Un salon chez Mme Geoffrin en 1755, par Lemonnier.

En pleine querelle religieuse et sous l’autorité du Roi-Soleil Louis XIV, «la cour de Versailles, où se rencontre une société choisie de beaux esprits et de gens de lettres, adopte les anciens codes de courtoisie comme instruments de coercition et de contrôle au service de l’absolutisme royal.

Afin de se soustraire à ce diktat, de grandes dames de l’aristocratie française se retirent de la cour, préférant un espace privé où elles accueillent leurs familiers. Ce phénomène semble naître vers 1608 avec la marquise de Rambouillet.* […] Ces dames animent des salons qui s’efforcent de tenir à distance la violence du siècle autant que la tutelle de l’Église. Elles en viennent à établir un savoir-vivre et une nouvelle civilité liée à l’art de la conversation : l’intuition psychologique et l’improvisation comptent désormais autant que les connaissances. Subtilement décliné, l’esprit définit une nouvelle politesse et les limites de l’humour toléré, de même que l’éloquence du corps (regard et gestes). Ces nouveaux usages des «salonniers et salonnières», qui supposent l’égalité des partenaires, font découvrir à la noblesse, bridée à la cour, une nouvelle civilité ou l’épée est échangée contre la rhétorique.»(1)

«Déjà au Moyen Âge et à la Renaissance, des femmes lettrées, telle Marguerite de Navarre au XVIe siècle., réunissaient autour d’elles poètes et musiciens» (2) . Par la suite, sous Louis XV et Louis XVI, les salons français deviendront davantage les lieux d’échange et de confrontation d’idées et de réputation, et d’élaboration philosophique. Ils contribueront très certainement à la «lingua franca» et à la popularité de la langue française dans toute l’Europe ainsi qu’au développement du siècle des Lumières. D’autre référence parle plutôt d’« un exercice tourné vers la plaisanterie et l’aspect spectaculaire» (3). On sait cependant qu’au siècle des Lumières, la cour est progressivement délaissée par les intellectuels et les artistes au profit des salons et de la création de cafés qui deviennent les nouveaux espaces privés ou publics de diffusion de la culture et des idées propres au XVIIIe siècle.

Michel Laurin intègre ces deux tendances dans son analyse des salons du XVIIIe s. :

«Le faste et la monumentalité de Versailles sont de plus en plus abandonnés par les savants et les artistes qui se réunissent désormais dans les [nouveaux] cafés et les élégants salons des grands hôtels parisiens, lesquels font dorénavant une bonne place à la politique et à l’évolution des mœurs. Ces nouveaux centres de la vie culturelle permettent à la sphère intime de succéder au cérémonial rigide de la cour. […] On cherchera à se divertir, passant son temps  dans les théâtres et les bals. Dans les salons, on organise des jeux de société qui servent de prétexte au libertinage.» (1)

Ces salons de conversation, d’échange artistique et intellectuel et de sociabilité divertissante ont vraisemblablement contribué à l’évolution des mœurs et des idées qui mena à la révolution française. Pendant la révolution, on vit aussi une prise de parole populaire (du peuple) avec les «tricoteuses jacobines» vers les années 1792 (voir mon blogue sur ce sujet au https://evemarieblog.wordpress.com/2012/07/16/le-tricot-du-peuple-performance-relationnelle ).

Toutefois, ces avancées de la place des femmes dans la société ne débouchèrent pas sur leur reconnaissance légale et juridique et encore moins sur leur égalité avec les hommes. Le Code civil adopté en France par Napoléon en 1804 (et adopté également au Québec) continue de refuser aux femmes des droits politiques et civils.

Néanmoins, quelques femmes organisatrices de salons devinrent particulièrement influentes sous le Directoire français (4), comme Germaine de Staël (5), célèbre philosophe, écrivaine et salonnière. Dans leur version populaire, l’apport des femmes de la Commune de Paris firent brièvement entendre leurs voix. Au XXe siècle, la tradition se perpétue avec notamment la comtesse Anna-Élisabeth de Noailles, née princesse Bibesco Bassaraba de Brancovan (qui est à l’origine du prix Fémina), où se croisent l’élite et l’intelligentsia française, comme Edmond Rostand, Paul Claudel, Colette, André Gide, Maurice Barrès, Paul Valéry, Jean Cocteau, Alphonse Daudet, Pierre Loti ou encore Max Jacob (6), ainsi que le poète québécois Paul Morin, alors étudiant à La Sorbonne (7).

