À Occupons Montréal, au sein du Collectif Idées de la Place du peuple, la discussion se poursuit sur la gestion du Conseil de bande d’Attawapiskat. On avait établi précédemment que le mouvement populaire au Canada (de type grassroots) Idle No More n’avait rien à voir directement avec les Conseils de bande élus, mais plutôt que l’actualité de la grève de la faim de la chef du Conseil de bande d’Attawapiskat, Theresa Spence, avait nourri les manifestations d’Idle No More et inversement. Pendant et suite à ces évènements de décembre 2012 à janvier 2013, la question autochtone a plus que jamais attiré l’attention des Canadiens, des gouvernements et des médias.

Le village d'Attawapiskat, en Ontario, sur le bord de la Baie James

Le village d’Attawapiskat, en Ontario, sur le bord de la Baie James

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Salut,

Merci de me rassurer —toi qui connais en plus quelqu’un à Attawapiskat— à savoir que la gestion du Conseil de bande est, selon toi, pas parfaite, mais correcte. Comme je n’ai pas reçu d’informations et de faits supplémentaires sur la gestion d’Attawapiskat dans l’appel que j’ai lancé au début février, j’ai fait la recherche moi-même, mais je ne suis vraiment pas une experte. Les états financiers vérifiés de 2011 sont publiés à :

http://www.attawapiskat.org/wp-content/uploads/2011-Consolidated-Schedule-of-Programs.pdf

On y trouve des revenus de 34M pour une communauté de 2000 personnes et des salaires et avantages sociaux de 11,228,614 $, soit 33% des revenus, ce qui me semble cependant excessif, compte tenu de l’extrême pauvreté de ses membres. Toutefois, l’année 2011 indique un léger surplus de 3M et un surplus accumulé de 60M; j’imagine que c’est signe d’une bonne gestion. Néanmoins, le Huffington Post ainsi que plusieurs autres médias révélaient en janvier que l’administration ne fournit pas de pièces justificatives pour 80% de ses dépenses, ce qui est pour le moins problématique et ouvre la porte à toutes les dérives possibles. Voir http://quebec.huffingtonpost.ca/2013/01/07/flou-dans-les-finances-da_n_2423833.html . Enfin, des salaires de 70,000 $ pour la chef Spencer et autres sous-chefs me semblent un écart énorme entre les plus riches et les plus pauvres dans une si petite communauté. À cet égard, je préfère l’attitude de Bureau-Blouin qui redistribue une partie de son salaire à la communauté; mais il est vrai qu’il a moins de besoins que les leaders avec famille. Quoi qu’il en soit, ça me semble une question délicate.

Ma conclusion sur l’administration de la bande est plus nuancée que la tienne, oui cela montre dans l’ensemble une bonne gestion, mais le détail soulève des questions pertinentes, qui, à mon sens, ne devraient pas être écartées.

Attawapiskat-Chief-Theresa-Spence-Hunger-Strike-2012

La chef d’Attawapiskat, Theresa Spence, lors de sa grève de la faim, en compagnie de deux militants, déc. 2012

À la défense de la chef Spencer et de son Conseil de bande, dans le blogue http://criseattawapiskat.blogspot.ca/ , une autochtone relève de façon pertinente plusieurs  arguments qui ont été soulevés contre la gestion du village.

On a parlé du pouvoir du peuple à Occupons Montréal. Alors que dit le peuple de tout cela? Cela m’a aussi intéressé. C’est en comprenant des points de vue ou inquiétudes « adverses » que je crois qu’on pourra le mieux contribuer au juste devenir des autochtones. Je me fous éperdument de la ligne de pensée des bien-pensants de la gauche, qui, pendant qu’ils promulguent habilement leur belle théorie de l’oppression ne se rendent pas compte de celle qu’ils perpétuent dans leur vie quotidienne; j’ai une aversion profonde pour ça; je ressens moi-même un grand besoin de cohérence (cela est une des avancées féministes). Ma mère, qui n’y connais pas grand-chose en affaires autochtones, me disait hier quelque chose de profondément juste : c’est par la scolarité qu’ils vont s’en sortir. J’ajoute : c’est exactement le destin qu’ont suivi les noirs américains.

Frederick Douglass, (in My Bondage and My Freedom: Part I- Life as a Slave, Part II- Life as a Freeman, with an introduction by James M'Cune Smith. New York and Auburn: Miller, Orton & Mulligan (1855).Engraved by J.C. Buttre from a daguerretotype.

Frederick Douglass, (in My Bondage and My Freedom: Part I- Life as a Slave, Part II- Life as a Freeman, with an introduction by James M’Cune Smith. New York and Auburn: Miller, Orton & Mulligan (1855).
Engraved by J.C. Buttre from a daguerretotype.

