Français : Allée dans le parc Lafontaine

Une allée dans le parc Lafontaine à Montréal. Crédit: Stéphane Batigne

Ah les arbres! Même en ville, ils peuvent parfois nous parler, souvent nous émouvoir… «il faut savoir les écouter», comme le dirait Vigneault en parlant du peuple…

Voici mon histoire, elle date de l’été 1988, alors que je passais en bicyclette par le Parc Lafontaine, à Montréal, tous les matins pour aller travailler.

J’avais pourtant passé une bonne soirée hier, plutôt une bonne semaine, mais vers la fin de la piste cyclable, je ne sais pas ce qui me prend, les larmes coulent toutes seules sur mes joues; je dois m’arrêter pour essuyer tout ça. C’est quoi ce déluge? Je pleure pour rien ou quoi? Pas tellement mon genre… Puis dans l’après-midi, il y a un terrible orage genre petite tornade, les éléments se déchainent, on s’arrête de travailler pour regarder ça par la fenêtre. À mon retour par le parc, des arbres entiers par terre et pas seulement un, des camions de pompier, de petits groupes de curieux par ci par là, que se passe-t-il? Je m’approche… les arbres… ah… ils sont pourris de l’intérieur, plein de bibites, c’est pour ça qu’ils sont tombés. Une vraie hécatombe! Et puis soudain, une impression forte, ce matin je les ai entendus pleurer, c’était leur chant du cygne.

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Forêt de fer

Commémorer les craquements

Se faire silice à chaque temps

Tournoyer le bourgeonnement des espèces

Si fer, si passe

Tant que le miroitement des arbres,

Ce déhanchement depuis des siècles

Tournoiement jusqu’à en perdre haleine

siffleux craquements des troncs,

des forêts qui nous parlent

Sans que jamais nous ne la comprenions

Éjarements des bois

Chuintement des souches

Froissement des feuilles

Plantés ici depuis des siècles

Fouets cherchant obscurément la lumière

Innés, toujours dans la même direction

 

La branche de l’amour,

Les lignes de la main

Ont poussé en moi

Car j’écoute la voie glissante du vent

quelques secrets

Dans la langue la plus fine

Le souffle du temps,

au cou une feuille sans lobe

avec une patte de chat

qui passait par là

 

Le murmure vint

à mes oreilles

comme glissement de glace

sur la peau de la terre

son sourd

paroles des anges

chuchotement, arabesque

sur la ligne du temps

à l’émergence du rêve

un œil lumineux puis un autre

puis le corps entier

au-dessus du nuage des songes

de retour, jetée dans le bruit

Seul le vent parle

Écoutez-le!

 

Cinq gros arbres touffus et joufflus

s’épanchent, sécrètent sévères

avec mille et une formules

Écoutez-les bonnes gens

parler par monts et par vaux

chuchoter mille secrets

entendus sous leur ramage

Respectez-les

Ils sont la mémoire du monde

 

Ève Marie

11 et 28 août, 29 octobre 2003

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