Cercle de parole

Cercle de parole contemporain

Voilà pour nos racines françaises et européennes, il y a aussi toute notre tradition continentale d’Amérique avec les cercles de paroles autochtones sur lesquels j’aurai l’occasion de revenir plus en détails plus tard (voir archives avril 2014).

«Le ‘cercle d’échange’ ou ‘cercle de parole’ : dans les cultures des Premières Nations, l’écoute et le silence font partie intégrante de la communication de façon plus marquée que dans la culture occidentale. Il est clair que dans ces cercles, personne n’est obligé de prendre la parole. On ne doit interrompre personne, chacun parle à son tour dans le cercle ou laisse la parole au suivant. On évite aussi de juger ou de contester de la parole d’un autre membre du cercle et on doit terminer le cercle par un apport positif.» Vincent Dostaler, SOS Territoire

Par exemple, au niveau institutionnel, de nombreux cercles de parole, appelés aussi «cercle de partage», «cercle de guérison» ou «cercle de confiance» sont actuellement mis en place lors de la tournée de la Commission de vérité et réconciliation du Canada (au sujet des pensionnats autochtones). Les cercles de partage, notamment, sont animés des membres du Comité des survivants de ces écoles résidentielles où les enfants étaient arrachés à leurs parents contre leur gré par la police pendant la saison académique et ont subi de nombreux sévices par les religieux. Ces cercles permettent aux survivants et à leur famille, aux anciens employés et à toute personne touchée par les pensionnats de partager ensemble leur vérité, leurs blessures, leurs doutes, et ce dans un cadre public ou privé (au choix). Voir les liens ici-bas.

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Je dois dire que je suis particulièrement interpelée par ce sujet en tant que poète et linguiste (8). Il y a quelques jours (septembre 2012), alors que j’animais chez moi avec des amis mon premier cercle de parole/groupe de discussion sur le thème de la violence intérieure et sociale, une amie d’origine russe, peintre de surcroît, disait à quel point la culture permettait de délier la violence parce qu’elle nous permettait d’avoir accès aux autres, de savoir qu’on est pas seul à vivre quelque chose, ni en ce moment, ni dans l’histoire. Ça m’a semblé fondamental comme commentaire.  L’inculture tue. L’éducation anime. Je comprends encore mieux pourquoi, en tant que prof et artiste, j’ai été si interpellée ce printemps 2012 par la lutte des étudiant.e.s  pour le gel des frais de scolarité et contre la marchandisation de l’éducation (Québec).

Dans le même genre, mais ouverts à des personnes plus éloignées de notre réseau, il y aussi les «assemblées de cuisine» ou, plus récemment, «conversations de cuisine» où on y discute généralement d’un sujet politique dans la cuisine d’un voisin (surtout en période électorale) et de façon organisée et prévue à l’avance, ou les «assemblées de quartier», remises au goût du jour par les Indignados espagnols et qui ont fait des petits à Montréal : certaines de ces assemblées populaires autonomes de quartier (APAQ) fonctionnent encore, plus d’un an après leur création, suite au Mouvement des Casseroles lors de la crise sociale du printemps étudiant 2012, voir https://www.facebook.com/apaqRPP . Les artistes s’y mettent aussi, comme en témoigne l’événement multimédia Mégaphone à l’automne 2013 à Montréal, inspiré à la fois par ces évènements, et par le London’s Speaker’s Corner et les symposiums de la Grèce antique. Voir au http://megaphonemtl.ca/accueil

Occupons le parc Molson Crédit_Richard Renshaw

Groupe de discussion d’Occupons Montréal lors d’«Occupons le parc Molson», août 2012. Crédit photo:Richard Renshaw

