English: Gabrielle Roy, 1945.

L’auteure Gabrielle Roy, 1945. (Photo credit: Wikipedia)

« Telle était ma fièvre, impérieuse comme l’amour, en fait c’était de l’amour, ce besoin passionné que j’eus toute ma vie, que j’ai encore de lutter pour obtenir le meilleur en chacun » Gabrielle Roy – Ces enfants de ma vie

J’ai rencontré une de mes anciennes étudiantes en francisation-alphabétisation de l’année dernière. Adela était arrivée d’Haïti, parlait plutôt bien le français, mais ne savait pas écrire. Elle était complexée, peu confiante, néanmoins très sympathique. J’ai été sa première professeure ici (elle avait, si je me souviens bien, une 8e année). Je suis tellement impressionnée par son changement! Elle a trouvé un travail comme aide-éducatrice. Elle continue des cours du soir à l’écrit. Elle pense peut-être faire la formation du collégial comme éducatrice, mais à son rythme.

Voilà un merveilleux exemple de réussite de la scolarisation. Non seulement, cela lui a permis de trouver un travail décent, de gagner sa vie comme mère monoparentale, mais sur le plan personnel, elle a gagné du galon et l’estime d’elle-même. Bien sûr, c’est elle qui a fait le travail et qui en avait le potentiel, mais je me sens si heureuse, d’avoir pu être un des canaux qui lui a permis cela! Voilà qui donne encore du sens à la profession que j’exerce!

« Le bon professeur est celui qui peut reconnaitre l’élève parce qu’il se reconnait en lui et parce que l’élève se sent reconnu. Le meilleur professeur sait qu’il ne sait pas tout, qu’il n’est pas le plus doué dans sa matière (ce qui ferait de lui davantage un technicien ou un scientiste qu’un enseignant) et « ressent plus que tout autre qu’il ne sera jamais à la hauteur de son désir de connaissance et d’expression » Yvon Rivard

« Le monde n’existe que pour le souffle des élèves » le Talmud

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Le peintre automatiste Paul-Émile Borduas, vers 1955 (Photo credit: Wikipedia)

«À la fin de ces projections libérantes, si je tente d’aller au fond des choses du problème de notre enseignement, de son inefficacité à susciter des maitres en tous domaines, j’y vois la même déficience morale qui entache tout le comportement social. Notre enseignement est sans amour : il est intéressé à fabriquer des esclaves pour les défenseurs des pouvoirs économiques : intéressé à rendre ces esclaves efficaces. Nous dépensons beaucoup d’énergie et des millions dans ce but, mais nous ne pouvons trouver présentement ni personne ni un sou pour exalter les dons individuels qui seuls permettent la maitrise.

Bien plus, si vous prêchez le désintéressement, la générosité, l’amour, vous serez jugés dangereux, l’on vous destituera ‘pour conduite et écrits incompatibles avec la fonction d’un professeur dans une institution d’enseignement de la province de Québec’ dira le document final, ‘vous salirez ce que la majorité respecte’.» Paul-Émile Borduas, suite à son congédiement de l’École du meuble, «Projections libérantes», Montréal, 1949.

Borudas 1

Paul-Émile Borduas, vers 1955.

Après le printemps étudiant de 2012 sur la question du gel des frais de scolarité postsecondaire, toute une réflexion sur l’ensemble de l’éducation s’impose de plus en plus. Avec un fort taux de décrochage, de très nombreux burn-out chez les enseignants, les jeunes qui quittent davantage la profession, la dévalorisation de la profession, des examens de français difficile à réussir pour les jeunes maitres (!), le trop grand nombres d’analphabètes fonctionnels qui sortent de nos écoles secondaires, les classes bondées, l’ajout de cas spéciaux pour lesquels nous ne sommes pas formés et nous n’avons pas le temps requis pour faire un bon travail, des parents-rois et mal élevés qui s’imaginent être meilleurs que l’enseignant de son enfant, les immenses problèmes d’autorité qui en découlent, etc., bref, reflet de notre société… Notre système d’éducation vit une crise profonde, c’est de plus en plus évident, de la garderie aux universités. Mais il y a aussi de bonnes choses, dont la pédagogie du projet issue de la «Réforme» de 2000. J’ai néanmoins de nombreuses réserves sur cette réforme internationale «commandée» par l’OCDE, voir mon article https://evemarieblog.wordpress.com/2013/07/23/quand-lindustrie-numerique-sabote-leducation ). Ma plus importante réserve au sujet de cette réforme, est le manque de connaissances préalables ou «littératie» pour pouvoir profiter au max de la pédagogie du projet (dite aussi «pédagogie de la découverte», dont le nom vient de la méthode instituée par le peintre P.-É. Borduas, lui-même inspiré par mon grand-oncle le grand peintre canadien Ozias Leduc, lui-même inspiré par la méthode Quénioux) (1).

