvoir vous parler au téléphone avant mon départ pour la Gaspésie, le 17 août prochain.

Je suis la petite-petite nièce d’Ozias Leduc (il était l’oncle de mon grand-père Joseph Langevin de Montréal). Je suis une artiste de la vidéo – chant –littérature –scène et je me passionne depuis plusieurs années pour l’œuvre de Paul-Émile Borduas (1).

J’ai eu très peu de rapport direct avec la famille de mon père, c’est pourquoi Ozias Leduc est resté un étranger pour moi.

J’aimerais vous rencontrer afin de mieux connaitre mon aïeul. C’est une question d’héritage spirituel, je crois que vous allez comprendre.

De plus, comme vous l’avez sans doute su par Laurier Lacroix, je dispose de deux toiles non signées présumées de Leduc qu’il avait données à ma grand-mère et pour lesquelles j’ai besoin d’avoir votre avis.

J’ai aussi d’autres projets en tête dont j’aimerais tant vous parler.

Je joins à cet envoi une copie d’un texte que j’ai récemment écrit au sujet du Refus global (pour Le Devoir), afin que vous me connaissiez mieux.

Je souhaite de tout cœur que vous puissiez accéder à ma demande pour que nous puissions nous parler au téléphone avant mercredi ou jeudi de cette semaine.

Mon numéro de téléphone est à Montréal …. Merci et à bientôt.

Châle-heureusement,

Ève Langevin

 

20 août 1998

Première rencontre de Gabrielle Messier.

J’ai apporté des photos de mes deux peintures d’Ozias Leduc. Après une très attentive observation de quelques minutes, voici ce qu’elle me déclare pour ces deux tableaux :

LE PAYSAGE

Paysage, contreplaqué donné à ma grand-mère par Ozias Leduc

  • Selon elle, le ciel est de Leduc. Voir sa toile « La maison paternelle ».
  • La montagne est de Leduc ou conseillé de proche par Leduc.
  • Les arbres ont été faits par un autre peintre d’expérience.
  • La chaumière est du style des anciennes de St-Hilaire.

 

LA JEUNE FEMME AU TABLIER

La jeune fille au tablier, toile donnée à ma grand-mère par Ozias Leduc

 

    • Le petit détail de la charrue (haut gauche) est de Leduc, selon Mme Messier. Elle me parle d’un autre tableau qui possède ce motif, mais sans pouvoir le situer. [En août 1999, je trouve la fresque « Le Sacré-Cœur de Jésus » à l’église Saint-Enfant-Jésus-de-Mile-End à Montréal, 1917-18. L’agriculteur-laboureur à droite de cette fresque est une réplique détaillée du mien (aussi dans le livre expo MBA 1996, p. 213). WOW!!! Le catalogue indique d’ailleurs que mme Messier a eu en sa possession le dessin de cette œuvre].
    • Arbre-pommier est de Leduc.

Toujours selon mme Messier, ce ne sont pas des tableaux de Marie-Louise Lebrun (sa femme), car elle n’avait pas la maitrise technique pour réaliser des toiles comme celle-là.

 

Église Saint-Enfant-Jésus du Mile-End, Montréal

L’église catholique Saint-Enfant-Jésus du Mile-End, Montréal. L’une des 15 églises et chapelles au Québec, Nouvelle-Écosse et États-Unis qu’Ozias Leduc a peint et décoré en tout ou en partie.

À suivre…

 

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(1) Le peintre automatiste Paul-Émile Borduas (1905-1960) a été l’apprenti le plus célèbre de O. Leduc. D’autres peintres connus de cette vague ont également fréquenté son atelier «Correlieu» à St-Hilaire : J.-P. Riopelle, F. Leduc, F. Sullivan, U. Comtois, N. Lajoie et d’autres.

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