Femmes et politique 1 «Qu’est-ce qui me bloque en politique? Et moi, j’ai réalisé en répondant que j’avais peur de ce monde d’hommes, dans lequel il faut se battre pour parler, qu’on nous interrompt, qu’on nous ridiculise, que c’est un milieu agressif et arrogant et que ça me bloque. Je suis une personne de compromis, de discussion, d’entente, comme bien des femmes je crois, et c’est à l’opposé de ce milieu. »

Maude Ménard, militante à Québec Solidaire

 « Pardonnez ma franchise, mais la crise des subprimes était une crise d’hommes.»  En Afrique du Sud, les femmes dirigeantes de multinationales « sont vues comme un rempart de compétence et un rempart contre la corruption chronique.»

Aude de Thuin, fondatrice de la World Entrepreneurship Forum

Femmes et politique 21er  novembre

Un camarade d’Occupons Montréal (OM) qui cherche à fonder un nouveau parti axé sur la démocratie directe, Joël Brosseau, demandait en octobre dernier sur Facebook pourquoi les femmes tendent à quitter les associations militantes comme l’ASSÉ (étudiants) ou même OM. Question très intéressante, d’autant plus quand elle est remarquée puis posée publiquement par un homme. J’ai répondu tout de go que les hommes du groupe auraient avantage à chercher les réponses en eux-mêmes et à travers une discussion franche entre eux.  Je vois une telle démarche comme plus durable pour la prise de conscience nécessaire de ce qu’il faut faire pour favoriser la participation à long terme des femmes dans les mouvements politiques. Mais ne pouvant quand même pas résister au besoin de les mettre sur la piste tout de suite, je les ai référés au récent et incroyable discours sur ce sujet de la première ministre australienne Julia Guillard. (https://evemarieblog.wordpress.com/2012/10/11/sexisme-en-politique-denonce-par-gillard-1ere-ministre-australienne/). Pour ceux qui vont le regarder, certains d’entre eux pourraient se poser la question à savoir pourquoi j’ai qualifié ce discours d’« incroyable ». Ce sera déjà un début de bonne question à résoudre. Autrement dit, j’invitais les hommes à regarder aussi en eux-mêmes ce qui, dans leurs comportements, font fuir les femmes d’un groupe politique.

3 novembre

Question en filigrane : en plus de tout ce qui nous relie aux hommes dans notre humanité des semblables, de quoi les femmes ont-elles plus spécifiquement besoin ou quelles sont les motivations qui leur sont propres dans la vie collective ? Le sexisme est un des aspects du problème, mais pas le tout. Après enquête informelle autour de moi, voici les enjeux dont on m’a parlé.

Des enjeux nombreux

Il n’y a pas de réponses simples à cette question qui a sûrement fait l’objet de nombreuses thèses en études féministes, en sociologie ou en politique, à consulter éventuellement. Pour l’heure, on sera d’abord tenté d’évoquer ces enjeux (ou clichés ?) de quatre types :

–          Personnel : manque de temps pour la famille, sensibilité de caractère plus grande, peur de se tromper; le désir de plaire ou de ne pas déplaire;

–          Interpersonnel/Psychosocial : évitement/peur des conflits ou du radicalisme, la peur de confronter/de critiquer, de faire face à la critique; le besoin de reconnaissance; le besoin de se lier et de se relier; transformer des détails en grande affaire qui tourne mal…; n’aime pas le combat, ou s’y intéresse moins? (selon Xavier); perçoive la politique comme un match extrême (P. Marois); peur des médias/peur de la visibilité/peur de mal paraitre/de ne pas être assez bonne/ de mal répondre (F. David); problèmes ou intimidation sur Facebook et Twitter, dénigrement sur les médias sociaux;

–          Sociologique : conflit hommes/femmes latent ou non-dit ou explicitement misogyne. Stéréotypes ou éducation limitant les efforts des femmes et renforçant leurs faiblesses. Scolarité limitée ou confinée à des domaines traditionnels; conditions de vie où l’inégalité limite les femmes dans leur participation à la vie collective. Plafond de verre, boysclub, pouvoir, type d’organisation hiérarchique.

« Les hommes possèdent 99% des biens et reçoivent 90% des revenus, bien que les femmes représentent plus de la moitié de la population à l’échelle mondiale et qu’elles effectuent globalement les deux tiers du travail.» Initiative féministe (Suède) (1) (voir référence ici-bas)

N’empêche qu’il y a plus qu’un fond de vérité dans ces clichés de surface… La façon dont nous vivons le pouvoir et les communications sont d’autres pistes à suivre.

