famille linguistique selon tlfq

Les familles linguistiques dans le monde. Source : http://www.tlfq.ulaval.ca

 

Encore quelqu’un qui dit que le français est «difficile», mais au moins, il le met entre guillemets, indiquant par là que la chose est discutable. C’est Louis Cornellier dans le journal montréalais Le Devoir (1) qui écrit un très intéressant article à d’autres égards.

Réagissant à une sortie de notre «difficile langue française» dixit notre nouvelle ministre de la Culture au Québec, mme Hélène David, le journaliste C. Rioux écrivait en mai dernier dans ce même journal :

«[…]nombre de linguistes, dont le défenseur [français] du multilinguisme Claude Hagège, estiment que l’orthographe de l’anglais est en réalité beaucoup plus difficile que celle du français puisque les mêmes sons s’y expriment dans un plus grand nombre de graphies différentes. On pourrait aussi rappeler à Mme [la ministre] David que, selon le Prix Nobel Gao Xingjian, auteur de La montagne de l’âme, il est d’autant plus facile d’avoir une écriture correcte en français que notre grammaire est stricte et les exceptions, moins nombreuses qu’ailleurs.» (2)

Enfin, un ami russe arrivé au Québec à 6 ans et scolarisé dans un collège français (de France), m’écrivait récemment que :

«Pour ma part, je n’ai jamais pensé que le français est plus « difficile » que l’anglais, seulement que les difficultés de l’anglais sont ailleurs (prépositions, orthographe, modes du passé) [et j’ajoute : moins de familles de mots ayant les mêmes bases], tandis que le français a ses facilités (règles strictes, en effet) et ses difficultés (prononciation des voyelles pour les locuteurs slaves, germaniques, etc). Les deux langues sont grammaticalement très faciles en comparaison avec l’inuktitut ou le finnois et lexicalement/morphologiquement relativement au mandarin.» [et j’ajoute : la conjugaison est facile en mandarin, car il n’y a pas de temps, seulement des marqueurs de temps, comme hier, demain, etc.).

Il est vrai qu’il y eu une histoire de complicité entre le français et le russe. Depuis Pierre le Grand, le français était parlé à la cour des tsars et est devenue la langue de la diplomatie internationale au XIXe s. Le grand Tolstoï a écrit le premier chapitre de son œuvre monumentale «Guerre et paix» en français (1865).

Mes collègues qui enseignent à la fois le français et l’anglais langue seconde pourraient vous confirmer dans la pratique ces difficultés spécifiques, mais différentes, de ces deux langues.

Par ailleurs, et contrairement au cliché que «l’anglais est facile», voici ce que me dit un collègue, prof d’anglais.

EN ANGLAIS… aie !

Pour ce collègue, les principales difficultés de l’apprentissage de la langue anglaise sont :

  • Les différentes formes de verbes pour un même temps (continuous…) ;
  • L’orthographe ;
  • Un plus grand décalage de vocabulaire en l’anglais familier (racine germanique) et l’anglais soutenu (racine latine, grecque et normande) ;
  • Les familles de mots plus instables (genre tooth /dentist… et non tooth et *toothist), avec des bases différentes issues de plusieurs anciennes langues.
  • et le linguiste Claude Hagège ajoute : les expressions idiomatiques (voir https://www.youtube.com/watch?v=fjAuHvOMXFE)

EN FRANÇAIS… aie !

En tant que prof de français langue seconde aux immigrants adultes depuis 11 ans et linguiste-didacticienne, j’ai constaté que dépendant de la langue maternelle de mes élèves, les difficultés sont différentes.

  • Le genre des noms;
  • Les petits mots changeant, comme les prépositions (à, de, pour, par, etc.), incluant les verbes indirects utilisant des pronoms différents;
  • L’orthographe et ses nombreuses exceptions, issue de l’histoire de la langue;
  • Les nombreuses irrégularités des verbes du 3e groupe;

Une grande linguiste anglaise disait également que :

«English orthography is often derided as illogical and arbitrary.» «English orthography is therefore very complex and presents an ideal testing ground for cognitive and psycholinguistic theories of spelling, which in turn, undoubtedly, be applicable to other orthographies.» Uta Frith, 1980.

(L’orthographe anglaise est souvent ridiculisée comme illogique et arbitraire. L’orthographe anglaise est donc très complexe mais présente un domaine d’expériences idéal pour les théories cognitives et psycholinguistiques en orthographe, qui, à leur tour, sans doute, sont applicables à d’autres orthographes.)

Alors, croyez-vous toujours que l’anglais est plus facile que le français ?

Si oui, deux derniers arguments, que je donne souvent à mes étudiants qui affirment cela.

Si certaines langues sont effectivement plus difficiles à l’écrit (dont le français et l’anglais), car il n’y a pas toujours de correspondance entre le son phonétique (phonème) et la façon correcte de l’écrire (morphème); (ex. en écriture phonétique (API)  = [mE…] = plusieurs possibilités d’écriture : mais/met/che/maison/ler, [cu] = une seule possibilité d’écriture : cou), à l’oral, il en est tout autre.

En effet, à l’oral, et contrairement au cliché, il n’y a pas de langue plus difficile, car tous les enfants du monde peuvent apprendre leur langue maternelle grâce à l’écoute, puis par l’expression orale.

Alors d’où vient cette impression persistante que l’anglais est plus facile que d’autres langues, dont le français ? Il faudrait regarder du côté sociolinguistique (motivation à apprendre et popularité d’une langue, notamment) et du côté de la formation des maitres. J’y reviendrai dans un prochain article.

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(1) http://www.ledevoir.com/culture/livres/415957/petites-lecons-de-francais-de-bizarreries-et-de-frusse

(2) http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/408490/le-boulet

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