On se tricote un avenir ensemble ?

«On se tricote un avenir», la tricoteuse du peuple, Ève Marie. Manif au parc Émilie-Gamelin, pour le gel des frais de scolarité et la convergence des luttes sociales, Montréal, 1er juin 2012. Crédit photo: Pierre Chevalier

Faites le nombre de rangs rouges ou jaunes ou mélangés

qu’il vous plaira

en pensant à ce que vous désirez, vous chérissez comme avenir.

Que la pensée du peuple

se prenne dans les mailles

puis se projette sur notre monde

puisque c’est dans nos cordes.

À chaque performance, j’invite les passants ou les manifestants à monter maille par maille le Tricot du peuple et à y mettre, dans leur geste, leurs meilleures pensées et élans du cœur pour l’avenir du peuple. C’est la trame du peuple que nous voulons constituer, refaire notre tissu social si éraflé par les politiques néolibérales depuis le début des années ’80. À travers ces échanges, on créera peut-être un maillage entre les personnes, au hasard des rencontres. Une participation du public à la maison, m’envoyant le fruit de leur travail par la poste ou lors de petites «assemblées de cuisine» (ou de salon) de tricot politique est également en branle pour que les personnes qui ne peuvent pas participer aux événements publics puissent le faire, à leur façon chez eux. Si le projet se développe suffisamment, on pourra penser organiser une exposition des travaux réalisés.

Retricoter ensemble le Tricot du peuple, aussi notre tissus social, montrer/apprendre à tricoter, puis éventuellement échanger ou méditer sur l’avenir du Québec, du monde, de soi, de Nous interreliés, tels sont les objets et la gestuelle concrète de cette performance artistique engagée. Soit une conversation se créé entre le ou la participant.e et moi, comme artiste performeuse ou encore il ou elle préfère travailler seul et méditer dans sa bulle. Les hommes plus jeunes, en particulier  – et contre toute attente, s’y intéressent particulièrement et prennent plaisir à apprendre à tricoter. Quelquefois, ils renoncent rapidement, mais continuent la discussion, alors je prends le relais et tricote à leur place. Également, comme j’ai deux tricots en route, alors lorsqu’il y a plus de monde, il y a deux personnes au tricot qui ne se connaissent pas qui parlent ensemble, se donnent des trucs ou commentent la situation présente (manif, atelier d’Occupons Montréal ou autre). Dans ce cas, j’ai besoin d’un/e complice prof de tricot, qui aide les participants que je n’ai pas le temps de voir.

Les couleurs des tricots ont leur importance : le rouge symbolise le très fameux carré rouge des étudiants en grève pendant depuis l’hiver et le printemps  2012; le jaune symbolise la couleur du mouvement Occupons Montréal (dans la mouvance d’Occupy) fondé en automne 2011 et qui a inspiré en partie et soutenu ces nouvelles luttes étudiante et sociale.

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Affiche-invitation pour le Tricot du peuple de Ève Marie

Pour cette perfo, je suis aussi un personnage à la fois naturel et étrange par mon costume. J’ai un maquillage extrêmement élaboré et coloré autour des yeux, et mon visage est légèrement et bizarrement entouré de fil de laine rouge. Je suis habillée assez chic, avec des vêtements de couleur orange brûlé, un dérivé du carré rouge, mais aussi la couleur internationale de non-violence. Je porte un haut en soie sans manche, parfois avec un léger chandail de laine rouge bourgogne et une jupe longue en fin jersey, mais dont une frange est légèrement déchirée et salie. De gros souliers gris et noir confortables en tissus tissé complètent le tout. Ce costume et personnage me permet d’entrer plus facilement dans l’intimité des personnes rencontrées; elles se laissent plus facilement porter par ma demande de participation et intriguée par le mystère étrange d’une tricoteuse urbaine qui fait… le trottoir… Les plus jeunes, sont particulièrement séduits par cette idée et geste de projeter leur avenir dans la fibre de la laine tricotée par tant d’autres avant et après eux. Dans les manifs, je me contente habituellement de marcher, tout en portant haut, comme une fière égérie ou une vestale, la balle de laine rouge dont est constitué une partie de mon visage [réf. photo in The Gazette][1].

C’est incroyable, ce que la balle de laine liée à mon visage et tenue ainsi, génère comme symbolique dans l’esprit très riches des gens ! Pouvoir du peuple, conflit mêlé/démêlé, bébé naissant, bombe à retardement, masque, paradoxe entre libération et enfermement ou emprisonnement, etc., etc. j’essaie de noter les commentaires quand je le peux, tant je suis touchée par l’imagination populaire.