Femmes et politique 5Le pouvoir

Si j’essaie de gratter plus loin, je dois commencer par témoigner de ma propre expérience et de celle de ma mère. Venant d’une famille politisée, j’ai milité depuis l’âge de 17 ans dans plusieurs groupes, principalement des associations étudiantes et culturelles, et plus récemment, dans un collectif plus typiquement activiste en politique (Occupons Montréal), mais se voulant nouveau genre, axé sur l’inclusion, l’ouverture à la différence, l’importance du processus et porté principalement par la génération suivante, la génération Y.

Prise de conscience

À l’époque, au cégep, après avoir visionné une vidéo où je m’étais vue pour la première fois en train de parler en assemblée générale de grève, j’avais été (agréablement) surprise de moi-même, de cette image d’affirmation que je projetais publiquement et dont je n’étais pas encore consciente. Cela m’avait donné de la confiance. Mais je n’étais pas encore consciente de mes limites, ni de celles des autres et j’ai juste foncé en avant et connu beaucoup de succès et géré le pouvoir naturellement, et je crois, très positivement, s’en m’en rendre bien compte, sans me poser de questions, jusqu’à m’en désintéresser.

De la peur du jugement au désir d’être

Plus tard, j’ai commencé à me préoccuper du jugement des autres, et même si cela semble essentiel pour ne pas devenir asociale, je dois dire que cela a eu progressivement un effet de frein sur mon expression et mon action. Autrement dit, je suis devenue plus sensible aux relations et à l’amour que je recevais ou non des autres et au fait que je pouvais en être potentiellement exclue, comme lors de mon adolescence. Plus récemment, mon action politique a évolué  vers un questionnement sur la liberté intérieure de penser par soi-même et pour soi-même, alors que je constate autour de moi que les cadres mentaux ont tendance, avec l’âge, à se ridiculement cristalliser dans l’esprit et nous empêcher de continuer à évoluer.  Cette observation est également pour moi, une préoccupation artistique de liberté et surtout de non-censure intérieure.

Les communications par courriel

Comment le pouvoir est-il géré dans les communications? Mon hypothèse est que lorsque les personnes ne communique pas ou plus, tout le monde, à terme est perdant, mais surtout la personne qui s’est ouverte en premier, qui a pris ce risque, et qui tombe sur une fin de non-recevoir ou de non-dit. C’est aussi cette personne qui risque de se décourager, tandis que les autres sont «déjà passés à un autre appel» pour de multiples raisons. Par exemple, ces derniers jours, dans un débat par courriel sur les autochtones avec des camarades d’Occupons Montréal, j’ai eu la mauvaise surprise de frapper un mur un silence sur certaines questions que je soulevais, autant sur ce sujet que sur le genre de relation et communication à avoir entre nous. À tort ou à raison (cet épisode est encore trop récent pour en avoir une vision épurée et juste), j’ai vu comment des militants peuvent consacrer leur vie à changer le monde, mais disparaitre quand on remet en question des comportements. Cela donne l’impression que ces activistes peuvent être plein d’empathie pour nos « frères et sœurs autochtones », mais lorsqu’une camarade, que l’on côtoie depuis des mois, émet explicitement des questions potentiellement embarrassantes et manifeste un malaise et de la déception dans les communications, cela est-il moins important? Personnellement et peut-être malheureusement (car cela me fait vivre des soucis, mais je préfère des regrets d’avoir (mal) agi  que des remords de n’avoir rien fait), je supporte difficilement ce genre d’incohérence. Le féminisme a justement apporté cela : une demande de cohérence entre le privé et le politique. Vous vous souvenez de ce slogan de nos mères ou grand-mères dans les années ’70 : « Le privé est politique » ?  Il s’agit d’une posture véritablement révolutionnaire… et exigeante, il va sans dire! Jamais le monde ne changera si nous nous ne changeons pas nous-mêmes et vice versa, et en particulier dans nos rapports homme-femme, dont j’ai expérimenté la limite avec cette expérience de communication/ discussion ratée, avec des hommes pourtant très attentifs à cette dimension des rapports d’oppression. Par contre, lors du Printemps érable, alors qu’un jeune homme est venu à nos réunions plusieurs fois masqué, et ce malgré nos limites clairement exprimées, et que cela avait grandement intimidé les femmes, les hommes du groupe se sont montrés très solidaires, touchant, et de bon support.

