Pierre Dansereau, écologiste et biologiste, 1981

«Je suis moi-même obligé de faire, comme beaucoup de mes collègues, un diagnostic noir. Ce qui se passe maintenant, surtout avec l’insistance sur la privatisation, c’est le relâchement des contrôles. Or sans contrôles, on n’arrivera pas à assainir. On n’arrivera pas davantage à rétablir une plus grande justice dans la répartition des ressources les plus élémentaires.»  Pierre Dansereau (extrait d’une entrevue de Louis-Gilles Francoeur, janvier 2001)

Cette vision de Dansereau m’inspire une réflexion plus large dans différents secteurs de la vie publique. Ainsi, relativement au récent décès de ce grand scientifique et humaniste qu’était mon grand-oncle, je me pose quelques questions sur différents sujets d’intérêt public.

Depuis quelques années, le Québec semble s’engluer et se complaire dans des pratiques corporatistes légales ou des collusions illégales de castes de privilégiés davantage préoccupés par leur bien personnel que par le bien collectif. C’est l’essence même de la démocratie et d’une relative égalité des chances qui est remis en cause. Hormis sous les gouvernements libéral de Lesage dans les années ’60 et péquiste de Lévesque dans les années ’70 qui avaient donné un sérieux coup de barre dans les mœurs électorales et à la création/développement d’une fonction publique indépendante et stable, il en a probablement toujours été ainsi, à la différence qu’aujourd’hui, cette sous-culture de minorités privilégiées sort au grand jour pendant que les autres Québécois atteignent maintenant un point de saturation des abus et injustices de toutes sortes. Voyons-en quelques exemples.

La bourse ou la vie dans la construction et dans la haute finance

Au centre de l’actualité, on constate l’état déplorable des modèles contractuels, principalement dans l’industrie de la construction et à la bourse, conçus pour enrichir les plus grosses compagnies, les bandits et le financement des partis politiques. À terme, cela appauvrit les «payeurs de taxes» et les services sociaux et montrent à quel point la notion de morale, d’équité, de collaboration et… d’économie ont pris le bord dans notre monde affligeant qui donne de plus en plus l’impression d’une société segmentée et bloquée.

Corpo un jour corpo toujours

Et que dire de l’influence désolante des corporations, et en particulier celle des médecins, pour la reconnaissance des diplômes des professionnels immigrants ? J’ai, parmi mes étudiants, des professionnels dont j’ai pu apprécier la compétence et qui sont continuellement bloqués par toutes sortes de tracasseries et d’incompétences administratives pendant plusieurs années et qui finissent par renoncer à leur profession. À l’heure de la chute démographique et du débalancement des générations, le Québec peut-il se permettre de perdre ces compétences ? Non.

La culture de la discrimination et le RAAV

Quoique moins connue, une situation similaire a aussi fait son chemin dans le domaine des arts. À la fin des années soixante, les peintres Lemoyne, Montpetit et plusieurs autres, ont dénoncé la clique des artistes dans l’Opération Déclic devant le Musée d’art contemporain. Depuis une dizaine d’années, nous dénonçons au RAAV et ailleurs les subventions de l’État basées sur une certaine esthétique, en particulier en arts visuels. Un récent procès entre le peintre Nikolaï Kupriakov et le ministère de la Culture via son programme de l’intégration de l’art et de l’architecture (dit du 1%) a permis de faire ressortir les vrais critères de sélection, soit entre autres, une préférence presqu’incontournable pour les artistes professionnels qui diffusent dans le circuit «non commercial». La semaine dernière, une courageuse et courte grève de la faim de Kupriakov a, d’une part poussé les membres du RAAV à voter une recommandation de non discrimination quant aux lieux de diffusion dans le processus de sélection des artistes pour le répertoire dit “du 1%”. D’autre part, le ministère a annoncé publiquement une revue de ses critères de sélection. On attend les résultats.