C’est ce qu’a très bien expliqué Normand Baillargeon dimanche dernier dans une entrevue que je vous recommande : sur la 1ère chaine de la SRC : Duo philo : Le plus célèbre des abolitionnistes américains «Au duo philo, après la traditionnelle recension des sophismes de la semaine, Normand Baillargeon profite du mois de l’Histoire des Noirs pour détailler la pensée de Frederick Douglass, notamment élaborée dans son ouvrage La vie de Frederick Douglass, esclave américain, écrite par lui-même.» Écoutez  http://www.radio-canada.ca/audio-video/pop.shtml#urlMedia=http://www.radio-canada.ca/Medianet/2013/CBF/DessinemoiUnDimanche201302170910_1.asx

Notez que ce lien entre les autochtones et les Noirs n’est pas fortuit. Un évènement historique a eu lieu l’automne dernier, alors qu’un chef traditionnel autochtone a reconnu comme frères et sœurs les Haïtiens canadiens, ce qui signifie qu’ils les accueillent sur leur terre.

Le Grand Chef spirituel de la Nation algonquienne Léo Shetush a prononcé une déclaration reconnaissant les Haïtiens vivant sur leur territoire, accompagné du Groupe Haïtien pour le rapprochement des spiritualités indigènes – Haïtiens / Premières Nations.

« En tant que grand Chef de la grande famille algonquienne, j’ai pris comme décision d’accueillir la grande famille haïtienne qui vit sur le territoire algonquien. Une cérémonie [a eu] lieu et à partir de ce moment, tous les Haïtiens seront chez eux, tout comme nous sommes chez nous. »   (Extrait en traduction libre d’un message récent de M. Shetush)

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Ta conclusion me surprend, ou peut-être que je ne la comprends pas, mais en tout cas, je ne la partage pas; nos autres camarades du groupe ont semblé dire comme toi aussi : que nos « hauts principes » ne s’appliquent pas aux autochtones? Est-ce bien cela? On se tire dans le pied ou quoi?? Et désolé, mais je n’ai rien « volé aux autochtones », il y en a eu dans ma lointaine famille et je ressens comme toi la plus grande peine pour nos frères et sœurs… mais un peu moins pour des Conseils de bande, comme le dit V. qui milite depuis des années pour la cause autochtone, comme le disent les leaders autochtones de SOS Poigan, et comme le révélait un reportage d’Enjeux sur un Conseil de la Côte-Nord en décembre. Jeudi le 14 février, aux nouvelles de Radio-Canada, des chefs québécois de Conseils de bande disaient eux-mêmes tout haut leur désarroi face à cette responsabilité de gestion, qu’ils ne se sentaient pas capables de gérer d’aussi grandes sommes. Je l’ai entendu aux nouvelles de 6 h et de 7 h, mais après, cela a disparu du radar.

Ce que j’ai découvert, c’est que contrairement à vous, je ne serai jamais une vraie militante. J’ai trop besoin de voir les deux côtés. Cette projection uniquement positive dans les autochtones comme espoir de pureté m’exaspère tout simplement. Le « bon sauvage » du philosophe Jean-Jacques Rousseau comme idéalisation d’un homme pur au contact de la nature n’est plus. Je connais des militants blancs qui en font leur nouvelle dogmatisme et ce n’est pas mon affaire. Avec eux, impossible de critiquer certaines dérives administratives ou par exemple, de la vraie place des femmes chez les traditionalistes, i.e. à la maison. Je préfère parler de dialogue interculturel. Les mensonges et les abus n’ont pas de couleur, blancs, rouges, noirs, même s’ils ont penché du même côté depuis trop longtemps. En ce sens, je me sens beaucoup plus près du mouvement Idle No More, mais sans perdre mon sens critique et de l’identité.

Venez à l’événement public «Occupons Montréal rencontre Idle No More (Québec)» avec l’activiste innue Melissa Mullen Dupuis, le dimanche 17 mars 2013, à la Coop sur Généreux (4518 Papineau, mais l’entrée est dans la ruelle Généreux), à Montréal. Voir http://www.facebook.com/events/272094592922968/

Pour un questionnement plus large, sur lequel nous reviendrons plus tard, voici ce très intéressant article de l’autochtone et homme-médecine Charles Coocoo.

Décolonisation, tradition et guérison de l'Atikamek Charles Coocoo

Décolonisation, tradition et guérison de l’Atikamek Charles Coocoo

À noter également l’excellent film documentaire sur les problèmes de logement et la pauvreté à la réserve d’Attawapiskak, de la cinéaste Alanis Obomsawin : http://www.onf.ca/film/peuple_de_la_riviere_kattawapiskak/

«Pourquoi ne sais-tu pas dire : où serai-je sans toi?» Joséphine Bacon, poètesse innue

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Articles reliés :

http://www.spiritualitesindigenes.blogspot.ca/http://richardrenshaw.blogspot.ca/?wref=bif

http://fr.wikipedia.org/wiki/Bon_sauvage

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