Parallèlement, de nos jours, le mouvement Occupons/Occupy -dans lequel je suis active- et ce un peu partout sur les cinq continents, a remis au goût du jour l’importance de la conversation entre inconnus, du partage d’expériences vécues, d’opinions, de visions, d’idées et de connaissances et autres manifestations de cocréativité populaire (voir le dernier lien ici-bas), et ce à l’intérieur de petits groupes de discussion ouverts à tous et à toutes. La nouveauté et la différence par rapport au groupe de discussion/cercle de parole est son expression dans des lieux publics -généralement à l’extérieur 3 saisons sur 4- un groupe ouvert, donc, également aux passants, permettant potentiellement des rencontres et l’expression de points de vue imprévus. De l’occupation en 2011 du parc Zuccotti à New-York, à Montréal et ailleurs en Amérique du Nord (et probablement aussi sur les autres continents), nous avons tous constaté à peu près la même chose, soit la libération de la parole et de la subjectivité après des années d’autocensure du politiquement correct et de la langue de bois.

De plus en plus nombreuses, des initiatives citoyennes ou universitaires ou d’universités populaires/communautaires sont prises pour remettre la discussion en personne au plan du jour. À Montréal, notamment on trouve :

– «L’université autrement dans les cafés» (activité bilingue) : http://www.concordia.ca/fr/vie-etudiante/universite-autrement.html

– Groupe de discussion pour parents/adolescents : http://www.amcal.ca/Programmes_de_consultation_en_groupe.aspx

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En conclusion, dans un geste sans précédent de réappropriation de l’espace public, ce type de dispositif de discussion ouverte est, à mon avis, une réponse novatrice au néolibéralisme (9). Ce dernier a favorisé depuis trente ans la mise en place des communautarismes isolants et des groupes politiques fermés ou sectaires et des inégalités grandissantes (10). Des sous-groupes ont été opposés à d’autres par les pouvoirs en place, beaucoup en France, parait-il, mais aussi au Québec, notamment pendant la grève étudiante de 2012, et partout dans le monde… Et le peuple avait désappris à se parler et à communiquer, résultant, entre autres, un effritement social, des inégalités grandissantes entre les personnes du 1% et du 99%, une perte de pouvoir et de responsabilité du peuple et un retour de la violence latente. Ces «nouveaux» groupes de discussion ont répondu à ce besoin de reconstruire le «grassroot» ou le tissu social profondément abimé par des années de repli sur soi.

«La seule revendication dans le mouvement Occupons/Occupy, est « qu’on nous laisse tranquilles dans nos parcs, nos places publiques, nos écoles, nos bureaux, nos quartiers, pour qu’on puisse se rencontrer,  réfléchir ensemble, et, sous forme d’assemblée [de cuisine, de quartier], décider quelles sont les alternatives possibles. De là, une fois ces espaces démocratiques déployés, on pourra débattre du genre de revendications qu’on pourrait avoir ainsi que des personnes ou institutions qui pourraient les satisfaire. » Marina Sitrin, in Occupy Wall Street! éd. Les Arènes, 2012. Sitrin fait ici allusion aux arrestations massives, parfois musclées, de milliers (6705, selon le linguiste et libertaire bien connu Noam Chomsky) de participants à ces groupes de discussion et occupants du Square Zuccotti et du pont de Brooklyn à New York en 2011. Même phénomène répressif à Montréal et à Québec, quoique plus réservé, et ailleurs dans le monde.

Alors, on converse ensemble? À la prochaine!

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Voyez également ma série plus récentes d’articles sur ce sujet :

«Groupe de discussion (4) : conversation de cuisine sur la démocratie participative» :https://evemarieblog.wordpress.com/2013/09/21/groupedediscussion_democratie/

«Groupe de discussion (3) : atelier sur la surérogation = actions héroïques» : https://evemarieblog.wordpress.com/2013/07/11/groupe-de-discussion-atelier-sur-la-surerogation-actions-heroiques/

«Occupons les condos : pique-nique en habitat social» : https://evemarieblog.wordpress.com/2012/08/20/occupons-les-condos-pique-nique-en-habitat-social/

«Histoire active des salons de conversation (2)… devenus conversations de cuisine» : https://evemarieblog.wordpress.com/2013/06/04/histoire-active-des-salons-de-conversation-devenus-conversations-de-cuisine-2/

Occupy Wall Street Group Discussion 2011 Shankbone

Occupy Wall Street, Group Discussion 2011 Shankbone (Photo credit: Wikipedia)