À la mi-juin, à l’occupation du parc Lafontaine à Montréal, j’ai remarqué que le fait de me tenir sur le trottoir pour inviter les gens à  participer créait pour certaines personnes comme une porte d’entrée aux activités. Lorsque je me tenais à proximité d’une activité de groupe, cela amenait parfois un tricoteur à s’y intéresser, comme par exemple les ateliers de discussion d’Occupons Montréal où je participe également, ou plus souvent, à simplement poser des questions sur ce qui se passe. Parce que les gens sont généralement timides (comme moi) et qu’ils ont tellement besoin de parler et d’être écoutés, en ce moment plus que jamais. C’est comme créer une petite rivière relationnelle qui mène vers soi, vers les autres ou vers d’autres activités en cours. Une activité ludique et familière comme le tricot aide sans contredit à entrer en contact et à créer de petits liens sociaux dans l’anonymat et la solitude des villes, et surtout sur la place publique dont le mouvement international Occupy réclame à grands cris, ici comme ailleurs, la reconnaissance et la protection.

Lors de cette occupation, j’ai rencontré un biologiste qui a longtemps vécu en Chine et m’a parlé de la relation des Chinois avec leurs étrangers et de sa théorie sur la disparition progressive de l’immigration au Québec. Passionnant ! Un autre avait été observateur lors des élections en Tunisie et me relatait son expérience. De temps en temps, la conversation prend un tour plus personnel. Avant la manif quotidienne de soir du parc Émilie-Gamelin à Montréal au début juin, une itinérante m’a raconté comment la police traitait son père dans les années’50 lorsqu’il était drogué, je l’ai admiré dans sa résilience. Elle n’était pas habituée à ça, on a eu les larmes aux yeux ensemble, se serrant les mains. Elle est partie les yeux brillants. Touchant ! À l’occupation du parc Molson en juillet, j’ai longuement conversé avec un artiste immigrant du Maroc, qui ne pouvait évidemment concevoir de critiques à l’égard de son tout nouveau pays d’adoption. Même l’expression «printemps arabe» en français, il ne l’avait jamais entendue avant. Surprenant !

Marilène, du groupe des Ville-Laines, aide au Tricot du peuple pendant l’occupation du parc Molson par Occupons Montréal, Montréal, juillet 2012. Crédit photo: Ève Marie

J’apprendrai longtemps plus tard qu’une occupante d’Occupy Wall Street, préoccupée par l’arrivée du froid d’automne sur le site de campement au parc Zuccoti, avait proposé en assemblée générale de montrer comment faire du crochet pour tricoter des bonnets , écharpes et gants. Il semble que la fibre et le fil nous mène d’un lieu révolutionnaire à l’autre au cours du temps…[2a]

Un autre lien, plus onirique, avec le tricot, est montré par l’analyse de Clarissa Pinkola Estés, dans son analyse du conte russe de Vassilissa :

Tricot manifeste 1 de Magali. En Parques

Ève Marie, esquisse du personnage de la Tricoteuse du peuple (1re sortie publique) lors d’une manif contre le dégel des frais de scolarité et contre la loi 78, mai 2012, Montréal. Crédit photo: Magali

«Dans les mythologies, le tissage est dévolu aux mères de la Vie/Mort/Vie – comme les trois Parques [une photographe, Magali, connue au hasard lors d’une manif, en voyant mon personnage, m’avait comparé à une Parque], Clotho, Lachésis, Atropos, et Na’ashjé’ii Asdzàà, la Femme-Araignée, qui fit don de cet art au Diné – le Peuple navajo. Ces mères de la Vie/Mort/Vie apprennent aux femmes à sentir ce qui doit mourir et ce qui doit vivre, ce qui doit être cardé, ce qui doit être tissé.» Clarissa Pinkola Estés in «Femmes qui courent avec les loups» (1992)

Enfin, un petit lien historique avec la révolution française est à faire. «Durant l’ensemble de la période révolutionnaire [française], [les femmes] occupent la rue dans les semaines précédents les insurrections, et appellent les hommes à l’action, en les traitant de lâches. De cette façon, les femmes pénètrent la sphère du politique et y jouent un rôle actif. Mais dès que les associations révolutionnaires dirigent l’événement, les femmes sont exclues du peuple délibérant, du corps du peuple armé (garde nationale), des comités locaux et des associations politiques.»[2]

Tricoteuses_1793 gouache Pierre-Étienne Lesueur

«Les Tricoteuses Jacobines ou de Robesbierre», gravure de P.-É. Lesueur, 1793. Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Lesueur_Tricoteuses_1793.jpg