Nikolaï Kupriakov pendant sa grève de la faim, contre les critère tendencieux du programme d’intégration de l’art à l’architecture du MCCQ, sept. 2011

Éducation : enseignement

De la même façon dans le domaine de l’éducation, une situation comparable perdure depuis des années. Tout à fait normalement, les enseignants et professeurs des cégeps, universités et du MICC n’ont pas besoin de brevet d’enseignement pour faire leur travail et obtenir des permanences, mais simplement un ou des diplôme(s) dans leur champ d’expertise et un certain nombre d’années d’expérience. Cependant dans plusieurs commissions scolaires, la situation est toute autre. En effet, à l’éducation des adultes, on exige une autorisation permanente d’enseigner, même si la loi sur l’instruction publique permet des exceptions, dont des enseignants dit «à taux horaire» qui ne sont pas diplômés en éducation mais dans des champs connexes et qui ont pris de l’expérience comme enseignants.

Depuis des années, ces enseignants sont laissés pour compte par les commissions scolaires, le MELS et même leur syndicat. Depuis la récente signature d’une nouvelle convention collective, la situation s’est corsée et à moins d’un sérieux coup de barre des syndicats, de nombreux enseignants précaires, compétents et avec beaucoup d’expérience vont… perdre progressivement leur emploi au profit de jeunes recrues fraîchement sorties des départements d’éducation… Le renouvellement du corps professoral est très certainement une nécessité, mais pas au détriment d’une partie des professionnels d’expérience ! Voilà l’aberrante vision de l’éducation québécoise de nos élus syndicaux, des commissions scolaires et du MELS ainsi que celles de plusieurs universités (qui n’est pas sans rappeler, quoique sous une autre forme, le désastre de mises à la retraite de centaines d’infirmières il y a quelques années).

Au primaire et au secondaire, je crois qu’il serait temps de revenir à un corps professoral multidisciplinaire basé sur la compétence et non seulement sur un diplôme en éducation (brevet) dont actuellement et depuis trop longtemps seulement moins du quart des crédits  universitaires sont disciplinaires puisque la majorité des cours sont en pédagogie et en didactique (quand on voit ce que cela a donné dans les écoles[1]). Et aussi, un retour du certificat en pédagogie pour des spécialistes qui voudraient enseigner et qui n’ont aucune expérience comme enseignant. Ce genre de chasse gardée n’a plus sa place dans un Québec dont on nous rebat les oreilles avec des discours sur «la réussite scolaire» et «la société du savoir et de l’information», mais avec des actions tout à fait contraires. Une diversité plus grande des formations et des expériences du personnel enseignant, à tous les niveaux de l’enseignement, voilà un vrai modèle inspirant, basé sur une vraie écologie sociale et humaine (cher à Dansereau) du XXIe siècle…

Ma classe de francisation en 2011

Décloisonnement

J’ai, pour ma part, toujours pris le risque de la multidisciplinarité, autant dans ma formation académique que dans mon travail professionnel en tant qu’enseignante et artiste. J’ai été en cela profondément influencée par ce grand-oncle, à qui je rends ici hommage, qui est parti, cette semaine, pour d’autres planètes, après avoir vécu une vie riche en savoirs et en rencontres, brillante et avant-gardiste en idées, et sensible en humanité. Puis-je penser que ses écrits et ses idées vont nous influencer de façon durable pour l’avenir et polir jalousement mon pouvoir de dire et de rêver ? Mais pas juste de rêver. Dans chacun de nos milieux, et avec l’appui d’un bon gouvernement, nous devons trouver les leviers pour un assainissement des mœurs publiques, et décloisonner les syndicats et les ordres professionnels et ce, dans une perspective du bien commun. Le temps des silences complices est terminé.

Ève Marie, artiste, enseignante du français langue seconde et linguiste-didacticienne

1er octobre 2011


[1] Ma mère, née dans les années 1930, ainsi que la plupart de ses compagnes de classe du cours classique savaient écrire correctement leur français dès la deuxième secondaire (8e), et respectaient leurs enseignantes.

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