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* Selon Wikipédia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Salon_litt%C3%A9raire

(1) tiré de : Anthologie littéraire, du Moyen Âge au XIXe siècle, Michel Laurin; éd. Beauchemin/Chenelière Éducation, Montréal, 2012 (manuel des cours de littérature obligatoire au cégep québécois)

(2) http://www.devoir-de-philosophie.com/dissertation-salons-litteraires-12714.html

(3) in Cours Autodidacte de Français Écrit (C.A.F.É.) offert entre autres à l’Université de Montréal :  http://www.cafe.edu/genres/n-conver.html

(4) Selon Montesquieu, dans son livre «Lettres persanes» (1721), sous le Directoire français, les femmes formaient «un nouvel État dans l’État» par les relations qu’elles développaient auprès des hommes de pouvoir et entre elles et «dont les membres toujours actifs se secourent et se servent mutuellement» (Lettre CVII, Rica à Iben, Smyrne).

(5) Née Anne Louise Germaine Necker, en 1766.

(6)selon http://www.plumedepoesies.org/t5035-la-comtesse-anna-elisabeth-de-noailles

(7) Selon L. Mailhot et P. Nepveu «La poésie québécoise»

(8) L’analyse de contenu et l’analyse des champs lexicaux dans les discours sont d’importants domaines de recherche en linguistique. Le plus connu de ces chercheurs est Noam Chomsky qui explique sa théorie dans le film documentaire bien connu «Manufacturing Consent» (La Fabrication du consentement) : http://fr.wikipedia.org/wiki/Manufacturing_Consent:_Noam_Chomsky_and_the_media et http://www.youtube.com/watch?v=TjIGPD-6QBk

(9) «Ce travail [de sape]-là, pour le résumer grossièrement, se fonde sur un seul axiome, une affirmation de Margaret Thatcher, à savoir qu’il n’y a pas de société, mais seulement des individus. Ce que cette phrase implique est dévastateur.» Pierre Lefebvre et Anne-Marie Régimbald, «Nous ne sommes pas seuls», revue Liberté, no 300, Montréal, été 2013.

(10) «Le Conference Board soulignait en 2011 que le Canada est l’un des pays ayant connu la plus forte augmentation des écarts de revenus depuis une quinzaine d’années. Bien que moins touché par ce phénomène, le Québec n’a pas été épargné. La taille de sa classe moyenne s’est réduite depuis le milieu des années 1980 et la part des revenus captée par le 1% le plus riche est passée de 7 à 11% de tous les revenus.» Nicolas Zorn et Michel Venne, Institut du Nouveau Monde (Montréal).

Un autre facteur plus psychosocial de ce repli des conversations humaines directes sont les nouvelles technologies numériques. Voir à ce sujet mon article au https://evemarieblog.wordpress.com/2013/07/23/quand-lindustrie-numerique-sabote-leducation/

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Quelques autres liens :

– Sur des salons dans l’histoire française :

http://www.herodote.net/histoire/synthese.php?ID=1758&get_all=1#reac

http://textespretextes.blogs.lalibre.be/tag/mme+de+rambouillet

http://literaturesalon.wordpress.com/2011/11/09/confessions-of-a-would-be-salonniere-my-favorite-twenty-first-century-salons/

http://www.weblettres.net/blogs/uploads/a/ABF/43888.pdf

– Sur le rôle des tricoteuses pendant la révolution française  : http://www.thucydide.com/realisations/comprendre/femmes/femmes2.htm

– Sur des cercles de parole autochtone:

– Sur d’autres projets de cocréation, conversation publique et mise en commun :

http://www.concordia.ca/fr/a-propos/universite-autrement/methodologie-conversations-publiques.html

http://www.percolab.com/des-conversations-qui-recr%C3%A9ent-le-monde/#comment-190

http://www.lilianricaud.com/travail-en-reseau/a-propos/projets/bibliotheque-libre-patterns-evenements-co-creatifs/

http://www.thestar.com/entertainment/2013/09/13/megaphone_art_installation_gives_montreal_something_to_shout_about_en_scene.html

– Sur une définition plus pointue et scientifique de la conversation : http://www.cafe.edu/genres/n-conver.html

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