Mais elles trouvent le moyen de prendre une part active à la vie politique comme «Jacobines» en se présentant à la tribune des assemblées révolutionnaires, tout en tricotant pour gagner leur vie, se tenir au chaud et ainsi économiser les charbons de la maison qui coûtent cher. Par leurs cris et leurs voix indignées, elles influençaient les législateurs assemblés. Par la suite, «les tricoteuses de Robespierre» se rendaient sur le lieu de la guillotine, toujours en tricotant, pour participer à la vindicte populaire contre les guillotinés «contre-révolutionnaires» – c’est malheureusement surtout cette image négative que l’histoire machiste, la littérature[3] et le cinéma ont gardé d’elles. Quelques mois plus tard, la révolution se tourne contre elles. «La Convention interdit aux femmes l’accès à ses tribunes, elles sont pourchassées durant la nuit, puis, trois jours plus tard, bannies de toute forme d’assemblée politique et de tout attroupement de plus de cinq personnes dans la rue[4]. Cette volonté de tenir les femmes à l’écart de la vie politique, quel que soit le parti dont elles se réclament, reflète les craintes de la société quant à la possible violence des femmes, [craintes] qui [ont] parfois pris des proportions démesurées en l’an II.»[5] [6]

Ève Marie à la maison des arts de St-Faustin PQ, 2013

Ève Marie, perfo à la Maison des arts de St-Faustin, Québec, 2013. Crédit photo: Nancy Ménard

La tricoteuse du peuple, Ève Marie, et les cordes à messages, maison des arts de St-Fuastin, août 2013. Crédit photo: Nancy Ménard

La tricoteuse du peuple, Ève Marie, et les cordes à messages, Maison des arts de St-Faustin, août 2013. Crédit photo: Nancy Ménard

Enfin, quelques liens avec des artistes du tricot :

http://ville-laines.blogspot.ca

http://www.facebook.com/mailleapart

http://www.facebook.com/mailleapart.ledocumentaire

https://www.facebook.com/YarnbombingMontreal

http://tricotpourlapaix.wordpress.com/

http://ahrf.revues.org/10954?lang=en

http://acsmmontreal.qc.ca/2012/12/19/le-tricot-une-activite-qui-favorise-le-mieux-etre-la-creation-de-liens-et-la-solidarite/

http://en.wikipedia.org/wiki/Revolutionary_Knitting_Circle

http://www.thirdspace.ca/journal/article/view/pentney/210

http://www.festivaltwist.org/

http://www.miwim.fr/blog/actualite-tricot-27567

http://melusinetricote.com/le-tricot-contre-la-guerre/906


[1] http://www.montrealgazette.com/touch/m-photo.html?id=6717889&p=6  2 juin 2012, par Graham Hughes

[2a] In Occupy Wall Street!, Collectif, éd. Les Arènes, 2012.

[3] Chateaubriand dans ses Mémoires d’Outre Tombe (1848), présente davantage les tricoteuses sous l’échafaud comme un sabbat de sorcières révolutionnaires. Dickens (1859)  les présente comme des monstres. Au cinéma, dans l’adaptation de son roman A Tale o Ttwo Cities, du réalisateur J. Conway, cela est encore plus net. Dans l’histoire nationale française, on a retenu davantage l’expression «furie de guillotine» que de «tricoteuse» qui a d’abord son entrée dans le dictionnaire de Reinhard (1795), alors que le phénomène des guillotines est survenu après les assemblées populaires des tricoteuses. Intéressant phénomène de transformation de réalité.

[4] À tout hasard, il est intéressant de noter que la loi 78 contre la grève étudiante au Québec prévoyait, à l’origine, interdire des rassemblements de plus de 10 personnes, hommes et femmes confondus. Cette loi inique, votée pendant la nuit par le gouvernement libéral de Charest a été même critiquée par le Barreau du Québec, puis par une agence de l’ONU (!). Même la police ne s’en est jamais servie pour arrêter des manifestants! Elle a préféré utiliser un règlement municipal qui venait d’être renforcé ou un règlement du Code de la route… Quelques mois plus tard, avec le changement de gouvernement et l’élection du Parti québécois, cette loi a été abrogée dès le premier jour de prise de pouvoir du PQ, au grand soulagement des associations étudiantes et d’une partie des Québécois. Notez que dans la polarisation que nous avons connue, une autre partie du peuple était farouchement pour.

[5] Charlotte DENOËL http://www.histoire-image.org/site/oeuvre/analyse.php?i=951 http://www.dazibaoueb.com/article.php?art=26082

[6] Pour plus de détails sur le rôle des tricoteuses pendant la révolution française, voir http://www.thucydide.com/realisations/comprendre/femmes/femmes2.htm

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