Salut Caroline,

J’arrive très enthousiaste de l’occupation du Square Victoria à Montréal, rebaptisé pour l’occasion «Place du peuple». Mes instincts de poète, d’ancienne journaliste à CKUT et de militante au Sommet des peuples à Québec en 2001 reprennent le dessus, alors je vous écris. J’ai l’impression que quelque chose de très particulier s’y est passé et peut-être m’y accompagnerez-vous la prochaine fois, car il y avait beaucoup de monde.

À l’instar du mouvement Occupy Wall Street à New York de septembre et du Mouvement des Indignés de Madrid de cet été et du printemps arabe de Tunis à la Place Tahir au Caire, cette occupation va se poursuivre plusieurs jours. Je crois que nous sommes certainement devant un mouvement de «micro-masse» international d’un nouveau genre. À mon réseau d’envoi : s’il vous plait, répondez-moi par courriel ou par téléphone. Le silence est très déprimant, je crois qu’il faut prendre le temps de la fraternité, et que voilà notre bien le plus précieux.  Ne vous gênez pas aussi de retransmettre ce message dans vos réseaux.

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DATE : Le 15 octobre 2011

LIEU : Square Victoria, rebaptisé aujourd’hui La Place du peuple, à l’ombre de la bourse de Montréal, Canada. Divers sous-emplacements : on retrouve sous les arbres un endroit plus intime pour parler aux manifestants de la situation socio-politique, avec un mégaphone; tout le monde y est invité pour communiquer ses idées et ce qui est dit est plein de sens, ou pour lire un poème ou chanter une chanson. Coin bouffe, coin tentes, coin danse et tam tam. Lieu d’écriture de nos préoccupations qui peuvent être reprises en assemblée générale. Grand lieu de l’assemblée générale le long des fontaines, en face du Centre du Commerce mondial. Lieux contrastés.

PARTICIPATION : noir de monde, assez pour couvrir les deux grands squares de la place. Surtout des jeunes dans la vingtaine et trentaine, des enfants, de la bonne humeur beaucoup de sourires complices entre inconnus.

FONCTIONNEMENT : la principale activité de la journée, l’assemblée générale, a duré 1h30 selon une façon très particulière. Étant donné l’absence de système de son efficace pour une si grande foule extérieure, les proposeurs communiquaient leur message à la femme au mégaphone qui s’est improvisée présidente d’assemblée, en disant ne pas faire partie de l’organisation.

Au début, cette femme était presqu’en face de moi, de l’autre côté des petites fontaines et elle trouvait sans doute que la personne au mégaphone n’avait pas une bonne voix, (je crois que c’était Jaggi Singh, militant bien connu de la police qui le tenait et que j’avais appuyé avec une plainte à Radio-Canada, il y a plusieurs années de cela, pour une mauvaise couverture d’une de ses actions en Israël). La fille lui a tout simplement pris le mégaphone (le connaissait-elle ?) et lui, bien content, est allé s’occuper ailleurs. Plus tard, elle a répété le même manège avec la première «répéteuse» en avant. Une leader naturelle semblait avoir émergé spontanément de la foule. Cette très bonne animatrice coupait en phrases courtes correctement les messages, qui étaient répétées par la foule d’en avant à en arrière, comme en écho. Si bien que tout le monde comprenait très bien le déroulement des propositions à voter.

Ce fonctionnement inédit, du fait qu’on répétait et participait activement au message, m’a donné l’impression «d’empowerment» (comment traduire ? prise de pouvoir ?). Au début, ce qui semblait fastidieux s’est transformé en jeu et la foule répétait même des mots comme «un instant s’il vous plait» ou «merci» ou «vous êtes super» avec un gros clin d’œil complice. Quelquefois ce système fonctionnait à rebrousse poil et un participant criait par exemple «les deux !» (propositions) et la foule le répétait en coeur. C’est un phénomène de masse assez fascinant, un genre de discipline… anarchique. À l’opposé, lorsque quelqu’un disait en avant quelques mots peu sensés (comme «le pouvoir maléfique des banques…», on entendait quelqu’un dire autour de lui, «quand même ’maléfique’, faudrait pas exagérer, ça enlève de la crédibilité au mouvement» et comme si les 1000 personnes avaient entendu ou était sur la même longueur d’onde, la foule était peu tentée de répéter fortement et ces mots ne se rendaient pas. Peu compris, ils n’avaient aucune chance de passer au vote.

LANGUE de l’AG : Tout se passait en français et pour les quelques anglophones non bilingues (il y avait beaucoup d’anglos présents), il y a avait quelqu’un qui s’improvisait traducteur. Pour une fois, ce côté parfois lourd de certaines rencontres s’est passé très facilement. L’anglo à côté de moi avait sa traductrice, mais une fois c’est moi qui lui a traduit et une autre fois un autre. Même s’il ne comprenait pas tout dans le détail avant de recevoir sa traduction, il a finit par se sentir en confiance et par participer à la répétition générale. Répétition de quelle grande pièce, on ne le savait pas trop encore, mais lorsque les gens avaient envie d’exprimer leur accord, on devait le faire en levant les bras et en agitant les mains, comme parait-il dans la langue des sourds-muets. Mais parfois, on applaudissait quand même.

PROPOSITIONS ACCEPTÉES : Création des deux comités : actions individuelles qu’on peut faire à la maison, actions sociales et collectives. Principe d’appuyer les autres manifestations en cours dans le monde. Principe de ne pas vouloir de chef et que chacun est capable d’être son propre chef.

PROPOSITION REFUSÉES : Faire une marche dans les rues après l’assemblée. Mais l’animatrice, fine renarde, tout en insistant qu’il ne s’agissait pas d’une décision de l’assemblée, a dit qu’il serait libre à chacun de le faire, si bien qu’un petit groupe est parti pour une marche non-autorisée par la police. (Je suis partie à ce moment-là).

PROPOSITON REPORTÉE : socialiser les banques.

SUITES : Prochaine AG, demain dimanche le 16 à midi. Des dons de bouffe et de matériels de premiers soins, bâche, et autres trucs de camping sont les bienvenus pour tenir le fort plusieurs jours.

ENTENDU PLUSIEURS FOIS ET AUTRES ACTIONS REMARQUÉES : deux hommes, à l’aide d’une très grande échelle, ont entrepris de placer une pancarte sur la statue de la reine Victoria : «Allons de l’avant», traduit en anglais et en allemand, et de mettre un masque de bal masqué sur son visage. Autre slogan vu ou entendu : «Nous sommes le 99% !», «Vous pouvez garder le silence, mais je ne vous conseille pas de le faire».

POUR PLUS D’INFO, sur les réseaux sociaux, allez au : http://www.mediacoop.ca/index.php?q=occupy&utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=1014 … http://www.facebook.com/occupymontreal

À très bientôt, Ève Marie

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