NOUS

Après tout cela, maintenant, je me demande : comment les autres peuvent-ils être mes professeurs? Quelle importance les militants hommes donnent-ils aux questions et sensibilités parfois hors cadre des femmes?  Perso, plutôt que la perspective de changer le monde, je préfère celle de voir et sentir comment le monde me change… On ne peut pas changer le monde contre son gré, sans verser dans la tyrannie. L’option reste de travailler sur notre conscience et celle des autres. Pour moi, c’est cette vision et surtout sensation inégalée du « nous » que je retire du Printemps érable et de nos manifestations. S’est manifesté là l’amorce d’un nouveau sens collectif et frappé bien des âmes (2), quelque chose d’intangible s’est ouvert, et là c’est la poète qui parle… et est là pour rester et de développer lentement, quoiqu’en dise tous les prophètes de malheur et les «réalistes». Ma conscience n’est pas séparée de celle des autres, de la vôtre, de la tienne, mais elle se vit habituellement de façon différente dans chaque individualité et parfois de façon identique dans des moments de communion. Il me semble que l’action politique de notre siècle sera celle de contribuer à une unité de vue qui nous manque tant actuellement. Mais comment y arriver ?

Facebook-tamponLes communications par Facebook

Les courriels donc, mais Facebook aussi est venu incroyablement fausser et compliquer nos relations politiques, d’une manière que, tel le bouton sur le nez, nous n’arrivons pas à voir clairement encore. Ce médium induit la mise-en-scène de l’exposition narcissique du moi, généralement notre meilleur côté, ou parfois notre pire côté, d’une manière qui n’arrive pas dans des conversations face à face ou au téléphone. Médium multiplicateur des « moi je », nous risquons d’y perdre, par ses excès,  tous les acquis durement gagnés de l’individualité. Fb, comme toute participation à un groupe humain, génère une anxiété de l’acceptabilité et dans plusieurs cas, une dépendance affective, voire hormonale. De plus, par son effet de masse, il multiplie dangereusement ces affects, mais aussi les potentiels interlocuteurs, si bien que quelqu’un qu’on ignore peut avoir lu un commentaire avec lequel il est en désaccord, ne pas l’écrire ou le dire et nous regarder croche à la prochaine réunion/rencontre, sans qu’on sache pourquoi ou pire, s’en qu’on s’en rende compte. Évidemment, cela arrivait avant, mais je veux dire que l’effet est multiplié et c’est là où toutes nos communications se compliquent, car elles multiplient les vides, les non-dits, les malentendus, les inconnaissances, les attentes nécessairement déçues un jour ou l’autre. Comme si la communication n’était pas déjà assez complexe! Bref, nous sommes déjà dans la tour de Babel et nous ne le savons pas.

Labyrinthe et Babel par Marcel Thériault

« Labyrinthe et Babel » par Marcel Thériault

Cela nous éloigne de notre sujet sur l’engagement féminin en politique, mais d’une certaine façon, on s’en rapproche, puisque les femmes ont généralement une autre forme de communication que les hommes… Autre exemple, notamment, des insultes sur ma personne sur une page Facebook d’une APAQ (Assemblée Populaire Autonome de Quartier, nées dans la foulée du Printemps érable 2012) de la part d’un homme que je connaissais à peine, dans une discussion sur la potentielle tyrannie de l’extrême-gauche, sur le fait que je militais aussi à Occupons Montréal (OM) et sur l’apport différent des femmes en politique… justement. Cette mauvaise communication remplie d’ego blessé m’a pris des semaines à m’en remettre. Quelques hommes, à qui j’avais demandé d’intervenir, ne comprenaient pas pourquoi je faisais tout un plat et surtout pendant si longtemps… « Ah, tu es encore sur ça…  ». Heureusement, un homme et une femme de ce groupe ont finalement pris les choses en main après quelque temps et tenté de formuler en réunion un code partagé de saine communication. Mais malheureusement, le mal était fait et c’était trop tard. Je ne suis jamais retournée à cette APAQ; j’ai vu le gars sur la rue, je n’ai pas été capable d’aller lui parler car j’étais intimidée. J’ai rencontré l’insulteur à une réunion d’OM et il ne s’est jamais excusé. Par la suite, j’ai appris que les militantes féministes avaient un terme pour ce genre d’homme activiste : « manarchiste », soit des hommes qui luttent contre l’oppression dans le monde, mais reproduisent consciemment ou inconsciemment l’oppression dans leur rapport aux autres et particulièrement aux femmes. (… à suivre)

Références :

(1)  http://www.feministisktinitiativ.se/franska.php?text=eu-valmanifest-2009

(2) Collectif, «Pour un printemps», édition Artmour, 2012.

Bruegel tour de babel vienne

Pieter Bruegel, La tour de Babel, 1563.

 

 

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