Crédit photo: Paul Chiasson, PC. le 4-09-12Alors qu’elle vient à peine d’être déclarée élue 1re ministre du Québec, qu’elle fait son discours de victoire et alors qu’elle écoute, rayonnante,  les applaudissements à son vibrant appel lancé pour faire du Québec un pays, Pauline Marois est entrainée hors de la scène du Métropolis à Montréal par ses gardes du corps (ou policiers?) suite à des détonations entendues à l’arrière de la scène qui ont fait un mort et un blessé.

« La brutalité est le recours de ceux qui n’ont plus de pouvoir intérieur. »        Anne Hébert

D’où vient la violence ? Une interview avec Nicolas Lévesque au journal Le Devoir (voir référence en bas de page)  a provoqué une intéressante polémique dans les commentaires sur Internet. J’aimerais poursuivre ici avec vous.

Je partage une bonne partie des préoccupations de Nicolas Lévesque; là où j’ai un doute, c’est quand il affirme que «les Québécois n’osent plus discuter à table». Il me semble que le printemps érable a au contraire (enfin!) suscité énormément de discussion ! Là où on pourrait sans doute s’entendre, c’est qu’on a provoqué peut-être davantage de clivages, qu’on n’a pas atteint l’âge adulte de l’écoute de l’autre et de la capacité de reconnaitre nos erreurs personnelles et collectives et de faire évoluer nos opinions personnelles à travers la discussion. La terrible violence verbale qui sévit trop souvent sur Facebook et autres en est un des symptômes.

Par contre, comme le soulignent plusieurs commentateurs de l’article, «tous responsables» peut être le dangereux glissement vers… «personne responsable». On est juste plus capable avec l’impunité. Comme Lévesque l’a dit par la suite à la radio, «responsabilité» rime avec «pouvoir» et lorsqu’un peuple se sent dépossédé de son pouvoir, il finit par réagir d’une façon ou d’une autre.  Mais voici comment je comprends son affirmation : au quotidien, nous sommes tous responsables de laisser passer les petites paroles ou petits gestes agressifs ou violents, de choisir de se taire. Quand des milliers de Québécois font ça jour après jour, les petites violences «ordinaires» finissent par se transformer, à terme, en grandes violences, en grands clivages où on entre dans un dialogue de sourds et dans l’escalade de la violence, comme on le voit très clairement dans certains pays.

Par ailleurs, comme Lévesque le dit si bien, repousser le problème de l’acte de violence commis le jour des élections québécoises, pendant le premier discours de notre nouvelle 1re ministre Pauline Marois (issue du Parti québécois), et qui plus est, première femme 1re ministre au Québec, en disant que «c’est le fait d’un fou, Richard Henry Bain», est une excuse facile pour se mettre la tête dans le sable, une regrettable forme de déni, à mon avis. Mme Marois a été sauvée par ses gardes du corps, mais un technicien est mort et un autre grièvement blessé. C’est grave! Le lendemain, je suis allée à une vigie pour les victimes.

Notre société vit d’importants problèmes de violence; le phénomène en augmentation, on n’a qu’à regarder le nombre de tueries en Amérique cette année; pire tout cela tend à devenir «normal», banalisé. Et comme le mentionne un des commentateurs de l’article, on aimerait aussi savoir si R. Bain a agit seul ou pas.

Et plus spécifiquement dans cet attentat-là, une question taboue, semble-t-il, a peu ou pas été posée : est-ce (aussi) un attentat contre le fait qu’une femme arrive à ce niveau de pouvoir? Ouch. Sommes-nous encore dans le déni de misogynie ou réduit au silence encore traumatisé par les attentats contre ces futures femmes ingénieures de la Polytechnique d’il y a… 23 ans ? Il est troublant de constater que les premiers ministres précédents issus du Parti québécois, avec des idées politiques parfois franchement plus indépendantistes, n’ont (heureusement) jamais vécu une telle agression, ni les membres du parti en réunion ou en élection. Hasard? Il est permis d’en douter.

Comment se fait-il que les journalistes témoins de cet évènement disent immédiatement que c’est le fait d’un «désaxé» ? Comment le savent-ils? Je trouve que c’est une bonne façon d’éviter la discussion sur les paroles embarrassantes de l’assassin, R. Bain : «Les anglais se réveillent!» Un psychiatre expliquait quelques jours plus tard que dans le cas d’actes criminels, un fou, en perdant contact avec la «réalité» (hum concept glissant…), est celui ou celle qui croit poser son geste violent par compassion ou par bienveillance, ou pour protéger quelqu’un. Pour le même geste de violence, la personne qui n’est pas folle est celle qui a conscience du mal qu’elle répand. Toujours selon ce psychiatre, ce sont donc ces dernières qui doivent être jugées par le système de justice. Dans plusieurs cas, la ligne peut être assez mince. La simplification de la réalité nous empêche de voir réellement les problèmes.

On a vu que sur les réseaux sociaux dans les jours précédents les élections québécoises, un déchainement anti-franco proche de la haine… Il y a peut-être eu aussi un déchainement anti-anglo aussi. On voudrait que le bobo de notre histoire de colonisés soit guérit à jamais, mais à l’évidence, quand on enlève ses lunettes roses, on voit qu’il ne l’est pas et qu’il ressort sporadiquement à l’occasion de crise, de peurs (réelles ou inventées, ce qui revient au même sur le plan physiologique).

Recadrons : Dostoïevski disait que la maladie mentale a des causes sociales. La science a évolué depuis en montrant aussi le désordre physiologique survenant chez ces personnes. Mais on ne doit plus éviter le débat profond sur les causes sociales de la violence que nous manifestons TOUS les uns à l’égard des autres sous différentes formes et à différents degrés il va sans dire. Je pense comme l’auteur de l’article que les personnes dites «folles» sont des personnes fragiles qui passent à l’acte extrême des refoulements et des tensions sociales réelles. Il faudrait davantage regarder en soi.

Plus je pense à cet attentat contre Pauline Marois (et contre le PQ?) et à tous les autres, plus je me dis qu’en fait, l’action concertée contre la violence est LA première des politiques. Le rôle de la politique est de structurer, de tempérer, d’orienter, d’écouter ou d’influencer notre vie en société, c’est le difficile art de gouverner. Peut-être même devrais-je aller plus loin en affirmant que le/la politique sert essentiellement à canaliser la violence inhérente aux rapports et aux désaccords humains ? On oublie trop souvent que la politique est le fondement même des décisions quant à tous nos rapports sociaux et économiques et que l’ignorer ou en rejeter ses manifestations les plus visibles nous conduit droit dans le mur.

« Les faibles ont recours à la violence en la pensant force. » Eric Hoffe

Références :

http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/358768/nous-sommes…

http://www.radio-canada.ca/emissions/plus_on_est_de_fous_plus_on_lit/2012-2013/chronique.asp?idChronique=243748

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