Eve Marie, la tricoteuse du peuple en train de convaincre un policier de tricoter pour l’avenir du peuple… Crédit photo_Peter-Thomas Kennedy_OM99%

Durant cet événement Occupons le Sud-Ouest de septembre dernier à Montréal, il y a eu plusieurs passants sur la rue pour participer à mon Tricot du peuple, mais moins que d’habitude. La rue Notre-Dame est plus tranquille à cette hauteur à St-Henri. Jeunes, vieux, enfant, hommes, femmes, touriste japonaise et son chum ont tous tricoté le nouveau tissu social du peuple. À un certain moment, c’était tranquille. Une voiture de police était juste à côté de moi. Deux policiers avaient assisté à mes derniers échanges. Comme ces deux policiers n’avaient rien de mieux à faire que de surveiller des pacifistes réunis en ateliers de discussion, je me suis dit : tient, pourquoi pas leur proposer de participer au Tricot…

Je vous rappelle ici que je suis dans mon personnage théâtral de tricoteuse du peuple et que tout me semble possible; j’ai un maquillage des yeux, un masque avec des fils de laine rouge qui m’entourent le visage, un costume plutôt chic, des bijoux… Le policier ne dit pas non, je m’approche, je lui demande s’il sait tricoter, il répond non. Je lui demande s’il veut que je lui montre et, à ma grande surprise, il accepte.

Intérieurement, je me dis, merde… qu’est-ce que je suis en train de faire, là ? Je ris un peu, et je me sens un peu nerveuse comme lorsque je rentre en scène. Heureusement ça passe vite. Alors je m’exécute le plus sérieusement du monde et lui donne un petit cours de tricot; il dit que je dois faire de beaux chandails et à sa grande surprise, je lui dis non, que tout ce que je sais faire pour l’instant, c’est le point de base, mais que les participants m’en montrent parfois de nouveaux… que je dois pratiquer… Tous les autres beaux points, ce n’est pas moi qui les ai faits, ce sont des passants ou participants lors des manifestations étudiantes et populaires du printemps/été érable ou dans les occupations des parcs par Occupons Montréal… Je lui montre la partie du tricot faite de petits carrés rouges dans la trame jaune. Je glisse dans la conversation que je suis prof de français dans la vie, et que quand on est prof, on peut enseigner n’importe quoi après.

À ce moment, les fils de laine montent un peu sur le trottoir, car les balles sont tirées au loin vers les occupants en discussion et les gens ne peuvent plus passer sur le trottoir. Un jeune couple veut passer, et je leur suggère qu’ils sautent, comme lorsqu’on était jeune et qu’on jouait à l’élastique… À ma grande surprise, ils s’exécutent et nous rions un bon coup. Puis une vieille dame passe et je descends les fils de laine en lui faisant une large révérence. Le policier, toujours dans sa voiture, dit : je vais sortir, ça va être plus facile. Une fois ma démonstration de tricotage terminée, je lui demande s’il veut tricoter. Entretemps, trois de ses collègues sont sortis de leur voiture pour assister au cours de tricot et notre apprenti n’ose pas… Il refuse, mais je sens que je peux le ‘tricoter’… et tisser un petit lien avec lui. Je lui dis que je suis très déçue de son refus, j’explique ma démarche artistique. Pendant qu’il tricotera, il devra penser à ce qu’il souhaite de meilleur pour l’avenir du peuple québécois, mettre son cœur et ses pensées dans chacun de ses gestes. Je lui remontre le tricot. Je lui dis : regardez, toutes les personnes qui ont fait ça avant vous, elles ont imprégné le tricot de leur cœur et de leurs pensées et c’est à votre tour maintenant de refaire le nouveau tissu social… Je lui dis, que, s’il préfère, il pourra m’envoyer le tout par la poste. Je lui explique que c’est un geste à la fois artistique et politique. Il me répond : oui je vois ça !

A protester opposing Quebec student tuition fee hikes holds a ball of wool during a demonstration in Montreal, Friday, June 1, 2012. THE CANADIAN PRESS/Graham Hughes

Je continue à tricoter. Nous sommes maintenant cinq. Quatre policiers et moi sur le trottoir à bavarder. Un autre policier raconte que sa grand-mère lui a montré à tricoter quand il était jeune et je lui dis : tricoter, c’est comme faire de la bicyclette, ça ne s’oublie pas… Il réplique qu’elle fait des pantoufles en phentex et je lui réponds de faire attention à ce qu’il dit parce que là ses camarades vont lui passer une grosse commande pour Noël et qu’il va devoir tricoter lui aussi pour suffire à la demande… Il rit. Tout le monde joue son rôle à merveille; pour eux, ça les relaxe un peu et c’est très bon pour leurs relations publiques et pour moi c’est un jeu sans précédent… C’est un paradoxe, puisqu’en même temps, je suis très sincère… En tout cas, ça nous change des stupides clivages et symboles habituels sur Brutus [1] le flic… Bien oui, il y a des humains qui se cachent derrière des bœufs et derrières des manifestantes. Bon, en tout cas, c’est sans importance, puisque ça, c’est ce que je me suis dit plus tard; là je suis très concentrée sur le moment présent et je ne porte aucun jugement de valeur.

Je vous rappelle encore que je suis dans l’action de ce qu’on peut appeler une performance relationnelle dans un art in situ visant, entre autres, à se réapproprier l’espace public. Le visuel compte, les interactions comptent, le lieu compte, le hasard compte, également. Hum, ça doit fait bien faire dix ou quinze minutes que cela dure, je vois que j’ai presque gagné mon homme (le premier). Il va peut-être enfin se sentir en confiance et se laisser tenter… mais ils ont un call et décampent tous en quatrième vitesse. Fin de la mémorable histoire (j’imagine le running gag que ça va faire au poste…). Pour moi, c’est un morceau d’anthologie dans mon activisme à Occupons Montréal depuis un an….. Complicité limite interruptus. Mais, oh combien plaisante à raconter par la suite…

Ève Marie, Parc Georges-Étienne-Cartier, Montréal, 15-09-12

+Une autre expérience dans le genre est relatée sur le blogue http://madmanknitting.wordpress.com/

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[1] Du latin brutus = lourd, stupide ou idiot. Marcus Junius Brutus, à la fin de l’empire romain, tua ou contribua à l’assassinat de Jules César pour sauver l’empire de l’esclavage. Pour parvenir à ses fins, il a joué au fou d’où son surnom. Dans l’imaginaire populaire, «brutus» est davantage associé à «brute» d’où un grand nombre de mots français sont dérivés. «Dans Les Douze Travaux d’Astérix, on peut voir Brutus siéger avec les conseillers de César et « jouer » constamment avec un couteau. Jules César finit par lui dire « Brutus! Cesse de jouer avec ce couteau! Tu finiras par blesser quelqu’un! » (il se blesse effectivement lui-même).» (Wikipédia)

Brutus Bonaparte, nom que le frère de Napoléon Bonaparte, Lucien Bonaparte, a pris pendant la Terreur après la révolution française «en hommage au personnage de la Rome antique qui assassina Jules César pour « sauver la République ».

Sans être naïve non plus, la violence policière existe aussi. Voir http://www.radio-canada.ca/regions/Montreal/2012/10/10/004-matricule-728-spvm-arrestation.shtml  Voir aussi sur mon blogue la lettre ouverte au sujet de la violence policière que j’ai préparée avec Occupons Montréal : https://evemarieblog.wordpress.com/2012/11/04/une-enquete-sur-la-violence-policiere-est-incontournable/

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