Boy with Bread

Ozias Leduc, L’enfant au pain (aussi appelé «Le petit musicien» : il s’agit de Ulric A. Leduc qui a travaillé plus tard comme entrepreneur en électricité avec mon grand-père qui était entrepreneur dans les ascenseurs), 1892-1899. Mon arrière grand-oncle prenait toujours beaucoup de temps pour achever ses peintures.

Bonne nouvelle aussi, avec ces élèves québécois sont en tête de peloton en maths, et aussi en sciences et en lecture, dans le récent concours international du PISA de l’OCDE.

Depuis février, un média (Le Devoir) s’intéresse enfin à autre chose que l’argent dans la scolarité dont on nous rabat les oreilles depuis l’élection du PQ et détourne notre attention des fins vers les moyens. Historiquement, les associations étudiantes ont eu des luttes et des grèves sur des questions d’argent; j’ai fait moi-même la grève aux sujets des prêts et bourses en 1987 et en 2005. Avec le printemps érable, l’association étudiante LA CLASSE et l’association affinitaire Profs contre la hausse ont essayé d’amener le débat autour de la critique sociale de la tendance à la marchandisation de l’éducation et ces autres enjeux que cachent la question des frais de scolarité, souvent très mal relayés par les médias. En tant que prof au secondaire, j’appuie totalement cette préoccupation de mes collègues quant à la liberté académique dans le financement de la recherche. J’ai, par exemple,  failli abandonner mes récentes études de maitrise à l’UQÀM parce que je subissais de fortes pressions pour me  joindre aux recherches de ma première directrice de mémoire qui voulait que je laisse tomber mon sujet sur l’apprentissage de l’orthographe. Le sommet de l’éducation n’a pas posé cette question essentielle : de l’argent… pour faire quoi?? Quand est-ce qu’on va parler de qualité de l’éducation, c’est-à-dire de contenu de cours et de programme et de pédagogie, d’ouverture aux adultes à l’éducation continue, de priorisation de l’enseignement et pas seulement de la recherche, de ratio maitre-élèves, d’aide aux étudiants en difficulté?

Oui le monde est à refaire, surtout en éducation, base de tout le reste! Une école qui développe autant le corps que l’esprit, non «clientéliste»… Vivement un nouveau «rapport Parent» et un vaste chantier de discussion publique. 50 ans plus tard, il est plus que temps, tant notre monde a changé depuis 1963…

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Voir aussi :http://www.ledevoir.com/societe/education/394604/il-faut-qu-on-parle-de-l-ecole et aussi le débat que cet article a suscité dans la section «commentaires».http://www.ledevoir.com/societe/education/312879/resultats-du-quebec-au-pisa-soyons-fiers-de-notre-systeme-d-education

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(1) Borduas décrit en détail cette pédagogie adaptée par lui dans ses cours de dessin à l’École du meuble à Montréal, par où sont passés ses élèves Riopelle, Barbeau, Gauvreau, Mousseau, dans son texte «Projections libérantes», 1949. Je reviendrai sur ce sujet plus en détail plus tard. On trouve ce texte dans des éditions ultérieures du manifeste «Refus global» ou dans de nombreux livres portant sur son travail de peintre, notamment celui de Guy Robert : «Borduas» éd. les presses de l’université de québec, 1972.Voir aussi la première partie de mon article au https://evemarieblog.wordpress.com/2013/04/04/aimer-enseigner-1/

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